{"id":1444,"date":"2024-07-23T10:00:07","date_gmt":"2024-07-23T08:00:07","guid":{"rendered":"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/?p=1444"},"modified":"2024-07-24T09:19:20","modified_gmt":"2024-07-24T07:19:20","slug":"texte-linearise-complet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2024\/07\/23\/texte-linearise-complet\/","title":{"rendered":"Texte lin\u00e9aris\u00e9 complet"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\">HISTOIRE<br \/>\nDE MELUSINE<br \/>\nTIREE DES CHRONIQUES DU POITOU<br \/>\nET<br \/>\n<em>Qui sert d&#8217;Origine \u00e0 l&#8217;ancienne Maison<br \/>\n<\/em>DE LUSIGNAN<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">A PARIS<br \/>\nChez Claude Barbin, au Palais<br \/>\nET<br \/>\nThomas Moette, ru\u00eb de la Bouclerie, pr\u00e9s le Pont S. Michel,<br \/>\n\u00e0 S. Alexis<br \/>\n________________________<br \/>\nM. DC. XCVIII.<br \/>\n<em>AVEC PRIVILEGE DU ROY<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A SON ALTESSE ROYALE MADEMOISELLE.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>MADEMOISELLE,<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Si-t\u00f4t que Melusine, la<\/em>\u00a0<em>plus celebre des F\u00e9es, a sceu<\/em>\u00a0<em>que V\u00d4TRE ALTESSE ROYALE avoit eu la bont\u00e9 de donner de favorables audiences<\/em>\u00a0<em>aux F\u00e9es du bas ordre, &amp; qu\u2019elle avoit pris quelque plaisir<\/em>\u00a0<em>au recit de leurs avantures\u00a0;<\/em>\u00a0<em>cette Hero\u00efne m\u2019a inspir\u00e9 de<\/em>\u00a0<em>composer un corps d\u2019histoire<\/em>\u00a0<em>des merveilles qu\u2019elle a faites \u00e0 la veu\u00eb de toute l\u2019Europe, &amp; de le presenter \u00e0<\/em>\u00a0<em>V\u00d4TRE ALTESSE ROYALE, pour la divertir aux heures<\/em>\u00a0<em>de ses loisirs.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>J\u2019ay donc rec\u00fceilli tous<\/em>\u00a0<em>ces \u00e9venemens fameux\u00a0; mais<\/em>\u00a0<em>pour les rendre plus agreables<\/em>\u00a0<em>\u00e0\u00a0<\/em>V\u00d4TRE ATLESSE ROYALE\u00a0<em>j\u2019ay cr\u00fb qu\u2019il ne falloit pas<\/em>\u00a0<em>les laisser aussi nuds qu\u2019ils<\/em>\u00a0<em>le sont dans les Chroniques,<\/em>\u00a0<em>qui en font mention\u00a0; &amp; que<\/em>\u00a0<em>je devois leur donner les ornemens qui peuvent leur convenir : sans alterer n\u00e9anmoins la verit\u00e9 des faits qui<\/em>\u00a0<em>regardent le fondement de<\/em>\u00a0<em>l\u2019ancienne Maison de Lusignan, qui raporte son origine<\/em>\u00a0<em>\u00e0 cette femme miraculeuse.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Melusine est persuad\u00e9e,<\/em>\u00a0<em>MADEMOISELLE, qu\u2019il<\/em>\u00a0<em>luy est tres-avantageux d\u2019avoir la protection d\u2019une aussi<\/em>\u00a0<em>grande Princesse que vous,<\/em>\u00a0<em>pour paro\u00eetre de nouveau sur<\/em>\u00a0<em>le theatre du monde. Avec<\/em>\u00a0<em>ce puissant secours, elle ne<\/em>\u00a0<em>craindra point la faction des<\/em>\u00a0<em>incredules.Tout ce qu ils pouront alleguer contre la foy,<\/em>\u00a0<em>qui est deu\u00eb au recit de ses<\/em>\u00a0<em>actions merveilleuses, sera<\/em>\u00a0<em>d\u00e9truit par le bon accu\u00ebil<\/em>\u00a0<em>que vous luy ferez. Il ne<\/em>\u00a0<em>manque plus que cette protection \u00e0 sa gloire : C\u2019est aussi<\/em>\u00a0<em>ce qu\u2019elle ambitione\u00a0; &amp; moy<\/em>\u00a0<em>d\u2019avoir l\u2019honneur d\u2019\u00eatre avec<\/em>\u00a0<em>un tres-profond respect,<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>MADEMOISELLE,<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De V\u00f4tre Altesse Royale,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le tres-humble, tres-ob\u00e9issant, &amp; tres-soumis serviteur,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">N\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">PREFACE<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019HISTOIRE de Melusine fit tant de bruit dans son tems qu\u2019elle remplit toute l\u2019Europe d\u2019admiration\u00a0; &amp; dans la suite, les Curieux voulans en aprofondir la verit\u00e9, l\u2019ont cherch\u00e9e dans les Memoires de ceux qui avoient \u00e9crit \u00e0 ce sujet. Entr\u2019autres, la Princesse Marie, Duchesse de Bar, fille de Jean Roy de France, entendant parler un jour, avec \u00e9tonnement, des prodiges que cette puissante F\u00e9e avoit faits, pria son frere le Duc de Berry en 1387. apr\u00e9s qu\u2019il eut repris la Forteresse de Lusignan aux Anglois, d\u2019en faire composer le recit par un homme s\u00e7avant qu\u2019il avoit aupr\u00e9s de luy nomm\u00e9 Jean Daras, lequel mit au jour ce que nous en avons de plus ample.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet Auteur dit, dans une maniere de Preface, digne d\u2019\u00eatre l\u00fb\u00eb pour son ingenuit\u00e9, qu\u2019il a tir\u00e9 toute sa narration des Croniques de Lusignan, qui \u00e9toient tomb\u00e9es en la possession du Duc\u00a0; comme aussi dans les Ecrits du Comte Salebry Anglois, &amp; d\u2019autres Historiens\u00a0; Ajo\u00fbtant, qu\u2019il ob\u00e9it \u00e0 son Prince, &amp; qu\u2019il refere tout \u00e0 la gloire de Dieu, parce qu\u2019il est persuad\u00e9 que son recit est tres-vray, quoy qu\u2019il paroisse incroyable\u00a0; mais que l\u2019operatlon des choses surnaturelles, ainsi que le sont celles des F\u00e9es, sont des jugemens du Ciel, qui selon le Prophete David, paroissent des ab\u00eemes \u00e0 l\u2019esprit de l\u2019homme, trop foible pour les comprendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, on voit dans tous les differens Pa\u00efs des choses merveilleuses\u00a0; chacun raconte les siennes\u00a0; toutefois, pas un homme depuis Adam n\u2019a pu en conno\u00eetre les causes, &amp; en penetrer les raisons. Qui peut expliquer les mysteres des Apparitions, les Translations des Corps vivans d\u2019un endroit dans un autre en un moment, les Edifices construits en peu de tems dans des lieux o\u00f9 il n\u2019y en avoit jamais paru? Ce sont des faits constans parmi toutes les Nations, &amp; qu\u2019on ne peut revoquer en doute sans vouloir d\u00e9truire les Traditions, les Histoires, &amp; nier m\u00eame l\u2019existence des Monumens qui subsistent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La construction du Ch\u00e2teau de Lusignan est une preuve assur\u00e9e de ce que je dis : cette merveille s\u2019est faite \u00e0 la vu\u00eb de tout le Peuple de Poitou, dans le temps qu\u2019il \u00e9toit so\u00fbmis \u00e0 un Prince particulier. Peut-on avoir ainsi abus\u00e9 un Peuple entier, &amp; avoir si bien ajust\u00e9 au the\u00e2tre la construction si promte de cette Place, avec les prodiges qui en precederent la fondation ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ay entrepris de renouveller cette Histoire, &amp; m\u00eame de l\u2019\u00e9claircir en quantit\u00e9 d\u2019endroits, \u00e0 la solicitation de plusieurs personnes de qualit\u00e9 qui sont sorties de la fameuse Melusine, dont la posterit\u00e9 devint tres-puissante, par neuf enfans m\u00e2les qu\u2019elle eut les uns apr\u00e9s les autres, dont le premier fut ce fameux Guy de Lusignan Roy de Chipre &amp; de Jerusalem\u00a0; &amp; les autres eurent tous des \u00e9tablissemens tres-illustres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour composer n\u00f4tre Histoire avec plus d\u2019exactitude, je n\u2019ay pas seulement suivy pour les faits l\u2019Auteur qui l\u2019a \u00e9crite en 1387, mais j\u2019ay consult\u00e9 tous les Livres que j\u2019ay pu d\u00e9couvrir qui en ont parl\u00e9. J\u2019ay trouv\u00e9 que c\u2019\u00e9toit environ l\u2019an mille que Melusine fit les prodiges qu\u2019on luy attribu\u00eb, &amp; b\u00e2tit entr\u2019autres ce Ch\u00e2teau si fameux &amp; si important, que dans les tems de revolution en France, il fortifioit considerablement le parti qui en \u00e9toit en possession. On verra dans la fin de cette Histoire comme il fut pris par les Anglois, &amp; repris sur eux par le Comte de Bery, dont nous venons de parler. Teligny le surprit pour ceux de la Religion en 1569. &amp; quatre mois apr\u00e9s Lou\u00efs de Bourbon, second du nom, Duc de Montpensier, l\u2019assiegea, &amp; le reprit. Enfin, la raison d\u2019Estat obligea \u00e0 le d\u00e9molir. On rendit un Arrest au Conseil du Roy pour cela en l\u2019an 1574. Brantome le raporte dans l\u2019Eloge qu\u2019il fait de ce Prince. Quant \u00e0 la beaut\u00e9 de cette Place, voil\u00e0 ses propres termes.