{"id":948,"date":"2022-09-12T22:15:28","date_gmt":"2022-09-12T20:15:28","guid":{"rendered":"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/?p=948"},"modified":"2022-09-14T16:25:43","modified_gmt":"2022-09-14T14:25:43","slug":"chapitre-vi-mariage-dodon-de-lusignan-avec-la-princesse-constance-heritiere-du-comte-de-la-marche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-vi-mariage-dodon-de-lusignan-avec-la-princesse-constance-heritiere-du-comte-de-la-marche\/","title":{"rendered":"Chapitre VI"},"content":{"rendered":"<p><em>Mariage d&#8217;Odon de Lusignan avec la princesse Constance, h\u00e9riti\u00e8re du Comt\u00e9 de la Marche.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A QUELQUE tems de l\u00e0 Melusine songea \u00e0 marier Odon son second fils \u00e0 la fille du Comte de la Marche, qui estant seule heritiere de cette Province, qui luy estoit voisine, paroissoit plus convenable \u00e0 son alliance. Elle disposoit ainsi d\u2019abord dans son esprit de tout ce qui pouvoit estre avantageux \u00e0 sa Maison, &amp; apr\u00e9s elle en parloit \u00e0 son mary, qui ne s\u2019opposoit jamais \u00e0 ses sentimens, parce qu\u2019il avoit une longue experience de son habilet\u00e9 &amp; de l\u2019empressement qu\u2019elle avoit pour son \u00e9levation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melusine ouvrit donc \u00e0 Raimondin le dessein qu\u2019elle avoit con\u00e7u pour le mariage d\u2019Odon\u00a0; ce qu\u2019il aprouva beaucoup, &amp; d\u2019autant plus qu\u2019il aimoit ce fils avec pr\u00e9dilection, parce qu\u2019il estoit d\u2019une humeur douce &amp; convenable \u00e0 la sienne\u00a0; ce qui est assez ordinaire dans les peres pour leurs enfans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La chose estant resolu\u00eb, ils choisirent un de leurs premiers Barons, pour l\u2019envoyer en Ambassade vers le Comte de la Marche, &amp; pour luy faire la demande de sa fille. Melusine qui avoit le don d\u2019estre instruite du futur dans les choses seulement qui regardoient le destin de sa famille, &amp; non pas de ce qui la concernoit elle-m\u00eame, comme il a to\u00fbjours paru dans son Histoire, s\u00e7avoit tres-bien qu\u2019apr\u00e9s plusieurs difficultez on leur accorderoit cette Princesse, quoy que le Comte de la Marche e\u00fbt un engagement ailleurs : c\u2019est pourquoy elle fit sans crainte la d\u00e9pense qui estoit necessaire pour faire paro\u00eetre \u00e0 cette Cour son Ambassadeur avec beaucoup de magnificence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout cadra au sujet de l\u2019Ambassade. Le Baron \u00e9toit un jeune homme d\u2019environ trente ans, tres-bien fait de sa personne, &amp; qui ressembloit m\u00eame \u00e0 Odon. Il \u00e9toit accompagn\u00e9 de la plus belle jeunesse de la Cour, qui avoit fait travailler \u00e0 l\u2019envy \u00e0 des habillemens fort galands, &amp; \u00e0 de superbes \u00e9quipages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Ambassadeur partit avec ce train magnifique, &amp; arriva \u00e0 Gueret, o\u00f9 le Comte faisoit sa residence pour lors. CePrince fut surpris \u00e0 la lecture de la Lettre de Raimondin, non pas \u00e0 cause de son alliance, parce qu\u2019il l\u2019estimoit beaucoup, &amp; s\u2019en faisoit honneur, mais \u00e0 cause de l\u2019engagement qu\u2019il avoit avec le Dauphin de Viennois, pour lequel le Comte de Provence, son oncle, \u00e9toit venu luy-m\u00eame luy demander sa fille en mariage, &amp; la luy avoit promise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte fit conno\u00eetre ce f\u00e2cheux contre-tems \u00e0 l\u2019Ambassadeur, qui apporta toutes les raisons, qu\u2019on peut s\u2019imaginer, pour combattre celles qu\u2019on luy alleguoit\u00a0; mais voyant qu\u2019apr\u00e9s plusieurs conferences, qu\u2019il avoit eu\u00ebs, tant avec le Comte en particulier, qu\u2019avec ses Ministres, il n\u2019avan\u00e7oit rien, &amp; que cette maniere de traiter avec luy avoit toutes les apparences d\u2019un refus honn\u00eate, il s\u2019avisa de faire en sorte de gagner la Princesse, qu\u2019il avoit apris n\u2019avoir pas donn\u00e9 son consentement \u00e0 ce mariage\u00a0; &amp; dans ce dessein, il feignit de tomber malade, pour avoir un pretexte plausible de rester \u00e0 Gueret. Aussi &#8211; t\u00f4t il fit donner avis au Comte de son indisposition, &amp; ce Prince luy envoya faire offre de tout ce qu\u2019il jugeroit necessaire pour soulager son indisposition.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9s que l\u2019Ambassadeur eut pris ses mesures de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, il pratiqua en Politique adroit un des Officiers de la Princesse, qui se trouvoit parent d\u2019une de ses filles d\u2019honneur, &amp; pour laquelle elle avoit toute la confiance possible. Ce fut par le moyen de cet Officier, qui se nommoit Durval, qu\u2019il \u00e9tablit son intrigue. Il luy promit de faire sa fortune, &amp; \u00e0 sa parente, si elle pouvoit engager la Princesse Constance \u00e0 ne point donner son consentement pour son mariage avec le Dauphin, &amp; qu\u2019il luy en suggereroit les moyens, pourv\u00fb qu\u2019il p\u00fbt instruire luy-m\u00eame la Demoiselle de ce qu\u2019elle auroit \u00e0 dire \u00e0 sa Ma\u00eetresse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Durval, qui ne douta point de sa fortune s\u2019il r\u00e9\u00fcssissoit dans cette negotiation, promit tout \u00e0 l\u2019Ambassadeur, &amp; partit en m\u00eame tems pour aller executer sa commission, Il n\u2019employa aucun pr\u00e9liminaire aupr\u00e9s de sa parente avant de luy declarer sa proposition, dans l\u2019assurance qu\u2019il avoit quelle la recevroit agreablement\u00a0; ce qui arriva : car Belinde (c\u2019\u00e9toit le nom de cette fille) fut ravie d\u2019une si heureuse occasion, pour ne point quitter sa Ma\u00eetresse, parce que le bruit couroit \u00e0 la Cour, que le Dauphin vouloit changer tous les domestiques de la Princesse, pour mettre aupr\u00e9s d\u2019elle les Officiers qui avoient servi la Dauphine sa mere, qui etoit morte depuis peu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde, qui \u00e9toit une fille d\u2019esprit, &amp; pleine de pr\u00e9caution, trouva \u00e0 propos que les entreveu\u00ebs de l\u2019Ambassadeur &amp; d\u2019elle se fissent dans la maison de son parent, o\u00f9 elle \u00e9toit libre d\u2019aller sans soup\u00e7on, qu\u2019elle ne manqueroit pas de s\u2019y rendre tous les jours, d\u00e9s que la nuit seroit venu\u00eb, &amp; qu\u2019elle commenceroit le m\u00eame soir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Durval ayant rendu compte \u00e0 l\u2019Ambassadeur de sa negotiation, ce Ministre connut qu\u2019il ne pouvoit pas tomber en de meilleures mains, pour r\u00e9\u00fcssir \u00e0 son dessein. Il s\u2019aplaudit par avance de cette heureuse r\u00e9\u00fcssite, \u00e0 l\u2019imitation de ceux qui font quelque entreprise d\u2019importance, &amp; le moment de voir Belinde luy faisoit desirer avec empressement l\u2019arriv\u00e9e de la nuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est facile de se persuader que cet empressement porta l\u2019Ambassadeur \u00e0 se trouver le premier au rendez vous, &amp; Belinde ne le fit pas beaucoup attendre. J\u2019ay dit que le Baron \u00e9toit un jeune homme bien fait\u00a0; il avoit autant d\u2019esprit que de bonne mine, &amp; Belinde ne l\u2019avoit pas encore v\u00fb, parce qu\u2019on n\u2019avoit pas permis \u00e0 cet Ambassadeur d\u2019avoir audience de la Princesse, \u00e9tant une chose inutile, &amp; m\u00eame dangereuse, dans les engagemens o\u00f9 l\u2019on \u00e9toit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Baron commen\u00e7a par recommander \u00e0 Belinde le secret dans toute la conduite de cette affaire, luy faisant voir que c\u2019\u00e9toit le moyen le plus seur d\u2019y re\u00fcssir. Ensuite il luy representa l\u2019avantage qu\u2019elle procureroit \u00e0 sa ma\u00eetresse, si elle pouvoit \u00eatre cause de son mariage avec un Prince qui \u00e9toit frere de ces jeunes Heros, lesquels depuis quelques ann\u00e9es s\u2019\u00e9toient aquis des Royaumes par leur valeur\u00a0; Que ses Etats \u00e9tant voisins de ceux de Lusignan, Odon resteroit aupr\u00e9s