\u00a0<em>C\u2019\u00e9toit la plus belle<\/em>\u00a0<em>Forteresse antique qu\u2019on p\u00fbt voir,<\/em>\u00a0<em>construite par une Dame tres-noble en lign\u00e9e, en vertu, en esprit,<\/em>\u00a0<em>en magnificence, &amp; en tout ce qui<\/em>\u00a0<em>fut de son tems, voire d\u2019autre, qui \u00e9toit Melusine, de laquelle<\/em>\u00a0<em>on a dit tant de choses qui paroissent fable, mais le tout beau<\/em>\u00a0<em>&amp; bon\u00a0; &amp; si l\u2019on veut dire la<\/em>\u00a0<em>verit\u00e9, c\u2019\u00e9toit le Soleil de son tems,<\/em>\u00a0<em>de laquelle sont descendus ces braves Seigneurs, Rois, Princes,<\/em>\u00a0<em>&amp; Capitaines portans le nom de<\/em>\u00a0<em>Lusignan, dont les Histoires sont<\/em>\u00a0<em>pleines. Cette grande Maison<\/em>\u00a0<em>d\u2019Archiac en \u00e9tant sortie, en<\/em>\u00a0<em>Xaintonge, &amp; de S. Gelais.<\/em>\u00a0Ensuite il ajo\u00fbte :\u00a0<em>Que Melusine \u00e9toit aparu\u00eb, &amp; avoit fait<\/em>\u00a0<em>des cris effroyables, quand on<\/em>\u00a0<em>donna les premiers coups pour d\u00e9molir la Forteresse\u00a0; ce qui porta<\/em>\u00a0<em>la Reine Mere, qui y \u00e9toit presente, \u00e0 s\u2019informer des gens du<\/em>\u00a0<em>Pays de tout ce qu\u2019on disoit de<\/em>\u00a0<em>cette F\u00e9e, &amp; qu\u2019elle en aprit<\/em>\u00a0<em>des choses \u00e9tonnantes<\/em>, telles que nous allons les d\u00e9crire. Mais, comme je cite les Auteurs, &amp; les Chroniques d\u2019o\u00f9 ces avantures sont tir\u00e9es, je ne garantis point les acronismes, &amp; les autres fautes contre l\u2019Histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">TABLE DES CHAPITRES<br \/>\nContenus en ce Livre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-i\/\">CHAP. I.\u00a0<em>Elinas Roy d\u2019Al banie se marie avec Pressine la F\u00e9e<\/em><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-ii-melusine-epouse-raimondin-fils-fils-du-comte-de-forest-batit-le-chateau-de-lusignan\/\">CHAP. II.\u00a0<em>Melusine \u00e9pouse Raimondin, fils du Comte de Forest, &amp; b\u00e2tit le Ch\u00e2teau de<\/em>\u00a0<em>Lusignan<\/em><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-iii-voyage-de-raimondin-en-bretagne-ses-aventures\/\">CHAP. III.\u00a0<em>Voyage de Raimondin en Bretagne, &amp; ses avantures<\/em><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-iv-guy-de-lusignan-et-urian-son-frere-vont-avec-une-armee-navale-au-secours-du-roy-de-cipre\/\">CHAP. IV.\u00a0<em>Guy de Lusignan, &amp;<\/em>\u00a0<em>Urian son frere, vont avec une<\/em>\u00a0<em>arm\u00e9e navale au secours du<\/em>\u00a0<em>Roy de Cipre<\/em><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-v-guy-et-urian-battent-larmee-du-soudan-et-delivrent-le-roy-de-cipre-guy-succede-a-sa-couronne-urian-est-eleve-sur-le-trone-darmenie\/\">CHAP. V.\u00a0<em>Guy &amp; Urian battent<\/em>\u00a0<em>l\u2019arm\u00e9e du Soudan, &amp; d\u00e9livrent le Roy de Cipre. Guy succede \u00e0 sa Couronne. Urian est<\/em>\u00a0<em>\u00e9lev\u00e9 sur le Tr\u00f4ne d\u2019Armenie<\/em><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-vi-mariage-dodon-de-lusignan-avec-la-princesse-constance-heritiere-du-comte-de-la-marche\/\">CHAP. VI.\u00a0<em>Mariage d\u2019Odon de<\/em>\u00a0<em>Lusignan avec la Princesse Constance heritiere du Comt\u00e9 de la<\/em>\u00a0<em>Marche<\/em><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-vii-antoine-et-regnault-de-lusignan-marchent-contre-le-roy-de-metz-ensuite-contre-les-sarrazins-antoine-est-elu-duc-de-luxembourg-regnault-roy-de-boheme\/\">CHAP. VII.\u00a0<em>Antoine &amp; Regnault<\/em>\u00a0<em>de Lusignan marchent contre le<\/em>\u00a0<em>Roy de Metz, &amp; ensuite contre<\/em>\u00a0<em>les Sarazins. Antoine est \u00e9lu<\/em>\u00a0<em>Duc de Luxembourg, &amp; Regnault Roy de Boheme<\/em><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-viii-raimondin-viole-la-promesse-quil-avait-fait-a-melusine-et-elle-le-quitte-metamorphosee-en-serpent\/\">CHAP.VIII.\u00a0<em>Raimondin viole<\/em>\u00a0<em>la promesse qu\u2019il avoit faite \u00e0<\/em>\u00a0<em>Melusine, &amp; elle le quitte metamorphos\u00e9e en Serpent<\/em><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">FIN.<\/p>\n<h1 class=\"entry-title\" style=\"text-align: justify;\">Chapitre I<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Elinas roy d\u2019Albanie se marie avec Pressine la F\u00e9e.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">MELUSINE \u00e9toit fille d\u2019Elinas Roy d\u2019Albanie, &amp; de Pressine, laquelle il \u00e9pousa en secondes noces.L\u2019Histoire rapporte que Pressine \u00e9toit F\u00e9e, &amp; que les F\u00e9es avoient le don de faire tout ce qu\u2019il leur plaisoit, jusqu\u2019\u00e0 charmer les hommes qu\u2019elles trouvoient \u00e0 leur gr\u00e9, &amp; se marier avec eux, \u00e0 certaines conditions, qui les rendoient heureux &amp; puissans, s\u2019ils les observoient\u00a0; &amp; au contraire, tres-malheureux, quand ils faussoient leurs promesses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019avanture qui fit conno\u00eetre Pressine \u00e0 Elinas est particuliere. Ce Prince apr\u00e9s la mort de sa femme s\u2019\u00e9toit adonn\u00e9 \u00e0 la chasse comme \u00e0 un exercice afsez propre pour dissiper ses chagrins, parce qu\u2019on est toujours en action. Un jour qu\u2019il chassoit par une chaleur exeessive, il se trouva separ\u00e9 de sa suite, &amp; ayant grand soif, il s\u2019avan\u00e7a vers une fontaine o\u00f9 il entendit une Dame qui chantoit parfaitement bien; il approcha doucement, &amp; s\u2019arr\u00eata quelque tems pour l\u2019\u00e9couter\u00a0; mais le desir de la voir le pressant encore plus que la soif, il marcha vers la fontaine, &amp; salua la Dame, qu\u2019il trouva la plus belle personne du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A peine eut-il achev\u00e9 son compliment, sur l\u2019heureuse rencontre qu\u2019il faisoit, &amp; receu celuy de la Dame, qui luy avoit r\u00e9pondu fort galament, qu\u2019il vit arriver un Page tenant en main un tres-beau cheval, &amp; le plus richement harnach\u00e9 qu\u2019il e\u00fbt jamais v\u00fb. Ce Page dit \u00e0 Pressine, en l\u2019abordant\u00a0: Madame, il est tems de partir, si vous le trouvez \u00e0 propos; elle prit donc cong\u00e9 du Roy, &amp; il luy aida \u00e0 monter \u00e0 cheval.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9s qu\u2019elle fut \u00e9loign\u00e9e, Elinas qui avoit con\u00e7\u00fb de l\u2019amour pour elle, fut chagrin de l\u2019avoir laiss\u00e9e partir ainsi, &amp; la suivit\u00a0; il rencontra en chemin une partie de ses Gens, &amp; les congedia : Enfin, avan\u00e7ant dans la forest, &amp; marchant sur les traces de la Dame, il la joignit, &amp; l\u2019aborda avec un trouble d\u2019esprit si grand qu\u2019il ne put proferer une seule parole. Pressine qui s\u00e7avoit tres-bien ce qui devoit arriver de cette rencontre, luy dit : Elinas, pourquoy me suivezvous\u00a0? Le Roy s\u2019entendant nommer fut encore plus surpris qu\u2019auparavant, parce qu\u2019il ne la connoissoit point\u00a0; cependant, reprenant ses esprits, il luy dit, Madame, puisque vous passez par mes Estats, &amp; que vous paroissez \u00e9trangere, je viens vous offrir tout ce qui d\u00e9pend de moy\u00a0; le Soleil commence \u00e0 tomber, &amp; je ne puis vous voir marcher seule de la sorte\u00a0; je connois tres-bien ce Pays, vous ne trouver\u00e9s point de retraite que fort loin, &amp; des logis indignes de recevoir une personne comme vous; ces raisons m\u2019engagent \u00e0 vous prier de prendre un apartement dans une maison de chasse que j\u2019ay au bord de cette forest.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pressine apr\u00e9s quelques difficult\u00e9s accepta cet office, &amp; pendant qu\u2019Elinas l\u2019accompagnoit en luy tenant des discours pleins de galanterie sur son heureuse avanture\u00a0; le Cerf de meute que couroient les Piqueurs du Roy vint \u00e0 passer proche d\u2019eux, les chiens en queue, &amp; tous les Chasseurs\u00a0; de sorte qu\u2019\u00e9tant sur ses fins, le Roy donna \u00e0 Pressine le plaisir de le voir aux abois\u00a0; ensuite il la mena au Ch\u00e2teau, &amp; la conduisit dans l\u2019apartement le plus propre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elinas passa la soir\u00e9e avec cette belle Dame, dont il devenoit de moment en moment plus amoureux : Leur entretien roula sur la puissance du Royaume d\u2019Albanie, sur l\u2019heureuse tranquilit\u00e9 de ses Peuples, sur la famille du Roy, sur la perte qu\u2019il venoit de faire de la Reine. Helas\u00a0! disoit ce Prince, en regardant fixement Pressine, si je trouvois une personne comme vous, Madame, qui voul\u00fbt essuyer mes larmes, je t\u00e2cherois de me consoler de la mort d\u2019une Princesse que j\u2019aimois tendrement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette Personne seroit fort heureuse, Seigneur, repartit Pressine\u00a0; la tendresse que vous av\u00e9s eu\u00eb pour la premiere seroit d\u2019un bon augure pour la seconde. Au surplus, je ne me flate pas d\u2019avoir le merite que vous croy\u00e9s trouver en moy pour parvenir \u00e0 ce bonheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous n\u2019en av\u00e9s que trop, reprit le Roy, j\u2019en ay ressenti les effets au premier instant que je vous ay v\u00fb\u00eb\u00a0; &amp; je sens du plaisir \u00e0 laisser augmenter dans mon c\u0153ur l\u2019ardeur que vous y av\u00e9s fait na\u00eetre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pressine rougit \u00e0 cet aveu, &amp; y r\u00e9pondit modestement\u00a0; toute la conversation roula sur le m\u00eame sujet\u00a0; elle fut fort anim\u00e9e &amp; tres galante\u00a0; enfin, le Prince se retira pour laisser \u00e0 sa nouvelle Ma\u00eetresse la libert\u00e9 de prendre du repos.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, la Cour \u00e9toit curieuse de s\u00e7avoir quelle \u00e9toit cette belle Dame, &amp; par quelle avanture le Roy l\u2019avoit amen\u00e9e avec luy : Ce Prince, qui n\u2019en parla point \u00e0 son coucher, fit encore augmenter la curiosit\u00e9\u00a0; il se mit au lit, &amp; passa la nuit dans de terribles inquietudes. Sa passion l\u2019agita si fort qu\u2019il n\u2019eut qu\u2019un sommeil interrompu; il s\u2019\u00e9toit fait une id\u00e9e si vive de Pressine qu\u2019il luy sembloit ne l\u2019avoir point quittee\u00a0; &amp; m\u00eame, comme les ombres de la nuit donnent de la hardiesse \u00e0 un Amant, il se hazardoit quelquefois \u00e0 vouloir l\u2019embrasser\u00a0; ensuite il luy demandoit pardon de sa temerit\u00e9\u00a0; mais le jour commen\u00e7ant \u00e0 paro\u00eetre fit \u00e9vanou\u00efr toutes ses agreables chimeres, &amp; ne luy laissa que son amour. Alors il eut des pens\u00e9es moins confuses\u00a0; il repassa dans son esprit la declaration qu\u2019il avoit faite \u00e0 Pressine, qui ayant tourn\u00e9 la chose en galanterie ne luy avoit fait aucune r\u00e9ponse positive : l\u2019ardeur qui le devoroit n\u2019etoit pas contente de cela\u00a0; il voulut s\u2019expliquer plus ouvertement pour l\u2019obliger \u00e0 se determiner, &amp; le Soleil s\u2019avan\u00e7oit avec trop de lenteur pour le rendre heureux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9s que Pressine fut en \u00e9tat d\u2019\u00eatre v\u00fb\u00eb, le Roy entra dans sa chambre, d\u2019un air qui t\u00e9moignoit l\u2019\u00e9tat de son c\u0153ur. Les premieres paroles de ce Prince furent des excuses de l\u2019avoir re\u00e7\u00fb\u00eb dans un lieu si peu convenable \u00e0 son merite, ajo\u00fbtant qu\u2019il esperoit qu\u2019elle en seroit bien tost recompens\u00e9e par un Palais magnifique qu\u2019il avoit envoy\u00e9 luy preparer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pressine r\u00e9pondit au Roy fort spirituellement sur ses honn\u00eatetez\u00a0; &amp; tous les Courtisans s\u2019\u00e9tans retir\u00e9s par respect, ils se d\u00eerent de fort jolies choses touchant la maniere dont l\u2019un &amp; l\u2019autre avoient pass\u00e9 la nuit; carPressine avo\u00fca qu\u2019elle avoit eu aussi ses r\u00eaves &amp; ses inquietudes\u00a0; enfin, leur conversation ne fut interrompu\u00eb que lors qu\u2019il fut tems de partir pour aller \u00e0 la Ville de Scutari, qui etoit la Capitale du Royaume.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pressine fut surprise de l\u2019Entr\u00e9e superbe qu\u2019on luy fit\u00a0; tous les balcons des maisons \u00e9toient orn\u00e9s de tapis tres-riches\u00a0; une affluence de Peuple bordoit les rues, &amp; sa beaut\u00e9 surprenoit si fort qu\u2019elle luy attiroit mille acclamations. Cette charmante Dame \u00e9toit assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du Roy, dans une maniere de char, \u00e0 d\u00e9couvert, &amp; elle passa ainsi \u00e0 travers la Ville comme en triomphe. Elinas \u00e9toit ravi d\u2019entendre les acclamations du Peuple\u00a0; il les \u00e9coutoit avec joye, &amp; comme des aplaudissemens \u00e0 son choix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pressine re\u00e7ut ensuite les complimens des Grands du Royaume &amp; de toutes les Dames. La Cour \u00e9toit fort grosse pour lors, &amp; chacun s\u2019empressa, par l\u2019ordre du Roi, \u00e0 faire na\u00eetre les plaisirs\u00a0; il ne se passoit point de jour que de nouveaux divertissemens ne se succedassent les uns aux autres, &amp; l\u2019amour du Roi les rendoit d\u2019une magnificence extraordinaire. Enfin, sa passion vint \u00e0 un tel point, qu\u2019il propola \u00e0 Pressine de l\u2019\u00e9pouser. Cette Dame re\u00e7ut l\u2019offre du Roi avec beaucoup de reconnoissance &amp; de tendresse\u00a0; mais elle lui fit conno\u00eetre que son c\u0153ur ne pouvoit s\u2019accorder qu\u2019\u00e0 des conditions qui demandoient une fidelit\u00e9 inviolable sur un certain sujet qui paroissoit peu de chose, &amp; qui cependant \u00e9toit d\u2019une si grande importance pour elle, que son repos \u00e9ternel en d\u00e9pendoit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Roi fut surpris \u00e0 ce discours, &amp; il lui demanda avec precipitation, ce que ce pouvoit \u00eatre, l\u2019asseurant qu\u2019il n\u2019y avoit rien au monde qu\u2019il ne lui accordast pour avoir le bonheur de la posseder.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pressine, se rendant \u00e0 cette protestation, lui declara quelle vouloit qu\u2019il lui prom\u00eet de ne jamais avoir la curiosit\u00e9 de la voir pendant ses couches, &amp; il le lui jura avec serment. Cet accord fait entr\u2019eux, le Roi donna les ordres pour son mariage. Le bon esprit de Pressine, &amp; sa douceur, firent que tout le monde parut content du choix que ce Prince faisoit d\u2019elle ; cependant, on le bl\u00e2moit de prendre pour femme une personne dont la naissance &amp; l\u2019\u00e9tat lui \u00e9toient inconnus ; mais on ne s\u00e7avoit pas que Pressine entra\u00eenoit, par une puissance secrette, la volont\u00e9 du Roi, &amp; que les mariages des F\u00e9es se faisoient d\u2019une maniere extraordinaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elinas v\u00eacut tres-bien avec son Epouse\u00a0; Elle eut aussi pour le Roi toute la tendresse possible. Cette charmante union \u00e9toit d\u2019un grand exemple dans le Royaume, &amp; la vertu de la Reine servoit de modele \u00e0 toutes les Dames. Cette Princesse \u00e9tant devenu\u00eb grosse accoucha de trois filles \u00e0 la fois. La premiere fut nomm\u00e9e Melusine; la seconde Melior; &amp; la troisi\u00e8me Palatine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ce tems l\u00e0 le Roi \u00e9toit all\u00e9 vers les frontieres de son Pa\u00efs, &amp; le Prince Nathas son fils, qu\u2019il avoit eu de sa premiere femme, voyant la Reine accouch\u00e9e si heureusement, prit la Poste, pour aller annoncer \u00e0 son Pere qu\u2019il avoit les trois plus belles Princesses qui fussent au monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Roi, ravi de cette nouvelle, fit si grande diligence qu\u2019il arriva en peu de tems, &amp; sans se souvenir de la promesse qu\u2019il avoit faite \u00e0 sa femme, entra brusquement dans sa chambre lors qu\u2019elle baignoit ses filles, ce qui \u00e9toit mysterieux\u00a0; Pressine, l\u2019apercevant, s\u2019\u00e9cria\u00a0: Perfide, tu as viol\u00e9 ra parole, &amp; tu t\u2019en repentiras\u00a0; je s\u00e7ai toutefois que c\u2019est par le moyen de ton fils que ce malheur nous arrive\u00a0; mais j\u2019en serai veng\u00e9e quelque jour par un de mes Descendans, apuy\u00e9 de ma S\u0153ur, qui est Souveraine de l\u2019Isle Perdu\u00eb. Adieu, il ne m\u2019est plus permis de rester en ces lieux. Achevant ces paroles, elle prit ses trois Enfans, sortit avec une extr\u00eame vitesse de son apartement, &amp; ayant descendu l\u2019escalier on la perdit de v\u00fb\u00eb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elinas, \u00e9pouvant\u00e9 