d\u2019elle\u00a0; au lieu qu\u2019\u00e9pousant le Dauphin, elle seroit oblig\u00e9e d\u2019aller habiter un pays rempli de montagnes, &amp; de vivre avec un peuple, dont le c\u0153ur tenoit beaucoup du naturel de ces lieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais comme l\u2019Ambassadeur poursuivoit son discours, Belinde l\u2019interrompit pour luy dire franchement, qu\u2019elle s\u00e7avoit mieux que luy ce qu\u2019il falloit representer \u00e0 sa ma\u00eetresse, &amp; qu\u2019il la laiss\u00e2t faire. L\u2019Ambassadeur aprouva fort son air libre, connoissant que c\u2019\u00e9toit l\u2019effet d\u2019un bon c\u0153ur, &amp; que cette fille avoit inter\u00eat que la Princesse n\u2019\u00e9pous\u00e2t pas le Dauphin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Ambassadeur se voyant ainsi assur\u00e9 de la bonne volont\u00e9 de Belinde, tira de sa poche un portrait de son Ma\u00eetre, enrichi de diamans, &amp; le luy mit entre les mains. Le portrait ressembloit fort. Il fit l\u2019admiration de cette confidente, &amp; elle assura l\u2019Ambassadeur, qu\u2019il seroit beaucoup mieux re\u00e7\u00fb que celuy du Dauphin qu\u2019on avoit donn\u00e9 \u00e0 sa Ma\u00eetresse. Le Baron voulut faire present ensuite \u00e0 Belinde d\u2019un diamant de grand prix, qu\u2019il portoit \u00e0 son doigt\u00a0; mais il trouva tant de generosit\u00e9 dans cette fille \u00e0 le refuser plusieurs fois, avec des discours tout\u00e0-fait spirituels, qu\u2019il en fut charm\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde \u00e9toit une grande brune fort agreable\u00a0; elle avoit les yeux vifs &amp; les plus belles dents du monde\u00a0; le reste de son visage n\u2019\u00e9toit pas tout-\u00e0-fait regulier\u00a0; mais sa taille \u00e9toit fine, &amp; elle avoit un agr\u00e9ment dans toute sa personne qui la rendoit aimable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout ce que je viens de dire \u00e0 l\u2019avantage de Belinde, avoit si bien touch\u00e9 l\u2019Ambassadeur, qu\u2019elle luy donna \u00e0 r\u00eaver d\u00e9s qu\u2019il l\u2019eut quitt\u00e9e\u00a0; la vivacit\u00e9 de son esprit luy avoit pl\u00fb sur tout\u00a0; mais il cessa de penser \u00e0 cette charmante fille, pour songer \u00e0 rendre compte \u00e0 Raimondin &amp; \u00e0 Melusine du projet qu\u2019il avoit fait, &amp; de l\u2019esperance qu\u2019il avoit d\u2019y r\u00e9\u00fcssir. Il n\u2019avoit pas jug\u00e9 \u00e0 propos de le faire avant que d\u2019\u00eatre bien asseur\u00e9 de son intrigue. Il dep\u00eacha donc un Courrier, par lequel il les informa de tout, jusqu\u2019aux moindres circonstances, &amp; en attendant leur r\u00e9ponse, il continua ses correspondances avec sa confidente. A dire la verit\u00e9, il br\u00fbloit d\u2019envie de la revoir, autant pour le repos de son c\u0153ur, que pour l\u2019inter\u00eat de son Ma\u00eetre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain il fut bien dans une autre agitation, quand il vit que Belinde ne venoit point au rendez vous : tellement qu\u2019apr\u00e9s l\u2019avoir attendu\u00eb fort avant dans la nuit, il pria Durval d\u2019aller en s\u00e7avoir la cause\u00a0; &amp; il revint, sans qu\u2019il luy e\u00fbt \u00e9t\u00e9 possible de luy parler; parce qu\u2019on luy dit que la Princesse se trouvoit indispos\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant quelques Officiers de la chambre a\u00efant dit \u00e0 Belinde que Durval avoit demand\u00e9 \u00e0 luy parler, elle se douta bien que c\u2019\u00e9toit l\u2019impatience de l\u2019Ambassadeur, qui l\u2019avoit envoy\u00e9 vers elle, pour apprendre ce qu\u2019elle avoit fait. Elle avoit aussi beaucoup d\u2019envie de l\u2019entretenir\u00a0; mais l\u2019indisposition de sa Ma\u00eetresse l\u2019emp\u00eachant de la quitter, elle s\u2019enferma un moment pour \u00e9crire le billet qui suit, &amp; qu\u2019elle remit entre les mains de Durval, qu\u2019elle avoit envoy\u00e9 querir. Il contenoit ces paroles :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Comme je vous connois un homme<\/em> <em>capable de ne pas reposer cette nuit,<\/em> <em>si je ne vous donne des nouvelles de<\/em> <em>ce que vous m\u2019avez confi\u00e9, je vous diray que la presence de l\u2019absent a fait<\/em> <em>mettre son rival au coffre. Ce combat<\/em> a <em>dur\u00e9 peu de tems\u00a0; cependant le<\/em> <em>champ de bataille en souffre, mais<\/em> <em>nul bien sans peine. Dormez en repos,<\/em> <em>&amp; reposez-vous sur mes soins. Adieu.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Ambassadeur, \u00e0 qui Durval rendit ce billet, aussi-t\u00f4t qu\u2019il l\u2019eut re\u00e7u, fut ravi de l\u2019exactitude de Belinde. Son stile luy parut particulier, &amp; il y trouva d\u2019autant plus d\u2019esprit, qu\u2019il falloit \u00eatre instruit de leur affaire, pour entendre ses expressions. Enfin il reconnut que rien ne le d\u00e9mentoit en elle : car sa maniere d\u2019\u00e9crire r\u00e9pondoit \u00e0 son humeur libre. Cet heureux commencement luy faisoit bien augurer de la suite\u00a0; il \u00e9toit pourtant curieux d\u2019aprendre en original comment ce combat s\u2019\u00e9toit fait, &amp; ce qui se passoit pour lors dans le champ de bataille, qui \u00e9toit le c\u0153ur de la Princesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde avoit pris son tems juste que sa Ma\u00eetresse, en touchant quelques hardes, fit tomber le portrait du Dauphin, qui \u00e9toit dedans\u00a0; &amp; cette fille, qui n\u2019en \u00e9toit pas \u00e9loign\u00e9e, l\u2019ayant ramass\u00e9, dit \u00e0 la Princesse : Madame, cette chute n\u2019est pas avantageuse \u00e0 ce portrait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ay remarqu\u00e9, repartit la Princesse, que voil\u00e0 d\u00e9ja plusieurs fois qu\u2019il tombe, &amp; que cependant il ne s\u2019est fait aucun mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qui s\u00e7ait, Madame, reprit Belinde, si le dedans n\u2019en souffre pas\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu es toujours pleine de pointes, repliqua la Princesse\u00a0; j\u2019entens ce que tu veux dire. Il est vray que l\u2019original ne me pla\u00eet pas trop; mais il faut ob\u00e9\u00efr.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019avou\u00eb, Madame, r\u00e9pondit Belinde, que vous devez l\u2019ob\u00e9\u00efssance\u00a0; mais comme on ne vous force point, que ne vous expliquez-vous\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019est plus tems, Belinde, dit la Princesse, c\u2019est une affaire regl\u00e9e\u00a0; la parole, que mon pere a donn\u00e9e, entra\u00eene la mienne, &amp; anneantit ma volont\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, Madame, ajo\u00fbta cette confidente, pouvez &#8211; vous vous resoudre \u00e0 passer le reste de vos jours avec un homme dont vous connoissez toutes les imperfections\u00a0; pendant qu\u2019un Prince tres-bien-fait, &amp; d\u2019une Maison tres-illustre, recherche avec empressement \u00e0 vous posseder\u00a0? Toute la Cour vous plaint depuis l\u2019arriv\u00e9e de son Ambassadeur. Ce Seigneur a charm\u00e9 tout le monde d\u2019abord qu\u2019il a paru, tant par la suite nombreuse des gens de qualit\u00e9 qui l\u2019accompagnent, que par sa galanterie, &amp; ses \u00e9quipages magnifiques. Cette prodigieuse d\u00e9pense montre \u00e9galement la puissance de son Ma\u00eetre, &amp; l\u2019ardeur de son amour. Vous ne r\u00e9pondez rien, Madame\u00a0; n\u2019\u00eates-vous pas sensible \u00e0 de si nobles marques de sa tendresse\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Princesse gardoit le silence, &amp; souffroit de ne pouvoir exprimer ce qui se passoit dans son c\u0153ur en faveur d\u2019Odon; ce que Belinde apercevant, &amp; voulant profiter de ce moment, Madame, poursuivit-elle, il est f\u00e2cheux qu\u2019on n\u2019ait pas donn\u00e9 permission \u00e0 l\u2019Ambassadeur d\u2019avoir l\u2019honneur de vous voir, parce qu\u2019il a un tres-beau portrait de son Ma\u00eetre \u00e0 vous remettre entre les mains\u00a0; je l\u2019ay v\u00fb, &amp; s\u00e7ay o\u00f9 il est.