de ce terrible accident, tomba dans un chagrin si profond qu\u2019il ne faisoit que soupirer, &amp; regretter sa chere Pressine qu il aimoit veritablement. Il resta plusieurs ann\u00e9es dans cet \u00e9tat, &amp; chacun disoit qu\u2019il \u00e9toit ensorcel\u00e9. Cependant, la Noblesse d\u2019Albanie voyant que le Roi \u00e9toit devenu incapable du Gouvernement, le d\u00e9posa, &amp; mit son Fils Nathas en sa place. Ce Prince eut to\u00fbjours de grands \u00e9gards pour son Pere\u00a0; mais il lui arriva de terribles infortunes, &amp; dont on trouve le recit dans l\u2019Histoire de Geoffroi \u00e0 la Grand-dent, fils de Melusine, de qui nous parlerons ci-apr\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour en revenir \u00e0 Pressine, elle se transporta en l\u2019Isle Perdu\u00eb. Cette Isle se nommoit ainsi, parce qu\u2019aucun homme ne la pouvoit trouver que par Hazard, apr\u00e9s m\u00eame y avoir \u00e9t\u00e9 plusieurs fois : Elle y \u00e9leva ses filles jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de quinze ans\u00a0; &amp; tous les matins elle les menoit sur une haute montagne d\u2019o\u00f9 elle d\u00e9couvroit l\u2019Albanie, &amp; leur disoit, en pleurant : Mes Enfans, vous voy\u00e9s ce beau Pa\u00efs, il vous a donn\u00e9 la naissance, v\u00f4tre Pere y regne &amp; vous y eussi\u00e9s v\u00eacu heureuses, si ce malheureux homme n\u2019avoit point viol\u00e9 la promesse qu\u2019il m\u2019avoit faite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pressine avoit tant de fois tenu ce discours \u00e0 ses Filles, qu\u2019\u00e9tans parvenu\u00ebs \u00e0 l\u2019\u00e2ge que j\u2019ai dit, Melusine, l\u2019a\u00een\u00e9e, demanda un jour \u00e0 sa mere ce que leur Pere avoit fait pour les priver d\u2019un si grand bonheur\u00a0; &amp; cette Mere afflig\u00e9e lui raconta lachose exactement. M\u00e9lusine qui con\u00e7ut dans le moment le dessein de s\u2019en venger, s\u2019informa des chemins de ce Pais\u00a0; ensuite, elle engagea dans son entreprise Melior, &amp; Palatine ses S\u0153urs; &amp; elles firent si bien qu\u2019elles allerent en Albanie, o\u00f9 elles enleverent Elinas, avec toutes ses richesses, &amp; l\u2019enfermerent, par un charme, dans une haute Montagne nomm\u00e9e Brandelois. Apr\u00e9s cette expedition, elles vinrent en faire le recit \u00e0 leur mere, qui leur dit\u00a0: \u00ab\u00a0Malheureuses, qu\u2019av\u00e9s-vous fait\u00a0? je ne laissois pas d\u2019aimer v\u00f4tre P\u00e8re quoi-qu\u2019il en e\u00fbt agi\u00a0 de la sorte avec moi. Etoit-ce \u00e0 vous de le punir\u00a0? Vous le ser\u00e9s vousm\u00eame\u00a0; &amp; pour vous le faire conno\u00eetre, Toy, Melusine, qui as engag\u00e9 tes S\u0153urs \u00e0 commettre ce crime, je te declare que tu seras tous\u00a0 les Samedis Serpent depuis la ceinture jusqu\u2019en bas; mais s\u2019il se rencontre quelqu\u2019un qui veuille t\u2019\u00e9pouser, fais qu\u2019il te promette de ne te point voir ces jours-l\u00e0\u00a0; tu vivras ton cours naturel, &amp; mouras comme une autre femme. Il sortira de toi une puissante lign\u00e9e qui regnera sur plusieurs Nations\u00a0; &amp; si par malheur ton mari viole la promesse qu\u2019il t\u2019aura donn\u00e9e, tu retomberas dans tes premi\u00e8res peines jusqu\u2019au jour du Jugement. De plus, \u00e0 chaque mutation des Seigneurs d\u2019une Forteresse que tu auras fait b\u00e2tir miraculeusement, tu aparo\u00eetras pendant trois jours consecutifs, &amp; feras trois cris aux environs\u00a0; observant la m\u00eame chose quand un homme de ta lign\u00e9e devra mourir. Voil\u00e0 la fatalit\u00e9 \u00e0 laquelle tu es attach\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 toi, Melior, tu habiteras un superbe Ch\u00e2teau dans la grande Armenie, o\u00f9 tu garderas un Epreuvier, jusqu\u2019\u00e0 ce que le Redempteur vienne Juger les Hommes\u00a0; &amp; tous les Chevaliers qui voudront y aller veiller la surveille de la veille du vingti\u00e9me jour de Juin, sans sommeiller, recevront un don de ta main, quelque chose que ce soit, pourvu que ce pr\u00e9sent ne concerne point ta Personne, quand ce seroit pour le mariage\u00a0; &amp; ceux qui\u00a0 voudront exiger tes embrassemens, soit d\u2019amiti\u00e9, ou de force, seront malheureux, de toute maniere, jusqu\u2019\u00e0 la neuvi\u00e8me generation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour toy, Palatine, tu seras enferm\u00e9e dans la Montagne de Guido, o\u00f9 je ferai transporter ton Pere avec ses tresors apr\u00e9s sa mort, &amp; tu y resteras jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019un Chevalier de n\u00f4tre Famille vienne te\u00a0 d\u00e9livrer, &amp; enlever ces tresors pour s\u2019en servir \u00e0 la Conqu\u00eate de la Terre Sainte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s que ces trois Princesses eurent entendu leur destin\u00e9e, la tristesse sempara de leur c\u0153ur : Elles quitterent leur mere, la larme \u00e0 l\u2019\u0153il, &amp; chacune suivit son sort\u00a0; Melusine prit le chemin des grandes Forests\u00a0; Melior alla au Ch\u00e2teau de l\u2019Eprevier, &amp; Palatine s\u2019enferma dans la Montagne de Guido.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelque tems apr\u00e9s Elinas mourut, Pressine vint l\u2019ensevelir, &amp; le fit transporter avec toutes ses richesses dans sa Montagne o\u00f9 \u00e9toit Palatine. L\u00e0 elle fit \u00e9riger \u00e0 son mari un Mausol\u00e9e si magnifique, que jamais il ne s\u2019en est vu de pareil. Il y avoit un grand nombre de chandeliers d\u2019or, garnis de pierreries, &amp; des lampes semblables, qui br\u00fbloient jour &amp; nuit. On voyoit au pied de la tombe une Representation naturelle du Roy faite d\u2019alb\u00e2tre, qui lui ressembloit beaucoup. Cette Figure avoit la main droite appuy\u00e9e sur une table de marbre noir, o\u00f9 l\u2019avanture de ce malheureux Prince \u00e9toit \u00e9crite en lettres d\u2019or. Pressine \u00e9tablir un Geant horrible, pour garder ces tresors jusqu\u2019\u00e0 la venu\u00eb de Geoffroy \u00e0 la Grand-dent, dont nous venons de parler.<\/p>\n<h1 class=\"entry-title\" style=\"text-align: justify;\">Chapitre II<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Melusine \u00e9pouse Raimondin fils fils du Comte de Forest, &amp; b\u00e2tit le Ch\u00e2teau de Lusignan.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pressine ayant rendu les derniers devoirs \u00e0 son \u00e9poux, s\u2019en retourna aupr\u00e9s de sa s\u0153ur dans l\u2019Isle perdu\u00eb. Quant \u00e0 Melusine, elle cherchoit par tout \u00e0 se marier, puisque sa fatalit\u00e9 vouloit qu\u2019\u00e9pousant un homme qui luy tiendroit parole, elle seroit d\u00e9livr\u00e9e de l\u2019affreuse penitence qui luy \u00e9toit impos\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ay dit qu\u2019elle s\u2019\u00e9toit retir\u00e9e dans les forests, pour y \u00eatre instruite par les F\u00e9es qui les habitent : Aussi se perfectionna-t-elle dans les connoissances mysterieuses, dont sa mere n\u2019avoit p\u00fb luy donner que les premieres id\u00e9es, \u00e0 cause de sa jeunesse. Elle alla donc ainsi de forest en forest pendant long tems, &amp; aprit si bien les Sciences occultes par la communication qu\u2019elle eut encore avec les Esprits a\u00ebriens, &amp; les terrestres, qu\u2019elle s\u2019aquit beaucoup de credit parmy<a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-ii-melusine-epouse-raimondin-fils-fils-du-comte-de-forest-batit-le-chateau-de-lusignan\/#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">*<\/a>\u00a0ces peuples \u00e9lementaires\u00a0; &amp; si le desir de se voir d\u00e9livr\u00e9e de sa metamorphose des Samedis ne l\u2019e\u00fbt pas press\u00e9e, elle e\u00fbt renonc\u00e8 \u00e0 s\u2019allier ayec les hommes, pour conserver cet heureux empire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melusine \u00e9toit errante de la sorte, quand, apr\u00e9s avoir passe par la Forest noire, &amp; par les Ardenes, elle arriva dans la forest de Colombiers en Poitou. D\u00e9s qu\u2019elle y fut, toutes les F\u00e9es des environs s\u2019assemblerent, &amp; luy dirent qu\u2019elles l\u2019attendoient pour regner dans ce lieu\u00a0; qu\u2019il devoit la fixer\u00a0; &amp; qu\u2019elle y trouveroit un \u00e9poux; ce qui arriva : mais pour en s\u00e7avoir toutes les avantures, il faut prendre la chose d\u00e9s son origine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un Seigneur de Bretagne ayant tu\u00e9 le neveu du Duc, qui y regnoit alors, s\u2019enfuit avec ce qu\u2019il put emporter de biens\u00a0; &amp; se sauvant par les chemins de traverse, ariva enfin dans des lieux remplis de forests, &amp; s\u2019arr\u00eata \u00e0 un grand Ch\u00e2teau, o\u00f9 demeuroit une tres-belle Dame Souveraine de ces quartiers-l\u00e0, qui le prit si bien en amiti\u00e9, qu\u2019elle l\u2019\u00e9pousa. Ce Seigneur \u00e9tant un homme de valeur &amp; d\u2019expedition, cultiva le pa\u00efs, y b\u00e2tit des Villes, des Forteresses, &amp; le nomma Forest, qui est le nom qu\u2019il porte encore aujourd\u2019huy; parce qu\u2019il y avoit trouv\u00e9 quantit\u00e9 de bocages. Cette Dame \u00e9tant venu\u00eb \u00e0 mourir, la Noblesse du Pa\u00efs s\u2019assembla, &amp; fit \u00e9pouser \u00e0 ce Seigneur la s\u0153ur du Comte de Poitiers dont il eut plusieurs enfans m\u00e2les, entre lesquels il y en avoit un nomm\u00e9 Raimondin qui \u00e9toit le troisi\u00e9me, &amp; promettoit beaucoup.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin avoit environ quinze ans quand Aymeri, Comte de Poitiers, ayant dessein de faire son fils a\u00een\u00e9 Chevalier, envoya prier tous les Seigneurs, voisins de ses Etats, de venir assister \u00e0 cette Feste\u00a0; &amp; entreautres, il d\u00e9p\u00eacha vers le Comte de Forest, son beau-frere, afin qu\u2019il y amen\u00e2t les trois plus \u00e2g\u00e9s de ses enfans, parce qu\u2019il les vouloit voir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La F\u00eate fut magnifique, &amp; continu\u00e9e pendant plusieurs jours. Le Comte de Poitiers fit plusieurs Chevaliers\u00a0; entr\u2019autres, l\u2019a\u00een\u00e9 du Comte de Forest, qui se comporta vaillamment dans le Combat de la Lance\u00a0; mais Raimondin lui plut si fort qu\u2019il engagea son pere \u00e0 le lui laisser pour prendre soin de son \u00e9ducation, &amp; le garder to\u00fbjours aupr\u00e9s de lui\u00a0; ainsi Raimondin resta sous la conduite de son oncle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte Aymeri \u00e9toit un des plus s\u00e7avans hommes de son siecle\u00a0; &amp; sur tout il excelloit dans l\u2019Astrologie, c\u2019est pourquoi il donna \u00e0 son neveu les meilleurs Ma\u00eetres qui se purent trouver en toutes sortes d\u2019exercices &amp; de sciences. Quand il fut plus \u00e2g\u00e9 il le mena souvent \u00e0 la chasse pour le faire \u00e0 la fatigue. Le Comte s\u2019y plaisoit beaucoup, &amp; il n\u2019y avoit pas de Souvetain en ce tems-l\u00e0 qui e\u00fbt de plus beaux \u00e9quipages que lui, soit pour le vol, soit pour la grand\u2019b\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un jour son Grand Veneur vint lui dire qu\u2019il y avoit dans la forest de Colombiers un sanglier d\u2019une grandeur demesur\u00e9e, &amp; qu\u2019il auroit du plaisir \u00e0 le forcer. Le Comte mit la partie au lendemain, &amp; prit Raimondin avec lui, car il l\u2019aimoit extr\u00e9mement\u00a0; ce jeune Seigneur avoit aussi une veneration toute particuliere pour son oncle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte partit de Poitiers apr\u00e9s le d\u00eener avec ses Courtisans, &amp; trouva les Chasseurs au rend\u00e9s-vous. On commen\u00e7a la chasse, le sanglier fut v\u00fb dans sa bauge, &amp; chacun parut surpris de sa grandeur\u00a0; la fiert\u00e9 de l\u2019animal \u00e9tonnoit les chiens\u00a0; aucun limier n\u2019osoit l\u2019aborder\u00a0; les Chasseurs m\u00eames se tenoient en arriere, &amp; pasun ne mettoit pied \u00e0 terre pour se presenter \u00e0 lui. Ainsi la chasse demeuroit comme suspendu\u00eb, lors que le Comte s\u2019\u00e9cria : Quoi, sera t il dit, que ce fils de truye nous fera peur \u00e0 tous?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin n\u2019eut pas pl\u00fbtost entendu ces paroles qu\u2019il se jetta \u00e0 bas de son cheval, &amp; mettant l\u2019\u00e9p\u00e9e \u00e0 la main, marcha contre le sanglier qu\u2019il blessa \u00e0 l\u2019\u00e9paule\u00a0; l\u2019animal s\u2019\u00e9lan\u00e7a sur luy, &amp; le fit tomber; mais Raimondin se releva avec une agilit\u00e9 surprenante, &amp; le sanglier le voyant s\u2019avancer de nouveau avec fermet\u00e9 prit la fuite d\u2019une telle vitesse que les Chasseurs le perdirent de v\u00fb\u00eb, except\u00e9 le Comte, &amp; Raimondin, qui \u00e9toit remont\u00e9 \u00e0 cheval.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte \u00e9toit tres bon Piqueur\u00a0; mais Raimondin \u00e9toit si bien mont\u00e9, &amp; tellement anim\u00e9, qu\u2019il laissa son oncle derriere fort inquiet, par la crainte qu\u2019il avoit que le sanglier ne le bless\u00e2t\u00a0; le Comte le rapeloit de toute sa force, par le son d\u2019un petit cor qu\u2019il portoit to\u00fbjours, &amp; le suivoit de loin. Enfin, la nuit \u00e9tant survenu\u00eb, Raimondin s\u2019arr\u00eata, son oncle le joignit, &amp; ils se retirerent sous un arbre pour y attendre le jour, parce qu\u2019ils \u00e9toient \u00e9gar\u00e9s; mais comme la nuit \u00e9toit fra\u00eeche, Raimondin tira un fuzil de sa poche &amp; fit du feu, pendant que le Comte s\u2019occupoit \u00e0 observer les astres, &amp; y paroissoit si fort attach\u00e9 qu\u2019on e\u00fbt dit qu\u2019il lisoit dans les Cieux, puis il soupiroit de tems en tems. Raimondin qui voyoit que son oncle s\u2019inquietoit le pria de venir se chauffer, ajo\u00fbtant qu\u2019il ne convenoit pas \u00e0 un si grand Prince de s\u2019amuser \u00e0 ces sortes de sciences d\u2019Astronomie qui sont tres-incertaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Helas, s\u2019\u00e9cria le Comte, si tu s\u00e7avois ce que je vois, tu serois frap\u00e9 d\u2019\u00e9tonnement. Apr\u00e9s avoir profer\u00e9 ces paroles, il se mit encore \u00e0 r\u00e9ver plus profondement qu\u2019il n\u2019avoit fait, tenant les yeux fix\u00e9s dans le Ciel\u00a0; mais Raimondin qui vouloit d\u00e9tourner son oncle de ces speculations l\u2019interrompit encore, &amp; le pressa de lui dire ce qu\u2019il voyoit de si merveilleux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vois, r\u00e9pondit il, par la conjonction de deux Planetes que voil\u00e0, que si dans le tems que je parle un Sujet tuoit son Souverain il deviendroit le plus puissant de sa race, &amp; auroit une lign\u00e9e dont il seroit parl\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la fin du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour moi j\u2019estime, repris Raimondin, que celui qui feroit une telle action seroit le plus malheureux de tous les hommes, bien loin de se voir combl\u00e9 d\u2019honneur &amp; de fortune. Mais, Seigneur, poursuit-il, comment se peut-il faire que le Ciel vueille recompenser de tant de biens un si grand forfait, &amp; prenne la peine m\u00eame de declarer sa volont\u00e9 \u00e0 ce sujet par des signes celestes\u00a0? Ha\u00a0! mon fils, dit le Comte, Dieu fait tout pour sa gloire, &amp; sa providence est impenetrable. Peut-\u00eatre que celui qui commettroit ce crime le feroit par accident, &amp; delivrant la terre d\u2019un Souverain qui peut n\u2019\u00e9tre pas agreable \u00e0 l\u2019Eternel pour quelques pech\u00e9s inconnus, le Ciel voudroit recompenser de mille felicit\u00e9s une action qui deviendroit meritoire envers Dieu. Telle fut l\u2019entreprise de Judith, &amp; plusieurs autres de m\u00eame nature.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A peine le Prophete finissoit son discours, qu\u2019ils entendirent brosser \u00e0 travers les buissons, &amp; rompre les branches\u00a0; ensuite ils aper\u00e7urent le m\u00eame sanglier qu\u2019on avoit chass\u00e9, &amp; que sa playe agitoit\u00a0; la lumiere du feu l\u2019attiroit vers eux\u00a0; il y marchoit en fureur d\u2019un pas pr\u00e9cipit\u00e9, &amp; montroit ses longues deffenses. Alors Raimondin conseilla au Comte de monter sur un arbre pour \u00e9viter l\u2019abord de ce terrible animal. A Dieu ne plaise, repartit le Comte, que je te laisse en un semblable danger\u00a0; achevant ces paroles il se saisit de son \u00e9pieu. Raimondin se jetta au devant du Comte, &amp; marcha hardiment au sanglier qui s\u2019avan\u00e7oit\u00a0; aussi-t\u00f4t l\u2019animal se d\u00e9tourna &amp; courut sur le Comte qui le re\u00e7ut avec fermet\u00e9, &amp; luy porta un coup d\u2019\u00e9pieu qui entra fort avant\u00a0; cependant, les os faisans resistance, &amp; le sanglier for\u00e7ant du devant fit tomber le Comte \u00e0 genoux\u00a0; dans ces entrefaites Raimondin tourna sur le sanglier &amp; voulut l\u2019enfiler entre les quatre jambes, mais l\u2019\u00e9p\u00e9e glissant le long du dos sur les soyes, la pointe alla fraper le Comte, qui \u00e9toit vis\u00e0 vis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin ne s\u2019aper\u00e7ut point de ce malheur, tant il \u00e9toit \u00e9chauff\u00e9, &amp; ne songeant qu\u2019\u00e0 se d\u00e9faire du sanglier il acheva de le tuer\u00a0; ensuite il courut pour relever le Comte, qu\u2019il croyoit seulement tomb\u00e9 de l\u2019effort qu\u2019il avoit so\u00fbtenu\u00a0; mais il le trouva mort, &amp; reconnut \u00e0 sa blessure d\u2019o\u00f9 provenoit le coup.