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ne pourrois-je point le voir\u00a0? interrompit la Princesse avec precipitation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">O\u00fcy, Madame, dit Belinde, &amp; je n\u2019iray pas loin pour vous le montrer. Ensuite tirant ce Portrait d\u2019un petit sac en broderie, o\u00f9 il \u00e9toit enferm\u00e9, elle se mit en \u00e9tat de l\u2019ouvrir\u00a0; mais la Princesse le luy prit pour avoir ellem\u00eame ce plaisir. Elle fut surprise de voir la beaut\u00e9, &amp; le bon air d\u2019Odon, &amp; cette peinture, quoique muette, eut une \u00e9loquence si vive, qu\u2019elle se fit entendre long tems, sans que la Princesse profer\u00e2t une seule parole.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde \u00e9toit ravie de ce silence, dont elle connoissoit la cause\u00a0; elle n\u2019avoit garde de l\u2019interrompre\u00a0; il \u00e9toit trop avantageux \u00e0 la perfection de son ouvrage\u00a0; enfin la Princesse le rompit elle-m\u00eame, pour luy avo\u00fcer qu\u2019elle se figuroit tant de charmes dans l\u2019original de ce Portrait, qu\u2019elle ne pouvoit plus souffrir celuy du Dauphin; &amp; elle donna ordre d\u00e9s ce moment \u00e0 Belinde de l\u2019\u00f4ter de sa veu\u00eb. Ensuite elle pressa cette confidente de luy dire de quelle maniere le portrait d\u2019Odon luy \u00e9toit tomb\u00e9 entre les mains, &amp; si elle ne pouvoit pas le garder.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors Belinde luy raconta l\u2019avanture qui luy estoit arriv\u00e9e avec l\u2019Ambassadeur, &amp; dans quel esprit elle s\u2019\u00e9toit charg\u00e9e de ce portrait\u00a0; Ajo\u00fbtant qu\u2019elle pouvoit le garder en seuret\u00e9\u00a0; mais qu\u2019il falloit songer aux moyens de rompre son mariage avec le Dauphin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Princesse estoit si fort occup\u00e9e de sa passion naissante, qu\u2019elle d\u00eet \u00e0 Belinde de prendre elle-m\u00eame ce soin, parce qu\u2019elle ne se sentoit pas l\u2019esprit assez libre, pour donner \u00e0 une affaire de cette importance toute l\u2019aplication qu\u2019elle meritoit. La Confidente s\u2019en chargea volontiers, &amp; pendant toute la soir\u00e9e leur conversation roula sur la violence qu\u2019on luy faisoit, &amp; sur le malheur des Princesses qui sont presque to\u00fbjours les victimes de la raison d\u2019Estat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutes ces reflexions, jointes \u00e0 la passion de la Princesse, qui se formoit de moment en moment par la v\u00fb\u00eb continuelle du portrait d\u2019Odon, luy firent passer une si mauvaise nuit, que sa sant\u00e9 s\u2019en trouva alter\u00e9e, ce qui fut cause, comme nous l\u2019avons dit, que Belinde ne put pas aller ce soir-l\u00e0 rendre compte \u00e0 l\u2019Ambassadeur du bon succ\u00e9s de ses soins ny le jour d\u2019apr\u00e9s\u00a0; ce qui obligea l\u2019Ambassadeur, qui avoit con\u00e7u de l\u2019amour pour cette aimable fille, \u00e0 luy \u00e9crire le Billet suivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>J\u2019ay re\u00e7\u00fb v\u00f4tre Enigme, que j\u2019ay<\/em> <em>develop\u00e9e aussi tost. Je voudrois bien<\/em> <em>s\u00e7avoir si la victoire est complette.<\/em> <em>En attendant le plaisir de vous voir,<\/em> <em>charmante Belinde, je vous avou\u00ebray<\/em> <em>que vous estes fort dangereuse \u00e0 regarder fixement\u00a0; &amp; que j\u2019ay peur en<\/em> <em>voulant faire les affaires d\u2019autruy, de<\/em> <em>g\u00e2ter les miennes. Vous voil\u00e0 expos\u00e9e aux confidences de toutes manieres\u00a0; ne manquez-donc pas de venir<\/em> <em>demain, afin que je vous explique<\/em> <em>celle-cy : Adieu.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Ambassadeur fit tenir ce Billet par la voye ordinaire, &amp; Belinde en lisant cette maniere de declaration, crut qu\u2019il avoit voulu seulement trouver matiere pour luy \u00e9crire. Cependant la chose estoit tres &#8211; serieuse, ainsi que nous le verrons par la suite. Elle vint le lendemain au rendez vous, &amp; fut surprise de ce que le Baron l\u2019entretint d\u2019abord de ses propres interests\u00a0; mais comme elle avoit beaucoup d\u2019esprit, elle tourna si adroitement la conversation, qu\u2019elle ne parla que de ceux de son Maistre, luy faisant un recit exact de la conduite qu\u2019elle avoit tenu\u00eb; De quelle maniere la Princesse estoit resolu\u00eb \u00e0 preferer Odon au Dauphin, pourvu qu\u2019on la so\u00fbtint dans ses resolutions\u00a0; Combien son portrait luy faisoit de plaisir \u00e0 voir\u00a0; Enfin, tout ce qu\u2019elle avoit dit \u00e0 l\u2019avantage du Prince de Lusignan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce Discours ravit l\u2019Ambassadeur, il estoit charm\u00e9 de ce que sa Ma\u00eetresse avoit si bien commenc\u00e9, parce qu\u2019il tenoit la fortune de cette aimable fille, assur\u00e9e si la conclusion y pouvoit r\u00e9pondre\u00a0; il luy d\u00eet \u00e0 ce sujet tout ce qu\u2019il put pour luy faire plaisir, &amp; leur conversation ne fut tissu\u00eb d\u2019autre chose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9s que l\u2019Ambassadeur fut retir\u00e9 chez luy il fit ses d\u00e9p\u00eaches pour Lusignan, &amp; elles partirent \u00e0 la pointe du jour. Il ne fut pas long-temps \u00e0 en avoir r\u00e9ponse. Il re\u00e7ut ordre de feindre to\u00fbjours sa maladie pour ne pas quitter prise, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on e\u00fbt trouv\u00e9 des mesures convenables \u00e0 l\u2019estat des affaires. Le Courier luy remit encore une grosse somme d\u2019argent, &amp; plusieurs bijoux de grand prix pour distribuer \u00e0 ceux qui rendroient service dans cette occasion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut juger si l\u2019Ambassadeur en offrit \u00e0 Belinde. Elle les refusa long temps, &amp; elle n\u2019e\u00fbt jamais rien accept\u00e9, si elle n\u2019e\u00fbt parl\u00e9 \u00e0 sa Ma\u00eetresse de toutes ces richesses dont on vouloit luy faire part \u00e0 toute force. Cet air de grandeur de la part d\u2019Odon plut infiniment \u00e0 la Princesse, qui ne voyoit rien de magnifique du cost\u00e9 du Dauphin\u00a0; elle obligea Belinde \u00e0 violenter une vertu desinteress\u00e9e, &amp; si rare dans tous les siecles. Ainsi elle re\u00e7ut des presens tres considerables, &amp; les cacha fort prudemment, crainte de donner des soup\u00e7ons qui luy eussent \u00e9t\u00e9 funestes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant le Dauphin ayant eu avis par son Resident qu\u2019il \u00e9toit arriv\u00e9 un Ambassadeur de Lusignan, pour demander la Princesse Constance en mariage, avoit \u00e9crit au Comte de la Marche \u00e0 ce sujet, lequel luy avoit fait r\u00e9ponse, qu\u2019\u00e0 la verit\u00e9 cet Ambassadeur luy avoit fait la demande de sa fille, mais qu\u2019ayant des engagemens de son cost\u00e9, il l\u2019avoit remerci\u00e9 de l\u2019honneur que son Ma\u00eetre luy faisoit, &amp; que sans une indisposition qui estoit survenu\u00eb \u00e0 cet Ambassadeur, il s\u2019en seroit retourn\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Dauphin naturellement soup\u00e7onneux, ne se tint pas en repos par cette r\u00e9ponse. L\u2019indisposition de ce Ministre, arriv\u00e9e si \u00e0 propos, luy fit craindre quelque intrigue de Cour. Il en \u00e9crivit \u00e0 son Resident, qui veilla si bien, que l\u2019Ambassadeur fut veu pendant trois soirs consecutifs sortir de chez luy seul \u00e0 cheval, mais si bien mont\u00e9 qu\u2019on n\u2019avoit p\u00fb le suivre\u00a0; ce qui fut heureux, car on ne d\u00e9couvrit rien du mystere. Toutefois le Resident s\u2019\u00e9tant plaint au Comte de ce que l\u2019Ambassadeur restoit to\u00fbjours \u00e0 Gueret, quoy qu\u2019il se portast bien, ce Prince voulut s\u2019en \u00e9claircir, &amp; ayant reconnu la feinte de l\u2019Ambassadeur, il le fit prier de se retirer, ce qu\u2019il n\u2019executa pas\u00a0; au contraire, il se plaignit hautement, que c\u2019\u00e9toit violer le droit des Gens, &amp; m\u00eame celui de l\u2019humanit\u00e9, que de vouloir contraindre le Ministre d\u2019un Prince, avec lequel on \u00e9toit en bonne intelligence, \u00e0 se retirer au plus fort d\u2019une maladie. Tous les Seigneurs de sa suite, qui avoient fait quantit\u00e9 d\u2019amis par la grande d\u00e9pense qu\u2019ils faisoient depuis qu\u2019ils \u00e9toient