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce funeste accident le jetta dans le dernier desespoir\u00a0; il s abandonna \u00e0 tous les regrets imaginables\u00a0; l\u2019amour, &amp; la crainte firent un combat terrible dans son c\u0153ur. Il aimoit veritablement son oncle, &amp; il craignoit que ce malheur \u00e9tant publi\u00e9 on ne reconn\u00fbt pas son innocence\u00a0; vingt fois il fut prest de se passer cette fatale \u00e9p\u00e9e \u00e0 travers le corps, se persuadant ne pouvoir survivre \u00e0 la perte qu\u2019il faisoit d\u2019un si bon ami, &amp; au remords \u00e9ternel de lui avoir \u00f4t\u00e9 la vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s que Raimondin eut pass\u00e9 une partie de la nuit dans cette agitation, il resolut de quitter le pais, &amp; d\u2019aller errant par le monde, suivre sa malheureuse destin\u00e9e. Il s\u2019aprocha donc du corps de son oncle, &amp; r\u00e9pandant un torrent de larmes, il le baisa\u00a0; ensuite il monta \u00e0 cheval, &amp; marcha au travers de la Forest sans suivre aucune route\u00a0; son esprit \u00e9toit si abattu qu\u2019il paroissoit \u00eatre dans un entier assoupissement\u00a0? ainsi son cheval le conduisoit \u00e0 son gr\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il arriva proche d\u2019une fontaine situ\u00e9e dans un lieu tres-agreable, car elle \u00e9toit au pied d\u2019une grande roche \u00e9lev\u00e9e qui dominoit sur une longue prairie voisine de la Forest; les Gens du Pays nommoient cette fontaine la fontaine de la Soif, ou la<a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-ii-melusine-epouse-raimondin-fils-fils-du-comte-de-forest-batit-le-chateau-de-lusignan\/#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">*<\/a>\u00a0fontaine des F\u00e9es, parce qu\u2019il \u00e9toit arriv\u00e9 en cet endroit plusieurs choses merveilleuses. Pour lors il y avoit trois Dames autour de cette fontaine, qui se divertissoient au clair de la Lune qui s\u2019\u00e9toit lev\u00e9e, le tems \u00e9tant extr\u00eamement doux &amp; le Ciel fort serein\u00a0; l\u2019une de ces Dames qui paroissoit superieure aux autres, voyant passer Raimondin, sans les saluer, lui dit, tout haut\u00a0; Chevalier, vous n\u2019\u00eates gueres honn\u00eate aux Dames. Raimondin ne r\u00e9pondit rien, si grand \u00e9toit son assoupissement, &amp; le cheval ayant la bride sur le cou, marchoit assez doucement, ce qui fit que la Dame s\u2019aprocha facilement de Raimondin, &amp; le tira si fort par le bras, que se r\u00e9veillant en sursaut, il porta la main sur la garde de son \u00e9p\u00e9e, s\u2019imaginant que les Gens du Comte le poursuivoient &amp; vouloient l\u2019arr\u00eater\u00a0; mais la Dame lui dit, en riant, Chevalier, avec qui voulez vous combattre\u00a0; vous n\u2019av\u00e9s point d\u2019ennemis icy, &amp; je suis de v\u00f4tre party\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin jettant les yeux sur la Dame fut surpris de sa beaut\u00e9, il luy demanda pardon de son incivilit\u00e9, &amp; luy avoua qu\u2019il r\u00e9voit tres-profondement \u00e0 une affaire qui le touchoit si fort qu\u2019il n\u2019avoit point entendu sa voix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vous croy, lui r\u00e9pondit cette belle Dame\u00a0; mais, o\u00f9 allez-vous \u00e0 present, car cet endroit n\u2019etant point un grand chemin je me persuade que vous vous \u00eates \u00e9gar\u00e9\u00a0? Je vous enseigneray la bonne route si vous voul\u00e9s\u00a0; il n\u2019y en a point que je ne s\u00e7ache dans cette Forest, &amp; vous pouvez vous fier \u00e0 moy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vous suis fort oblig\u00e9, Madame, repartit Raimondin\u00a0; en effet je voi que je ne suis pas dans le chemin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors la Dame connoissant qu\u2019il se d\u00e9guisoit, luy dit, Raimondin, vous ne devez pas vous cacher de moy, je s\u00e7ai vos affaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin fut extr\u00eamement surpris de s\u2019entendre nommer, &amp; la Dame voyant son \u00e9tonnement, ajo\u00fbta\u00a0; Chevalier, je suis celle, apr\u00e8s Dieu, qui peut vous donner de meilleurs conseils &amp; vous procurer de plus grands avantages. Il est inutile de vous cacher \u00e0 moy\u00a0; je s\u00e7ai que vous ven\u00e9s de tuer le Comte de Poitiers par un accident \u00e9pouvantable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces paroles jetterent Raimondin dans un grand \u00e9tonnement, il se sentit forc\u00e9 d\u2019avouer la verit\u00e9, &amp; demanda \u00e0 la Dame comment elle avoit p\u00fb aprendre cette nouvelle si promptement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ne t\u2019informe pas de cela, repliqua-t-elle, &amp; ne t\u2019imagine pas que je sois un fant\u00f4me ou quelque \u0153uvre du Demon, je fais profession d\u2019\u00eatre aussi bonne Chr\u00eatienne que toy, &amp; sois persuad\u00e9 que tout ceci arrive par la volont\u00e9 de Dieu\u00a0; souviens-toy de ce que ton Souverain a dit un peu avant sa mort apr\u00e9s avoir lu dans les Cieux cette mysterieuse avanture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin se souvint alors de la Prophetie de son oncle, &amp; crut que Dieu vouloit sans doute l\u2019accomplir en lui\u00a0; ce qui le determina \u00e0 dire \u00e0 la Dame qu\u2019il \u00e9toit prest d\u2019executer tout ce qu\u2019elle souhaiteroit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si vous parl\u00e9s sans d\u00e9guisement, r\u00e9pondit la Dame, vous \u00eates seur de v\u00f4tre \u00e9levation\u00a0; mais il faut avant que je vous declare mes pens\u00e9es, que vous me prometti\u00e9s de m\u2019\u00e9pouser quand je vous auray fait sortir du malheur o\u00f9 vous \u00eates.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tres-volontiers, Madame, dit Raimondin, je vous en donne ma parole. Ce n\u2019est pas tout, poursuivit-elle, il faut que vous me juri\u00e9s autre chose qui est tres-essentiel pour n\u00f4tre commun bonheur. Parlez, repartit Raimondin, apr\u00e9s vous avoir donn\u00e9 ma foy je n\u2019ay plus rien \u00e0 vous refuser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est, continua la Dame, que vous m\u2019assurer\u00e9s, avec serment d\u2019homme vraiment Catholique, &amp; d\u2019une foy parfaite, que pendant tout le tems que je serai v\u00f4tre compagne, vous ne me verr\u00e9s point les Samedis, ny ne vous mettrez aucunement en peine des lieux o\u00f9 je seray.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vous le jure par ce qu\u2019il y a de plus sacr\u00e9, dit Raimondin, &amp; puisse le Ciel me punir si je viole jamais la promesse que je vous en fais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors cette Dame luy commanda d\u2019aller \u00e0 Poitiers, o\u00f9 arrivant du matin on ne manqueroit pas de luy demander des nouvelles du Comte, mais qu\u2019il r\u00e9pondroit, en s\u2019\u00e9tonnant\u00a0: Quoy n\u2019est-il pas venu\u00a0! &amp; ajo\u00fbteroit, je l\u2019ay quitt\u00e9 au fort de la chasse, mon cheval ayant manqu\u00e9 d\u2019haleine; ensuite, qu\u2019il en paro\u00eetroit surpris autant que les autres. Que quelque tems apr\u00e9s des Officiers de la Vennerie arriveroient aportant le corps du Prince avec le sanglier, &amp; que les Chirurgiens assureroient que la playe auroit \u00e9t\u00e9 faite par une des deffenses de cet animal que le Comte avoit bless\u00e9 auparavant, &amp; pouvoit ensuite \u00eatre mort du coup d\u2019\u00e9pieu qu\u2019il avoit re\u00e7u. Enfin, qu\u2019il falloit pleurer \u00e0 cette vu\u00eb, &amp; pousser des sanglots \u00e0 l\u2019imitation de tous les assistans, prendre le de\u00fcil, assister aux funerailles, &amp; paro\u00eetre fort triste\u00a0; mais que la veille du jour destin\u00e9 pour assembler