dans le pays, semoient ces mesmes plaintes de tous costez, &amp; augmentoient le murmure, ce qui obligea \u00e0 laisser les choses comme indecises, parce que le Comte n\u2019osoit prendre le party de la force, crainte de s\u2019attirer sur les bras une Maison aussi puissante &amp; aussi redoutable qu\u2019\u00e9toit pour lors celle de Lusignan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ces entrefaites, le Dauphin apprehendant l\u2019effet de ses soup\u00e7ons, arriva en poste \u00e0 la Cour, &amp; sollicita fortement le Comte de la Marche de conclure son mariage. La Princesse l\u2019avoit re\u00e7u assez froidement, ce qui donnoit lieu \u00e0 son pere de ne rien precipiter, car il avoit beaucoup de tendresse pour elle. Belinde estoit to\u00fbjours son conseil, &amp; l\u2019Ambassadeur le conseil de Belinde\u00a0; un avis qu\u2019il avoit re\u00e7u qu\u2019on l\u2019\u00e9pioit luy avoit fait changer d\u2019allure\u00a0; il ne voyoit plus sa Confidente que travesty en habit de femme, \u00e0 quoy sa taille convenoit assez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, le Comte press\u00e9 par le Dauphin, proposa \u00e0 sa Fille de l\u2019\u00e9pouser dans huit jours, &amp; il donna des ordres pour les preparatifs du mariage. L\u2019Ambassadeur eut aussi-tost avis par Belinde de cette resolution. Cette fille, qui estoit devenu\u00eb plus que son amie, ne manquoit pas de l\u2019informer exactement de tout ce qui se passoit, &amp; elle en estoit bien pay\u00e9e de toute maniere. Cette conjoncture estoit f\u00e2cheuse, &amp; demandoit un azile dont la protection p\u00fbt mettre la Princesse hors la port\u00e9e de la puissance de son pere. Apr\u00e9s avoir bien cherch\u00e9, ils trouverent qu\u2019il n\u2019y avoit que l\u2019Eglise, de qui les privileges estoient alors encore plus respectez qu\u2019ils ne le sont aujourd\u2019huy en Italie, qui p\u00fbt l\u2019en garantir. Il fut donc arrest\u00e9, que la Princesse iroit se jetter entre les bras d\u2019une de ses tantes, Abbesse d\u2019un celebre Monastere qui estoit dans la Ville, &amp; que Belinde ne la suivroit point pour deux raisons\u00a0; l\u2019une afin de ne donner aucun soup\u00e7on d\u2019elle\u00a0; l\u2019autre pour estre en libert\u00e9 d\u2019aller &amp; de venir pour ses interests.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde, qui estoit persuad\u00e9e que tout ce qu\u2019elle faisoit ne pouvoit estre que tres-avantageux \u00e0 sa Ma\u00eetresse, la porta \u00e0 se retirer aupr\u00e9s de cette Tante, puisqu\u2019il n\u2019y avoit que cet azile pour la delivrer des persecutions du Dauphin. La Princesse s\u2019y resolut aussi -ost, car elle estoit entreprenante, &amp; croyoit aveugl\u00e9ment tout ce que luy disoit sa Confidente. Elle sortit donc du Palais de grand matin, suivie d\u2019une de ses filles, \u00e0 laquelle elle ne declara point son dessein\u00a0; &amp; elle entra dans le Convent avant que sa Tante en f\u00fbt avertie, parce qu\u2019elle le trouva plus \u00e0 propos.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Vous voyez, Madame<\/em>, dit elle en l\u2019abordant, &amp; se jettant entre ses bras, fondante en larmes, <em>une malheureuse Princesse, qui ne peut trouver d\u2019autre azile que cette sainte<\/em> <em>Closture pour la delivrer des injustes<\/em> <em>pretentions d\u2019un homme, qu\u2019on veut<\/em> <em>luy faire \u00e9pouser, contre sa volont\u00e9.<\/em> <em>J\u2019ay fait assez pr\u00e9sentir \u00e0 mon pere<\/em> <em>qu\u2019il en avoit donn\u00e9 sa parole trop<\/em> <em>legerement\u00a0; mais comme la chose d\u00e9pend de mon consentement, il doit s\u2019en<\/em> <em>croire aujourd\u2019huy degag\u00e9 par la declaration publique que j\u2019en fais. Je<\/em> <em>vous prie de le faire avertir que j\u2019ay<\/em> <em>choisi ce lieu pour ma retraite, &amp;<\/em> <em>que je n\u2019en sortiray jamais tandis<\/em> <em>qu\u2019il sera dans les sentimens o\u00f9 je le<\/em> <em>vois.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Abbesse fur \u00e9galement \u00e9tonn\u00e9e du discours de sa niece, &amp; de sa fermet\u00e9\u00a0; elle fit donner aussi-tost avis au Comte de la retraite qu\u2019elle avoit choisie. Il vint dans le moment au Convent, o\u00f9 apr\u00e9s avoir est\u00e9 inform\u00e9 par sa s\u0153ur de la resolution de la Princesse, &amp; convaincu par les raisons de cette pieuse Dame, du danger qu\u2019il y a de forcer la volont\u00e9 d\u2019une fille \u00e0 ce sujet, il fit venir Constance, qui so\u00fbtint tres-bien son caractere, &amp; parla avec tant de force \u00e0 son pere, qu\u2019il ne put luy contredire, &amp; se retira penetr\u00e9 de douleur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte fit avertir le Dauphin de ce triste \u00e9venement\u00a0; ce Prince passa aussi-tost de son apartement \u00e0 celuy du Comte, tout transport\u00e9, &amp; ne pouvant croire \u00e0 ses paroles, courut \u00e0 la chambre de la Princesse, o\u00f9 il trouva toutes ses filles dans une terrible affliction. Ce spectacle le toucha, car leurs larmes &amp; leur silence sembloient luy reprocher la perte de leur Ma\u00eetresse. Il courut ensuite au Convent, &amp; demanda \u00e0 parler \u00e0 Constance, mais inutilement\u00a0; sa Tante ne put obtenir d\u2019elle de la faire aller au parloir\u00a0; &amp; m\u00eame, pour \u00e9viter toute sorte de visite, elle se mit au lit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Dauphin prit ce refus pour un sanglant affront\u00a0; &amp; il s\u2019en plaignit au Comte avec tant d\u2019aigreur, qu\u2019il perdit mesme le respect qu\u2019il devoit \u00e0 un Prince, qui l\u2019avoit re\u00e7u si honorablement dans ses Estats, &amp; avec lequel il \u00e9toit en si grande liaison\u00a0; mais le Comte regarda toutes ses extravagances avec plus de piti\u00e9 que de ressentiment. Enfin, cet Amant malheureux, \u00a0voyant qu\u2019il n\u2019y avoit pas moyen de flechir la Princesse, \u00e0 laquelle il fit parler encore par son pere, &amp; par plusieurs Dames de la Cour qui entroient dans le Convent, il reprit la poste pour s\u2019en retourner en Dauphin\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant Belinde, &amp; l\u2019Ambassadeur triomphoient dans leur c\u0153ur, &amp; s\u2019aplaudissoient d\u2019avoir si heureusement r\u00e9\u00fcssi. Belinde voyoit souvent sa Ma\u00eetresse\u00a0; elle la fortifioit dans ses resolutions, &amp; apr\u00e9s le depart du Dauphin, elle luy conseilla encore de ne point sortir du Couvent, de crainte qu\u2019il ne revint sur ses pas, &amp; que n\u2019\u00e9tant plus ma\u00eetresse de sa personne, on ne contraign\u00eet ses volontez\u00a0; ce qu\u2019elle observa : car son pere luy ayant propos\u00e9 de revenir aupr\u00e9s de luy, elle le pria de regler sa destin\u00e9e avant sa sortie, &amp; luy representa, que le Dauphin n\u2019\u00e9tant pas n\u00e9 pour elle, on luy faisoit d\u2019autres propositions qu\u2019il pouvoit \u00e9couter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019en fallut pas davantage au Comte pour penetrer les sentimens de sa fille. Il ne les condamna pas\u00a0; mais il la bl\u00e2ma d\u2019avoir gard\u00e9 le silence, pendant qu\u2019elle voyoit qu\u2019il prenoit des engagemens ailleurs. Ajo\u00fbtant que puis qu\u2019elle luy avoit d\u00e9clar\u00e9 sa pens\u00e9e, il alloit prendre des mesures pour la satisfaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet le Comte, en quittant sa fille, alla assembler son Conseil, auquel il exposa tout ce qui s\u2019\u00e9toit pass\u00e9 entre elle, &amp; le Dauphin\u00a0; &amp; d\u00eet \u00e0 ses Ministres, qu\u2019ils eussent \u00e0 aviser non seulement \u00e0 la maniere dont il pourroit retirer sa parole, mais encore s\u2019il pouvoit s\u2019engager du c\u00f4t\u00e9 de Lusignan, pour satisfaire \u00e0 la declaration que la Princesse luy en avoit faite, &amp; qu\u2019elle souhaittoit de voir regl\u00e9e avant que de sortir du Couvent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces propositions ne firent pas de difficult\u00e9. Tous les Conseillers dirent d\u2019une voix au Comte, que son engagement cessoit de droit au moment que la Princesse ne vouloit point donner de consentement \u00e0 son mariage, &amp; que le Dauphin l\u2019avoit si bien reconnu luy-m\u00eame, qu\u2019il avoit pris le party de s\u2019en retourner, apr\u00e9s avoir fait toutes les tentatives qu\u2019il avoit p\u00fb aupr\u00e9s d\u2019elle\u00a0; &amp; qu\u2019ainsi il \u00e9toit libre de traiter avec qui il luy plairoit, apr\u00e9s sa declaration\u00a0; Que la Maison de Lusignan \u00e9toit puissante, &amp; que l\u2019\u00e9poux de la Princesse devant naturellement succeder \u00e0 ses Etats, il seroit tresavantageux de s\u2019allier avec un Prince de cette Maison, qui \u00e9toit son voisin. Au sortir du Conseil le Comte alla declarer \u00e0 sa fille, qu\u2019elle \u00e9toit libre de choisir un \u00e9poux. Elle re\u00e7ut cette nouvelle sans faire paro\u00eetre aucune \u00e9motion\u00a0; ce qu\u2019il admira. La Princesse \u00e9toit d\u2019un esprit ferme, &amp; s\u00e7avoit se posseder. Elle remercia son pere, &amp; le pria de travailler \u00e0 sa libert\u00e9, \u00a0parce qu\u2019elle \u00e9toit resolu\u00eb de ne point sortir du Couvent que dans le moment qu\u2019il faudroit aller au pied des Autels.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde se trouva aupr\u00e9s de sa Ma\u00eetresse, lorsque son pere luy aporta cette agreable nouvelle. Il est ais\u00e9 de s\u2019imaginer la joye qu\u2019elle en t\u00e9moigna \u00e0 cette confidente, parce qu\u2019elle commen\u00e7oit d\u2019avoir une passion violente pour Odon. Elle \u00e9toit ravie d\u2019aprendre que la realit\u00e9 alloit succeder aux charmantes id\u00e9es qu\u2019elle s\u2019\u00e9toit faite de ce Prince, &amp; qu\u2019enfin elle possederoit bien-t\u00f4t l\u2019original d\u2019une peinture, qui avoit nourri son amour avec tant de plaisir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut croire que l\u2019Ambassadeur fut inform\u00e9 dans le moment de cette nouvelle. Belinde luy fit le recit exact de tout ce qui s\u2019\u00e9toit pass\u00e9, &amp; luy d\u00eet, que la fermet\u00e9 que la Princesse avoit fait paro\u00eetre \u00e0 ne point sortir du Convent que son destin ne f\u00fbt r\u00e9gl\u00e9, avoit avanc\u00e9 les affaires au point o\u00f9 elles \u00e9toient\u00a0; qu\u2019apparemment le Comte alloit l\u2019envoyer querir, pour reno\u00fcer avec luy, &amp; qu\u2019il falloit qu\u2019il se port\u00e2t mieux pour aller le trouver au premier ordre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La journ\u00e9e entiere se passa neanmoins sans que l\u2019Ambassadeur re\u00e7\u00fbt aucune nouvelle de la part de la Cour; ce qui l\u2019inquieta beaucoup : Belinde n\u2019en fut pas moins surprise, aussi-bien que la Princesse. Ils ne s\u00e7avoient \u00e0 quoy attribuer ce retardement. Enfin ils tinrent conseil, &amp; il fut resolu que l\u2019Ambassadeur, feignant de se mieux porter, feroit demander audience au Comte, pour prendre cong\u00e9 de luy, &amp; s\u2019en retourner \u00e0 Lusignan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce conseil fut fort adroit pour faire expliquer le Comte. L\u2019Ambassadeur demanda son audience de cong\u00e9, &amp; il trouva le Prince dans toute une autre disposition que celle de luy accorder la permission de se retirer. Il fut ravi de ce que l\u2019Ambassadeur luy donnoit luy-m\u00eame occasion de luy parler : car il \u00e9toit fort embarrass\u00e9 \u00e0 trouver un sujet pour le faire venir au Palais\u00a0; l\u2019inter\u00eat de son honneur voulant qu\u2019il ne par\u00fbt pas rechercher une alliance qu\u2019il avoit refus\u00e9e. Il commen\u00e7a par congratuler l\u2019Ambassadeur, en souriant, de son bon visage apr\u00e9s une si longue maladie, &amp; ensuite il luy demanda des nouvelles de Lusignan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019en re\u00e7ois, Seigneur, que des Lettres pleines de chagrin de la partdu Prince Odon, r\u00e9pondit l\u2019Ambassadeur, depuis qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 inform\u00e9 du bonheur de son rival.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019est pas grand, repartit le Comre : car apparemment vous avez appris que le Dauphin est parti plein de dese poir des traittemens qu\u2019il a re\u00e7us de ma fille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est donc une affaire rompu\u00eb, Seigneur, reprit l\u2019Ambassadeur. Si cela est, promettez moy d\u2019offrir \u00e0 la Princesse les respects de mon Ma\u00eetre, &amp; de luy engager son c\u0153ur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je suis seur, repliqua le Comte, que v\u00f4tre offre sera bien re\u00e7u, &amp; vous le s\u00e7avez comme moy. Je ne veux point penetrer ce mystere\u00a0; mais s\u2019il est vray que le Prince est accabl\u00e9 d\u2019un si grand chagrin, v\u00f4tre maladie sera cause de sa gu\u00e9rison. Mandez luy qu\u2019il ait \u00e0 se mieux porter, &amp; qu\u2019il se prepare \u00e0 venir nous voir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Ambassadeur re\u00e7ut cet ordre avec un plaisir incroyable. Il dep\u00eacha aussit\u00f4t un courrier \u00e0 Raimondin &amp; \u00e0 Melusine, pour leur donner cette agreable nouvelle, qui \u00e9toit l\u2019effet de ses soins, par le moyen de l\u2019intrigue qu\u2019il avoit si bien conduite, &amp; dont il les avoit inform\u00e9 exactement, \u00e0 mesure qu\u2019il faisoit quelque progr\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Odon ne tarda pas \u00e0 venir apr\u00e9s cet avis. Son amour luy pr\u00eata des a\u00eeles. Le Comte de la Marche eut beaucoup de joye de le voir. Il avoit tout un autre air que le Dauphin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde aprit son arriv\u00e9e \u00e0 sa Ma\u00eetresse\u00a0; &amp; comme elle avoit \u00e9t\u00e9 curieuse de le voir des premieres, elle voulut luy faire une fidelle description de sa personne, afin qu\u2019elle ne f\u00fbt point surprise par son abord. Ainsi cette Princesse se trouva bien prepar\u00e9e lorsque son pere luy amena luy-m\u00eame son Amant : car elle avoit tenu parole, n\u2019ayant point voulu sortir du Couvent pour l\u2019arriv\u00e9e d\u2019Odon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je tais les ceremonies de cette entreveu\u00eb, qui fut fort serieuse \u00e0 cause de la presence du Comte : toutefois les changemens qu\u2019on remarquoit sur les visages de ces Amans, t\u00e9moignoient l\u2019agitation de leur c\u0153ur. Mais ils n\u2019en furent pas toujours sur le compliment. Odon vit sa Ma\u00eetresse sans t\u00e9moins\u00a0; leurs conversations furent charmantes; jamais l\u2019amour n\u2019a inspir\u00e9 de plus tendres sentimens. Belinde \u00e9toit souvent de tiers avec eux. Le Prince la regardant comme la mediatrice de son bonheur, luy faisoit toutes les amitiez possibles. L\u2019Ambassadeur accompagnoit aussi quelquefois son Ma\u00eetre dans ses visites\u00a0; &amp; quand ils se trouvoient tous ensemble, ils disoient mille plaisanteries sur les avantures de leur intrigue\u00a0; &amp; Belinde, qui par la vivacit\u00e9 de son esprit \u00e9toit l\u2019ame de ces agreables entretiens, leur faisoit des portraits si r\u00e9jo\u00fcissans des gens qui les avoient traversez, &amp; particulierement du Dauphin, qu\u2019ils \u00e9toient contraints quelquefois de la faire taire, n\u2019en pouvant plus de rire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant qu\u2019Odon passoit le tems si agreablement, Melusine faisoit travailler au plus superbe \u00e9quipage qu\u2019on e\u00fbt jamais v\u00fb; &amp; cette Dame ayant le don de perfectionner les ouvrages en peu de tems, on le vit bien-t\u00f4t sur pied\u00a0; Elle en donna encore la conduite \u00e0 l\u2019ancien Chevalier, qui avoit suivi Raimondin en Bretagne\u00a0; &amp; comme son dessein \u00e9toit de faire assister Antoine &amp; Regnault, ses quatri\u00e9me &amp; cinqui\u00e9me fils, au mariage de leur frere, elle les fit accompagner par huit cens Gentilshommes les mieux faits qui fussent dans ses Etats.