les Estats du Pays, afin de rendre hommage au jeune Comte Bertrand fils du d\u00e9funt, il retourn\u00e2t vers elle en la m\u00eame place o\u00f9 il la trouvoit, qu\u2019elle lui donneroit de nouveaux conseils, &amp; que pour gage de son c\u0153ur elle lui faisoit present de deux bagues dont les pierres avoient de grandes vertus\u00a0; l\u2019une de preserver de coups de fer &amp; de feu celui \u00e0 qui elle \u00e9toit donn\u00e9e par amour\u00a0; &amp; l\u2019autre que celui qui la porteroit surmonteroit les efforts de ceux qui voudroient lui donner de la peine dans ses affaires, qu\u2019ainsi il n\u2019avoit qu\u2019\u00e0 s\u2019en aller en seuret\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s de si bonnes instructions, Raimondin se separa de sa Dame, &amp; arrivant \u00e0 Poitiers, trouva tout le monde en alarme au sujet de l\u2019absence du Comte. Ceux qui l\u2019aper\u00e7urent les premiers ne manquerent pas de lui en demander des nouvelles, &amp; il leur r\u00e9pondit conformement aux conseils qu\u2019on lui avoit donn\u00e9s. Ensuite, il s en mit en peine comme les autres, &amp; s\u2019en informoit \u00e0 tous ceux qui venoient. Enfin, l\u2019on vit arriver des Officiers de la Vennerie, lesquels aportoient le corps du Comte qu\u2019ils avoient trouv\u00e9 aupr\u00e9s du sanglier, &amp; asseuroient qu\u2019il avoit tu\u00e9 leur Prince.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne peut d\u00e9crire les larmes, les sanglots, &amp; les cris du Peuple \u00e0 ce spectacle. La douleur de la Comtesse &amp; de ses Enfans fut extr\u00eame. Raimondin, sur tout, parut inconsolable La funeste vu\u00eb du Cadavre le saisit d\u2019une mani\u00e8re qu\u2019il en pensa perdre le jugement, &amp; peu s\u2019en fallut qu\u2019il ne declar\u00e2t publiquement son malheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, on donna les ordres pour honorer la memoire du d\u00e9funt par une pompe funebre qui fut magnifique, &amp; la Populace outr\u00e9e de la perte d\u2019un si bon Prince se saisit du sanglier &amp; le br\u00fbla devant la grande porte de l\u2019Eglise de N\u00f4tre-Dame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Barons du Pa\u00efs n\u2019eurent pas pl\u00fbtost rendu les derniers devoirs \u00e0 leur Seigneur, qu\u2019ils songerent \u00e0 s\u2019assembler pour reconno\u00eetre le jeune Comte Bertrand son fils. D\u00e9s que Raimondin eut appris le jour destin\u00e9 pour l\u2019assembl\u00e9e, il se d\u00e9roba de Poitiers d\u00e9s la veille, &amp; alla trouver sa Dame avec tant de diligence qu\u2019il arriva bien-tost \u00e0 Colombiers, prit son chemin par la val\u00e9e, monta la montagne, d\u2019o\u00f9 il d\u00e9couvrit la prairie qui est au bas de la roche &amp; la fontaine de Soif, audessus de laquelle il aper\u00e7ut une Chapelle tres propre nouvellement b\u00e2tie sur le roc, ou jamais il n\u2019y avoit eu aucun \u00e9difice, ce qui l\u2019\u00e9tonna beaucoup\u00a0; ensuite, \u00e9tant proche du lieu o\u00fa il devoit arriver, plusieurs Dames &amp; Gentilshommes vinrent audevant de luy\u00a0; &amp; une d\u2019entre elles luy dit, Seigneur, Madame vous attend dans son pavillon. D\u00e9s que sa Ma\u00eetresse le vit elle le fit asseoir aupr\u00e9s d\u2019elle, &amp; luy t\u00e9moigna la joye qu\u2019elle avoit de ce qu\u2019il avoit execut\u00e9 si regulierement ses conseils.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je m\u2019en trouve si bien, repliqua-t-il, que je continu\u00ebray to\u00fbjours de les suivre\u00a0; achevant ce discours un Ma\u00eetre d\u2019H\u00f4tel entra, &amp; se mettant \u00e0 genoux, suivant la co\u00fbtume de ce temsl\u00e0 ch\u00e9s les Souverains, dit, Madame, on a servy. La Dame se leva aussitost, &amp; prenant Raimondin par la main, le conduisit dans un autre pavillon, o\u00f9 la table \u00e9toit dress\u00e9e &amp; magnifiquement servie\u00a0; ils s\u2019y mirent seuls, &amp; une foule de Courtisans les environna. Raimondin en fut si \u00e9tonn\u00e9 qu\u2019il demanda \u00e0 sa Ma\u00eetresse d\u2019o\u00f9 luy \u00e9toit venu tant de beau monde\u00a0; elle ne r\u00e9pondit rien, ce qui augmenta sa curiosit\u00e9, &amp; luy fit re\u00efterer sa demande jusqu\u2019\u00e0 trois fois; enfin, elle luy dit, ils sont tous vos sujets &amp; prests \u00e0 vous obe\u00efr. Cette r\u00e9ponse luy fit conno\u00eetre qu\u2019elle ne vouloit pas s\u2019expliquer plus clairement, mais il crut qu\u2019il pouvoit luy parler de la Chapelle, aussi luy demanda-t-il la raison de cet \u00e9difice qui se trouvoit b\u00e2ty en si peu de tems.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rien ne se fait en ce monde, repartit la Dame, que par la volont\u00e9 de Dieu. Cette Chapelle est l\u2019ouvrage de ses mains, &amp; tout ce que vous verr\u00e9s dans la suite se fera en execution de ses ordres. Cette Chapelle sera d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la Vierge sa tres-chere Mere\u00a0; &amp; c\u2019est sur ce pieux fondement que j\u2019ay voulu commencer l\u2019heureux \u00e9tablissement de n\u00f4tre maison. La conversation roula ensuite sur plusieurs autres choses qui concernoient l\u2019embellissement qu\u2019elle avoit dessein de faire dans ces lieux l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s le d\u00een\u00e9 la Dame retourna dans son pavillon avec son Amant, &amp; luy tint ce discours\u00a0; c\u2019est demain, Seigneur, que les Barons rendent hommage au Comte Bertrand, attend\u00e9s qu\u2019ils se soient tous aquitt\u00e9s de ce devoir\u00a0; ensuite vous luy demander\u00e9s un don, qui ne sera ny Ville, ny Ch\u00e2teau\u00a0; mais une chose de peu de consequence, je s\u00e7ay qu\u2019il vous l\u2019accordera. Apr\u00e9s vous luy declarer\u00e9s que c\u2019est la possession de cette roche que vous souhait\u00e9s, avec autant d\u2019espace autour qu\u2019un cuir de cerf peut en contenir, &amp; il vous en fera le don en si bonne forme qu\u2019on ne pourra y contredire. Souven\u00e9s vous d\u2019en faire sceller aussi tost les Patentes du grand Sceau de la Comt\u00e9, &amp; de ceux des Pairs du Pa\u00efs. Au sortir de l\u2019Assembl\u00e9e vous trouver\u00e9s un homme qui portera dans un sac un cuir de cerf corroy\u00e9, vous le marchander\u00e9s, &amp; luy en payer\u00e9s ce qu\u2019il voudra, puis vous le fer\u00e9s tailler en couroye le plus d\u00e9li\u00e9 qu\u2019il se pourra\u00a0; ensuite vous prier\u00e9s le Comte Bertrand de commettre des Gens pour vous delivrer v\u00f4tre place, laquelle vous trouver\u00e9s trac\u00e9e ainsi que je souha\u00eete que vous l\u2019ay\u00e9s, &amp; si la couroye se trouve plus longue que la grande enceinte de la roche, vous la fer\u00e9s \u00e9tendre le long de la val\u00e9e joignant les bouts ensemble, &amp; en cet endroit na\u00eetra une source qui formera un grand ruisseau, lequel sera fameux dans la suite\u00a0; apr\u00e9s avoir execut\u00e9 tout cela exactement reven\u00e9s icy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin remercia sa Ma\u00eetresse de ses bons avis, &amp; lui promit de les suivre de point en point\u00a0; ils se firent ensuite mille amiti\u00e9s : l\u2019Amant avoit de la peine \u00e0 se separer d\u2019une si belle personne, mais il falloit qu\u2019il all\u00e2t remplir sa destin\u00e9e : Il partit donc, &amp; arrivant \u00e0 Poitiers, il trouva que tous les Barons \u00e9toient venus pour rendre hommage \u00e0 leur nouveau Seigneur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aussi-tost qu\u2019ils furent assembl\u00e9s, le Comte Bertrand se rendit \u00e0 S. Hilaire, o\u00f9 il parut pendant l\u2019Office en habit de Chanoine, comme ayant ce droit, &amp; quand le Service fut achev\u00e9 les Barons s\u2019aprocherent de luy, chacun en leur rang, &amp; luy renouvellerent les hommages de leurs Fiefs. Ensuite Raimondin se presenta devant le Comte &amp; luy dit : Sire, j\u2019ay une grace \u00e0 vous demander, c\u2019est de me faire le don d\u2019une chose qui n\u2019est ny Ch\u00e2teau, ny Forteresse, &amp; est de peu de valeur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Volontiers, repartit le Comte, pourvu que mes Barons y consentent; aussi-tost ils donnerent leur consentement d\u2019une commune voix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Monseigneur, continua Raimondin, la grace que je vous demande, c\u2019est qu\u2019ayant dessein de m\u2019attacher plus \u00e9troitement \u00e0 v\u00f4tre service, &amp; n\u2019ayant pas un seul pouce de terre dans vos Etats, je vous suplie de m\u2019accorder en don, la roche qui est audessous de la Fontaine de Soif, dans la Forest de Colombiers, &amp; autant de terrain aux environs qu\u2019un cuir de cerf en pourra contenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vous la donne de bon c\u0153ur, dit le Comte, de la mani\u00e8re que vous la desir\u00e9s, &amp; pour l\u2019amiti\u00e9 que je vous porte, je vous d\u00e9charge encore, tant envers moy, qu\u2019envers mes successeurs \u00e0 perpetuit\u00e9, de tout hommage, rente, &amp; redevance aucune.