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce grand train arriva \u00e0 Gueret, &amp; fit un fracas prodigieux, parce que la Ville se trouvant trop petite pour contenir tant de monde d\u2019extraordinaire, il fallut particulierement trouver des \u00e9curies pour les chevaux des Chevaliers, &amp; ceux de leur suite, la saison ne leur permettant pas de camper. Il n\u2019est pas hors de propos de faire le recit de l\u2019entr\u00e9e magnifique que firent Antoine &amp; Regnault dans Gueret, le jour qu\u2019ils eurent audience du Comte, qui fut celuy &#8211; l\u00e0 m\u00eame de leur arriv\u00e9e, parce qu\u2019ils n\u2019avoient pas besoin de pr\u00e9paration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce Prince \u00e9tant averti de leur venu\u00eb, fit partir d\u00e9s le matin les premiers Barons de sa Cour, pour aller au devant de ces jeunes Seigneurs, &amp; leur faire des complimens de sa part, &amp; de celle de la Princesse. Ces envoyez les rencontrerent \u00e0 deux lieu\u00ebs de la Ville\u00a0; &amp; apr\u00e9s avoir execut\u00e9 leur ordre, ils les accompagnerent. L\u2019Ambassadeur, qui avoit pris les devants, les avoit instruits de tout ce qu\u2019ils avoient \u00e0 faire, tant pour cette reception, que pour l\u2019audience du Comte, &amp; de la Princesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand ils furent \u00e0 la veu\u00eb de Gueret, les Magistrats vinrent \u00e0 leur rencontre\u00a0; &amp; avant que d\u2019entrer dans la Ville, l\u2019ancien Chevalier disposa la marche en la maniere qui suit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On vit paro\u00eetre d\u2019abord un grand nombre de trompettes, &amp; d\u2019autres instrumens militaires, qui marchoient \u00e0 la t\u00eate de quatre cens Gentilshommes richement v\u00eatus. Cette troupe \u00e9toit suivie des Officiers de la maison des Princes, qui precedoient trente chariots attelez de huit chevaux chacun, richement harnachez, &amp; lesquels \u00e9toient chargez des bagages d\u2019Odon, de m\u00eame que soixante mulets, qui les suivoient, parez de riches couvertures en broderie d\u2019or &amp; d\u2019argent, o\u00f9 brilloient les Armes de Lusignan, jointes \u00e0 plusieurs devises qui expliquoient l\u2019amour du Prince par des pens\u00e9es galantes. Melusine avoit trouv\u00e9 \u00e0 propos de faire porter toutes les richesses qu\u2019elle donnoit \u00e0 son fils, parce que les conventions du contrat \u00e9toient regl\u00e9es. Apr\u00e9s ces bagages on vit trente Pages superbement habillez. Ils avoient leurs Ecuyers \u00e0 leur t\u00eate. Les Magistrats marchoient ensuite. Antoine &amp; Regnault \u00e9toient au milieu d\u2019eux, &amp; leur bon air attiroit les yeux de tout le monde. Cette troupe \u00e9toit ferm\u00e9e par les quatre cens Gentilshommes qui restoient, &amp; lesquels \u00e9toient suivis d\u2019un grand nombre de valets de pied, &amp; d\u2019autres bas Officiers, tous fort lestes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Odon \u00e9toit avec la Princesse \u00e0 un balcon au dehors de l\u2019Abbaye, quand cette entr\u00e9e passa. Elle fut surprise de la richesse qu\u2019elle voyoit, &amp; elle s\u2019aplaudissoit en secret du choix qu\u2019elle avoit fait. Ce secret toutefois ne pouvoit l\u2019\u00eatre jusqu\u2019au point de le cacher tout entier \u00e0 son Amant, &amp; elle le luy declaroit assez par les lo\u00fcanges qu\u2019elle donnoit sans cesse \u00e0 cette magnificence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant Antoine &amp; Regnault \u00e9tant arrivez au Palais, furent re\u00e7us \u00e0 la porte par le Grand-Ma\u00eetre des Ceremonies, &amp; ils passerent \u00e0 travers les Officiers de la Couronne jusqu\u2019\u00e0 la Sale des audiences, o\u00f9 le Comte vint au devant d\u2019eux. Ils luy firent un compliment si juste sur l\u2019honneur que leur Maison alloit recevoir de son alliance, que ce Prince en fut charm\u00e9. Il leur r\u00e9pondit avec des sentimens pareils\u00a0; &amp; apr\u00e9s les avoir entretenus quelque tems sur les difficultez qui s\u2019\u00e9toient present\u00e9es, &amp; avoient aport\u00e9 des obstacles \u00e0 cette union, il les conduisit \u00e0 l\u2019Abbaye, pour saluer la Princesse, &amp; voir leur frere qui les y attendoit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La joye fut grande \u00e0 cette veu\u00eb; mais la Princesse fut si \u00e9tonn\u00e9e quand elle aper\u00e7ut une griffe de lion sur la jou\u00eb d\u2019Antoine, &amp; que Regnault n\u2019avoit qu\u2019un \u0153il, qu\u2019elle n\u2019eut pas toute l\u2019attention possible au compliment qu\u2019ils luy firent. Elle y r\u00e9pondit neanmoins d\u2019une mani\u00e8re qui leur plut, &amp; ils ne s\u2019apper\u00e7\u00fbrent point de son \u00e9tonnement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s quelques momens de conversation, le Comte les laissa ensemble pour donner des ordres pour la celebration du mariage, qu\u2019il avoit resolu qu\u2019on feroit le lendemain de l\u2019arriv\u00e9e des Princes, afin de se voir quite d\u2019un soin qui l\u2019occupoit depuis longtems. Il restoit peu de preparatifs \u00e0 faire, parce qu\u2019il y avoit d\u00e9ja plusieurs jours qu\u2019on y travailloit. Cependant l\u2019ancien Chevalier ayant ouvert les coffres, o\u00f9 \u00e9toient les bijoux que Melusine luy avoit donn\u00e9 charge de remettre entre les mains de son Ambassadeur, pour les presenter de sa part \u00e0 sa belle fille, avoit execut\u00e9 son ordre, &amp; ce Ministre \u00e9toit all\u00e9 les porter \u00e0 la Princesse. Il y en avoit de plusieurs sortes, &amp; tous \u00e0 l\u2019usage de sa parure. Ils \u00e9toient renfermez dans une cassette faite d\u2019un bois rare, &amp; garnie d\u2019or, dont l\u2019ouvrage \u00e9toit merveilleux. La Princesse ouvrit elle m\u00eame cette cassette, &amp; fut \u00e9blo\u00fcie d\u2019abord par l\u2019\u00e9clat des pierreries, dont l\u2019arrangement faisoit plaisir \u00e0 voir, parce que chaque sorte d\u2019ajustement \u00e9toit distingu\u00e9e par des compartimens. On voyoit entre autres un collier dans toute sa longueur, dont les perles \u00e9toient d\u2019une grosseur prodigieuse, &amp; d\u2019une eau parfaite. Ce riche present re\u00e7ut des remerciemens infinis, &amp; l\u2019Ambassadeur fut pri\u00e9 d\u2019aller le montrer au Comte dans le moment, &amp; de le rapporter aussi t\u00f4t.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte admira la beaut\u00e9 de ces pierreries, &amp; donna toutes les lo\u00fcanges possibles \u00e0 la grandeur que Raimondin &amp; Melusine faisoient paro\u00eetre dans toutes leurs entreprises. Mais \u00e0 peine avoit-on referm\u00e9 la cassette, qu\u2019un Garde entra, &amp; donna avis au Comte, que le Dauphin venoit d\u2019arriver, &amp; qu\u2019il avoit mis pied \u00e0 terre \u00e0 l\u2019H\u00f4tel de son Resident, lequel il avoit laiss\u00e9 expr\u00e9s dans la Ville pour \u00eatre inform\u00e9 de ce que deviendroit l\u2019Ambassadeur de Lusignan, qui luy avoit to\u00fbjours donn\u00e9 du soup\u00e7on depuis sa feinte maladie, &amp; ses sorties de nuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jamais \u00e9tonnement ne fut pareil \u00e0 celuy du Comte quand il re\u00e7ut cette nouvelle, &amp; l\u2019Ambassadeur ne fut pas moins surpris. Apr\u00e9s avoir fait ensemble plusieurs raisonnemens \u00e0 ce sujet, ils trouverent \u00e0 propos d\u2019ignorer la venu\u00eb du Dauphin, &amp; d\u2019attendre ce qu\u2019il feroit : que cependant on mettroit des espions autour de la maison o\u00f9 il \u00e9toit pour voir s\u2019il entreprendroit quelque chose d\u2019extraordinaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Ambassadeur alla ensuite reporter la cassette \u00e0 la Princesse; &amp; comme il vouloit l\u2019informer de l\u2019arriv\u00e9e du Dauphin, il trouva qu\u2019elle la s\u00e7avoit d\u00e9ja. Durval s\u2019\u00e9tant rencontr\u00e9 par hazard hors de la Ville, l\u2019avoit v\u00fb entrer suivi seulement de quatre personnes. L\u2019Ambassadeur dit \u00e0 ses Ma\u00eetres la resolution que le Comte avoit prise \u00e0 cet avis, &amp; qu\u2019ainsi il falloit attendre en repos l\u2019issu\u00eb de ce nouvel \u00e9venement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La soir\u00e9e se passa sans qu\u2019on entendist parler du Dauphin, &amp; cependant on preparoit toutes choses pour les ceremonies du lendemain, car le Comte ayant consult\u00e9 encore ses Ministres, se croyoit si bien degag\u00e9 de sa parole, par la declaration de sa fille, &amp; trouvoit tant d\u2019avantage dans l\u2019alliance de Lusignan, qu\u2019il vouloit la conclure au pl\u00fbtost.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant le Dauphin, qui estoit party de son pays avec le dernier sur l\u2019avis qu\u2019Odon estoit arriv\u00e9 \u00e0 la Cour pour \u00e9pouser la Princesse, &amp; qui aprenoit encore, en mettant pied \u00e0 terre, que ce mariage estoit si fort avanc\u00e9, qu\u2019il devoit estre consomm\u00e9 le lendemain, se mit au lit, penetr\u00e9 de douleur\u00a0; &amp; sans se trouver assez de force pour executer des desseins de vengeance qu\u2019il avoit con\u00e7us contre son Rival. Il passa donc la nuit dans de terribles agitations, &amp; elles furent si violentes, que l\u2019on craignit le transport au cerveau\u00a0; mais le lendemain se trouvant un peu mieux il envoya son Resident vers le Comte pour luy declarer\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019il estoit venu expr\u00e9s pour combattre le Chevalier, \u00e0 qui il estoit sur le point de donner la Princesse sa fille, parce qu\u2019elle luy avoit est\u00e9 promise avant luy. Que si une fievre violente, qui luy avoit pris en arrivant, &amp; dont l\u2019injustice qu\u2019on luy faisoit estoit la seule cause, ne le privoit pas de ses forces, il auroit \u00e9t\u00e9 trouver cet ennemy au moment de son arriv\u00e9e\u00a0; mais qu\u2019esperant de se voir r\u00e9tably dans peu de tems, il prioit le Comte de differer de quelques jours l\u2019execution de son dessein\u00a0; autrement qu\u2019il estoit dans la resolution de se porter \u00e0 toutes les violences dont un amour outr\u00e9 estoit capable.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte re\u00e7ut l\u2019Envoy\u00e9 fort honnestement\u00a0; mais il considera son discours de la mani\u00e8re qu\u2019il luy avoit est\u00e9 dict\u00e9 par un homme, dont l\u2019esprit estoit encore frap\u00e9 des vapeurs de la fi\u00e9vre. Cependant, comme il est bon de faire connoistre \u00e0 un emport\u00e9 qu\u2019on est en droit de reprimer ses fureurs, il parla \u00e0 l\u2019Envoy\u00e9 d\u2019un ton qui luy fit comprendre, que l\u2019issu\u00eb du projet de son Maistre pourroit luy estre funeste\u00a0; &amp; luy d\u00eet que c\u2019\u00e9toit toute la r\u00e9ponse qu\u2019il convenoit luy donner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est ais\u00e9 de s\u2019imaginer combien cette r\u00e9ponse donna de chagrin au Dauphin, elle augmenta son mal de beaucoup\u00a0; mais sa principale peine \u00e9toit de n\u2019avoit pas la force d\u2019aller arracher sa Ma\u00eetresse des bras de son rival.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant l\u2019arriv\u00e9e du Dauphin estant s\u00e7u\u00eb de tout le monde, on s\u2019attendoit \u00e0 quelque catastrophe, car on connoissoit son naturel violent. La celebration du mariage s\u2019acheva pourtant sans trouble, &amp; avec toute la pompe qu\u2019on put s\u2019imaginer. La consommation s\u2019en fit aussi le soir m\u00eame avec une pareille tranquillit\u00e9, mais non pas \u00e0 l\u2019\u00e9gard du Dauphin, qui pensa expirer quand il aprit que l\u2019Eglise venoit de regler son destin avec la Princesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant que ce Prince malheureux \u00e9toit ainsi retenu au lit, accabl\u00e9 d\u2019une si vive douleur, les peuples faisoient paro\u00eetre leur joye par toutes les marques qu\u2019ils ont co\u00fbtume d\u2019en donner. Du c\u00f4t\u00e9 de la Cour il se fit un superbe Carousel, o\u00f9 les Princes de Lusignan se distinguerent par beaucoup d\u2019adresse &amp; de valeur. Il y eut un bal magnifique le soir, o\u00f9 les Dames &amp; tous les Courtisans firent voir aussi un grand nombre de pierreries &amp; de riches v\u00eatemens.Enfin cette f\u00eate dura l\u2019espace de huit jours, &amp; il y eut chaque jour de nouveaux divertissemens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Dauphin, qui \u00e9toit du naturel de ces gens qui sont ingenieux \u00e0 se faire de la peine, se faisoit instruire exactement de ce qui se passoit, &amp; toutes les fois qu\u2019on luy en rendoit compte, il souffroit infiniment sans le t\u00e9moigner\u00a0; ce qui fit que sa maladie augmenta d\u2019une maniere \u00e0 faire craindre pour sa vie. Le Comte en \u00e9tant inform\u00e9 envoya querir son Resident, &amp; luy fit toutes les offres de service qu\u2019il put pour son Ma\u00eetre\u00a0; ensuite il le pria de luy faire comprendre que les chagrins qu\u2019il se donnoit \u00e9toient \u00e0 present inutiles, &amp; qu\u2019il devoit songer \u00e0 r\u00e9tablir sa sant\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Resident, qui \u00e9toit un homme de bon sens, avo\u00fca que son Ma\u00eetre se tuoit luy-m\u00eame, &amp; il prit cong\u00e9 du Comte dans la resolution de faire tous ses efforts pour guerir l\u2019esprit de ce Prince. En effet il y travailla si heureusement, que les Medecins aper\u00e7\u00fbrent un changement notable en peu de tems. On voit par l\u00e0 que les maladies de l\u2019esprit sont toujours \u00e0 craindre pour le corps, &amp; que c\u2019est par la gu\u00e9rison de ce premier qu\u2019il faut commencer pour rendre la sant\u00e9 \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Dauphin se fortifiant tous les jours, se trouva dans peu en \u00e9tat de se lever\u00a0; &amp; la raison qui luy \u00e9toit revenu\u00eb, luy inspira de faire prier le Comte de le venir voir. Ce Prince eut beaucoup de joye d\u2019aprendre que le Dauphin souhaitoit luy parler. Il jugea que toutes ses violences \u00e9toient dissip\u00e9es, &amp; il ne se trompa pas, car aussi-t\u00f4t que le Dauphin le vit paro\u00eetre, il s\u2019effor\u00e7a d\u2019aller au devant de luy, &amp; ses premieres paroles furent de luy demander pardon de ses folies. Il se servit de ces propres termes, ajo\u00fbtant que tout doit \u00eatre excusable dans un amant r\u00e9duit au desespoir\u00a0; qu\u2019il n\u2019oublieroit jamais la Princesse, mais qu\u2019il ne pouvoit se resoudre \u00e0 pardonner \u00e0 la Maison de Lusignan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte voyant tant de retour \u00e0 son \u00e9gard dans le c\u0153ur du Dauphin, luy fit conno\u00eetre la necessit\u00e9 o\u00f9 il s\u2019\u00e9toit v\u00fb de ceder aux volontez de sa fille, qui en effet ne luy avoit jamais dit qu\u2019elle consentoit \u00e0 l\u2019\u00e9pouser, mais avoit souffert par une ob\u00e9\u00efssance aveugle qu\u2019on trait\u00e2t de son mariage jusqu\u2019au point de le voir conclure, &amp; qu\u2019assur\u00e9ment elle en e\u00fbt \u00e9t\u00e9 la victime contre son gr\u00e9, si quelqu\u2019un, gagn\u00e9 apparemment par l\u2019Ambassadeur de Lusignan, ne luy avoit pas fait ouvrir les yeux sur le droit naturel qu\u2019elle avoit de s\u2019opposer \u00e0 cet engagement, pour lequel il falloit qu\u2019elle e\u00fbt fait paro\u00eetre \u00e0 ces gens-l\u00e0 de la repugnance, &amp; que l\u2019intrigue avoit \u00e9t\u00e9 conduite avec tant d\u2019adresse, qu\u2019il ne s\u2019en \u00e9toit point aper\u00e7\u00fb, &amp; ne vouloit pas encore en conno\u00eetre les auteurs. Quant \u00e0 la Maison de Lusignan, il luy remontra qu\u2019il y auroit de l\u2019injustice de luy vouloir du mal, puisque la libert\u00e9 des c\u0153urs \u00e9tant un droit qu\u2019on tient de la nature, il ne falloit pas trouver \u00e9trange qu\u2019un jeune Prince e\u00fbt tent\u00e9 toutes les voyes possibles de gagner celuy d\u2019une Princesse qu\u2019il aimoit, &amp; de l\u2019obliger \u00e0 se declarer en sa faveur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce raisonnement fut fait par le Comte avec un air si insinuant, que le Dauphin en fut convaincu. Il avo\u00fca que tout cela \u00e9toit un effet de son malheur, qu\u2019il n\u2019y avoit rien de plus juste que le proced\u00e9 du Comte\u00a0; mais qu\u2019il ne pouvoit pardonner \u00e0 son rival\u00a0; que cependant il promettoit de ne rien entreprendre contre sa personne, malgr\u00e9 ce qu\u2019il avoit resolu, parce qu\u2019il le regardoit \u00e0 present comme un homme \u00e0 qui la Princesse prenoit toute sorte d\u2019inter\u00eats.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s cette assurance, qui faisoit un fort grand plaisir au Comte, parce qu\u2019elle luy evitoit un terrible embarras, il prit cong\u00e9 du Dauphin, &amp; alla faire le recit de cette conversation au Prince, &amp; \u00e0 la Princesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9s que le Comte fut sorti, Belinde, qui \u00e9toit presente, &amp; n\u2019avoit pas perdu un mot de ce recit, dit cent plaisanteries au Prince, qui le divertirent beaucoup, aux d\u00e9pens de la bravoure du Dauphin, qu\u2019un retour de raison avoit s\u00e7u moderer si \u00e0 propos &amp; avec tant de puissance. A la verit\u00e9 il paroissoit une in\u00e9galit\u00e9 dans toute sa conduite, qui meritoit bien ce ridicule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant le Comte, qui \u00e9toit un adroit politique, envoyoit s\u2019informer tres-souvent de sa sant\u00e9, &amp; il aprenoit tous les jours qu\u2019il se portoit de mieux en mieux\u00a0; enfin il se trouva si bien r\u00e9tabli, qu\u2019il songea \u00e0 s\u2019en retourner dans ses Etats, &amp; il ne voulut voir que le Comte avant son depart.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce Prince fut ravi de se voir d\u00e9livr\u00e9 de luy, &amp; d\u2019apprendre qu\u2019il avoit aussi emmen\u00e9 son Resident. On s\u2019aper\u00e7ut de cette joye par une plus grande application qu\u2019il eut \u00e0 donner aux nouveaux mariez de nouveaux divertissemens. Odon en inventoit aussi souvent pour son \u00e9pouse\u00a0; &amp; comme ces plaisirs \u00e9toient publics, toute la jeunesse de la Cour les partageoit agreablement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant que les choses se passoient ainsi \u00e0 Gueret, Melusine, qui vouloit r\u00e9compenser amplement les soins que Belinde avoit pris pour procurer \u00e0 son fils le bonheur dont il jo\u00fcissoit, donna ordre \u00e0 son Ambassadeur de chercher \u00e0 acheter une Terre considerable dans le pays, pour en faire present \u00e0 cette fille\u00a0; qu\u2019elle luy en remettroit le prix aussi-t\u00f4t, &amp; qu\u2019en attendant il luy donn\u00e2t tout ce qu\u2019elle souhaitteroit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette generosit\u00e9 de Melusine \u00e9toit un effet de tout ce que l\u2019Ambassadeur avoit \u00e9crit \u00e0 l\u2019avantage de Belinde, qu\u2019il aimoit passionn\u00e9ment.Il est donc ais\u00e9 de juger s\u2019il fit son devoir pour trouver au plut\u00f4t dequoy faire de cette aimable fille une puissante Dame, &amp; il n\u2019eut pas de peine \u00e0 y r\u00e9\u00fcssir avec un gros argent comptant\u00a0; mais ensuite voyant Belinde si riche, &amp; fort aim\u00e9e du Prince &amp; de la Princesse, il luy proposa de l\u2019\u00e9pouser, s\u00e7achant bien qu\u2019il ne feroit aucun tort \u00e0 sa famille, parce que Belinde \u00e9toit d\u2019une Maison des plus considerables de la Province.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde re\u00e7ut avec plaisir cette proposition, quoy qu\u2019elle p\u00fbt soup\u00e7onner qu\u2019elle luy avoit \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9e plut\u00f4t par l\u2019inter\u00eat que par l\u2019amour\u00a0; &amp; leur mariage fut conclu en peu de jours avec l\u2019agr\u00e9ment du Comte, qui con nut par ce d\u00e9nou\u00ebment le secret de la piece.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelque tems apr\u00e9s, Antoine &amp; Regnault prirent cong\u00e9 du Comte de la Marche, &amp; des nouveaux mariez. Ils s\u2019en retournerent \u00e0 Lusignan, &amp; laisserent dans le pays beaucoup d\u2019estime, par la sagesse qu\u2019ils avoient fait paro\u00eetre dans leur conduite\u00a0; &amp; beaucoup de reputation par l\u2019adresse &amp; la valeur dont ils s\u2019\u00e9toient distinguez dans les exercices militaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand ces deux jeunes Seigneurs furent arrivez \u00e0 Lusignan, ils reprirent leurs emplois ordinaires, qui commencerent bien-t\u00f4t \u00e0 ne leur \u00eatre plus agreables, parce qu\u2019ils \u00e9toient fort differens de ce fracas de pompe &amp; de magnificence, qu\u2019ils venoient de quitter, &amp; qui leur avoit inspir\u00e9 de grands desseins pour leur \u00e9levation. L\u2019exemple de leurs a\u00eenez les excitoient encore beaucoup. Ils se sentoient animez du m\u00eame esprit, &amp; ils s\u2019encourageoient l\u2019un l\u2019autre \u00e0 les imiter. Enfin ces nobles sentimens les firent r\u00e9soudre \u00e0 declarer \u00e0 leurs parents, qu\u2019ils \u00e9toient dans la volont\u00e9 d\u2019aller chercher leur fortune par le monde, \u00e0 l\u2019imitation de leurs freres, &amp; qu\u2019ils les prioient instamment de les aider dans leur resolution.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melusine, qui s\u00e7avoit la fortune qui leur devoit arriver, conseilla \u00e0 Raimondin de leur laisser suivre leur penchant, &amp; d\u00e9s ce moment elle disposa de son c\u00f4t\u00e9 toutes les choses qui pouvoient les mettre en \u00e9tat de r\u00e9pondre aux desseins de la Providence. Dans ce m\u00eame tems la guerre \u00e9toit fort allum\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Allemagne, &amp; entre autres la ville de Luxembourg \u00e9toit assieg\u00e9e par le Roy de Metz, qui s\u2019effor\u00e7oit d\u2019usurper le pays, parce que le Duc qui le possedoit, \u00e9toit mort, &amp; n\u2019avoit laiss\u00e9 pour heritier qu\u2019une fille d\u2019environ dix-huit ans, nomm\u00e9e Cristine, que ce Roy vouloit \u00e9pouser malgr\u00e9 elle, &amp; les Etats du Pays\u00a0; ce qui avoit engag\u00e9 toute la Noblesse \u00e0 se retirer avec la Duchesse dans cette Place comme la plus forte, pour en disputer la possession \u00e0 ce Prince.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les affaires \u00e9toient dans cette situa tion, quand un Chevalier, qui \u00e9toit de retour de Cipre, &amp; avoit assist\u00e9 \u00e0 la lev\u00e9e du siege de Famagouste, vint se jetter dans la Place, &amp; un jour qu\u2019on voyoit grossir l\u2019arm\u00e9e des assiegeans, on assembla le Conseil pour d\u00e9liberer des moyens de trouver du secours chez les Princes voisins. Alors le Chevalier prit la parole, &amp; dit, que \u00ab\u00a0revenant de la guerre du Levant, il avoit pass\u00e9 \u00e0 Lusignan, pour saluer les Parents de ces deux Heros, dont l\u2019Europe, l\u2019Asie, &amp; l\u2019Afrique admiroient la valeur, pour avoir ruin\u00e9 les principales forces des Sarazins, &amp; s\u2019\u00eatre mis sur la t\u00eate les Couronnes de deux grands Royaumes\u00a0; Qu\u2019il avoit consider\u00e9 la puissance de cette Maison, &amp; qu\u2019elle \u00e9toit la plus capable de leur donner secours, par ce qu\u2019il y avoit encore deux jeunes Princes, freres des Rois de Cipre &amp; d\u2019Armenie, qui portez du fameux exemple de leurs a\u00eenez, cherchoient l\u2019occasion de faire briller aussi leur vertu\u00a0; qu\u2019il s\u2019offroit d\u2019aller demander leur protection au nom de la Duchesse, &amp; qu\u2019il \u00e9toit assur\u00e9 de l\u2019obtenir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Conseil ne balan\u00e7a pas \u00e0 donner les mains \u00e0 cete proposition, &amp; l\u2019on deputa quatre des premiers Barons du pays pour accompagner le Chevalier, que la Duchesse chargea d\u2019une Lettre pour les Seigneurs de Lusignan, laquelle \u00e9toit con\u00e7u\u00eb en des termes si touchants, que d\u00e9s qu\u2019Antoine &amp; Regnault l\u2019eurent lu\u00eb, ils solliciterent sans rel\u00e2che leurs parents \u00e0 leur donner des troupes, pour marcher \u00e0 son secours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melusine fut bien-aise que cette occasion s\u2019offroit si juste pour remplir la destin\u00e9e de ses fils. Elle re\u00e7ut magnifiquement les Ambassadeurs, compatit beaucoup au malheur de la Duchesse\u00a0; &amp; laissant \u00e0 son Epoux le soin de lever des troupes, elle s\u2019appliqua \u00e0 pourvoir \u00e0 tout ce qui \u00e9toit necessaire pour l\u2019achapt des chevaux, &amp; pour l\u2019armement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mariage d&#8217;Odon de Lusignan avec la princesse Constance, h\u00e9riti\u00e8re du Comt\u00e9 de la Marche. A QUELQUE tems de l\u00e0 Melusine songea \u00e0 marier Odon son second fils \u00e0 la fille du Comte de la Marche, qui estant seule heritiere de cette Province, qui luy estoit voisine, paroissoit plus convenable \u00e0 son alliance. 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