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors Raimondin se mit \u00e0 genoux pour remercier le Comte de cette faveur, &amp; le prier de luy en faire exp\u00e9dier des Patentes, ce qu\u2019il ordonna, &amp; on y attacha le grand Sceau de la Comt\u00e9 avec ceux des douze Pairs, ainsi que le raporte l\u2019Histoire, qui dit de plus, que Raimondin, apr\u00e9s avoir pass\u00e9 le reste du jour \u00e0 solliciter son expedition, &amp; l\u2019ayant re\u00e7u\u00eb, se retira le lendemain dans l\u2019Eglise de l\u2019Abbayedu Moustier o\u00f9 il fit ses devotions, &amp; pria Dieu de benir son mariage, puis qu\u2019il n\u2019avoit en vu\u00eb que sa gloire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin demeura ainsi en priere jusqu\u2019\u00e0 midy, &amp; au sortir du Moustier neuf au-del\u00e0 du Ch\u00e2teau, un homme l\u2019aborda &amp; luy dit, Seigneur, achet\u00e9s un bon cuir de cerf que j\u2019ay dans ce sac, il servira \u00e0 vous faire des couroyes de chasse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Combien en veux-tu, dit Raimondin? Cent sols, r\u00e9pondit le Marchand. Aporte-le \u00e0 mon H\u00f4tel, repartit Raimondin, &amp; cet homme le suivit pour recevoir son payement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9s que Raimondin se vit en possession du cuir, il envoya querir un Sellier, le fit tailler par filets en sa presence le plus deli\u00e9 qu\u2019il se put\u00a0; Ensuite le Marchand en fit un pacquet, &amp; \u00e0 peine l\u2019avoit-il remis dans le sac, que les Commissaires qui etoient deput\u00e9s pour le mettre en possession des terres qui luy \u00e9toient donn\u00e9es, arriverent, &amp; il partit avec eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces Commissaires \u00e9toient Gens qui connoissoient tres-bien les endroits des quartiers o\u00f9 ils alloient\u00a0; c\u2019est pourquoy en y arrivant ils furent surpris de voir autour de la Roche quantit\u00e9 d\u2019arbres abattus, &amp; de larges tranch\u00e9es, o\u00f9 il n\u2019y en avoit jamais eu. Raimondin connut d\u2019abord l\u2019ouvrage de sa Dame\u00a0; il dissimula, &amp; \u00e9tans descendus dans la prairie on tira le cuir du sac. Quand les Commissaires virent les filets si deli\u00e9s ils ne s\u00e7urent par quel bout s\u2019y prendre\u00a0; mais lors qu\u2019ils \u00e9toient dans cet embarras, deux hommes habill\u00e9s comme des Paysans se presenterent \u00e0 eux, disans qu\u2019ils \u00e9toient venus pour leur rendre service\u00a0; puis l\u2019un d\u2019eux, qui \u00e9toit charg\u00e9 de piquets, alla en planter un des plus forts proche du Rocher, pendant que son camarade devidoit les filets de cuir avec beaucoup d\u2019habilet\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On commen\u00e7a donc l\u2019ouvrage, en attachant \u00e0 ce piquet le premier bout du cuir, &amp; de la sorte, plantansdes piquets de distance en distance suivant la tranch\u00e9e, on conduisoit le cuir, ainsi ils environnerent la montagne; mais quand ils furent revenus au premier piquet, &amp; qu\u2019ils trouverent encore beaucoup de cuir de reste, ils s\u2019\u00e9tendirent dans la prairie aussi loin que le cuir put aller. Alors, chose merveilleuse, ils n\u2019eurent pas fich\u00e9 en terre le dernier piquet, qu\u2019 il sortit une source du m\u00eame endroit si abondante qu\u2019elle forma aussi tost un grand ruisseau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin, qui etoit averty de tous ces evenemens miraculeux, n\u2019en fut pas si \u00e9tonn\u00e9 que les Commissaires, lesquels contemploient ces merveilles avec admiration, car le cuir renfermoit une enceinte de plus de deux lieu\u00ebs; toutefois ils en mirent Raimondin en possession suivant le don qui luy en \u00e9toit fait\u00a0; &amp; du moment qu\u2019ils en eurent sign\u00e9 l\u2019acte les deux ouvriers disparurent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tant de choses surnaturelles \u00e9pouvanterent si fort les Commissaires qu\u2019ils eussent voulu \u00eatre bien loin. Aussi d\u00e9s qu\u2019ils eurent achev\u00e9 leur office ils prirent cong\u00e9 de Raimondin &amp; retournerent au plus vite \u00e0 Poitiers pour anoncer au Comte ce qu\u2019ils avoient vu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 Raimondin, il alla presenter \u00e0 sa Ma\u00eetresse les Patentes du don qu\u2019on luy avoit fait, &amp; luy raconter de quelle maniere il en avoit pris possession. Elle le congratula sur sa bonne conduite, &amp; luy declara qu\u2019il \u00e9toit tems de l\u2019\u00e9pouser, mais qu\u2019il falloit prier de leurs nopces la Comtesse de Poitiers, le Prince Bertrand, &amp; la Princesse Blanche sa s\u0153ur, avec toute leur Cour, parce qu\u2019elle ne se mettoit pas en peine de les bien recevoir quelque grand nombre qu\u2019ils fussent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin qui souhaittoit extr\u00eamement cette conclusion, &amp; ne connoissoit rien d\u2019impossible \u00e0 sa Ma\u00eetresse, partit aussi-tost pour aller faire le compliment \u00e0 la Comtesse &amp; \u00e0 ses Enfans\u00a0; il trouva avec eux le Comte de Forest son frere a\u00een\u00e9, qui \u00e9toit arriv\u00e9 \u00e0 la Cour le jour d\u2019auparavant, pour t\u00e9moigner au Comte de Poitiers la douleur qu\u2019il avoit de la mort de son pere. Raimondin le pria aussi de ses nopces\u00a0; &amp; ses complimens \u00e9tans achev\u00e9s, le Comte de Poitiers luy dit, nous assisterons volontiers \u00e0 v\u00f4tre mariage, mon Cousin, mais nous sommes \u00e9tonn\u00e9s de ce que vous av\u00e9s form\u00e9 ce dessein sans nous en parler, il me semble que vous devi\u00e9s prendre n\u00f4tre conseil l\u00e0-dessus; cependant, l\u2019affaire est bien avanc\u00e9e, puisque vous pri\u00e9s d\u00e9ja de la celebration. Quel jour av\u00e9s-vous choisi pour cette ceremonie, &amp; en quel endroit se fera-t-elle?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans trois jours, r\u00e9pondit Raimondin, &amp; au m\u00eame lieu que vous av\u00e9s eu la bont\u00e9 de me donner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment, repartit le Comte fort surpris, ce lieu est desert\u00a0? Mais, continua-t-il, mon cher cousin, avo\u00fcezmoy la verit\u00e9, quelle avanture avezvous trouv\u00e9e dans cette forest\u00a0? De tout tems la fontaine de Soif a \u00e9t\u00e9 fertile en choses merveilleuses, &amp; m\u00eame les Commissaires que ay envoyez pour vous en mettre en possession nous ont rapport\u00e9 des choses \u00e9tonnantes touchant les grandes tranch\u00e9es qu\u2019ils ont trouv\u00e9es &amp; la source miraculeuse qui est sortie de la terre tout \u00e0 coup sous leurs pieds avec une grande abondance d\u2019eau\u00a0; de quelle maniere le cuir de cerf a p\u00fb renfermer deux bonnes lieu\u00ebs de circuit, &amp; comme deux ouvriers ont paru, &amp; disparu \u00e0 leurs yeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019avou\u00eb que cela est arriv\u00e9 de la sorte, repliqua Raimondin, mais Dieu fait des miracles quand il luy pla\u00eet, &amp; nous devons regarder tous ses ouvrages avec une grande soumission.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Dame que vous prenez pour v\u00f4tre \u00e9pouse, reprit le Comte, de quelle Maison est elle\u00a0? Il est, ce me semble, de n\u00f4tre inter\u00eat de le s\u00e7avoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne puis vous en donner aucun \u00e9claircissement, reprit Raimondin, parce que je ne le s\u00e7ai pas moy-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cecy est assez particulier, continua le Comte, Raimondin se marie, &amp; ne s\u00e7ait point quelle femme il prend, ny de quelle famille elle est.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je puis seulement vous r\u00e9pondre, Monseigneur, dit Raimondin, qu\u2019elle est de grande Maison, &amp; fort puissante\u00a0; au reste elle me pla\u00eet, &amp; si je fais une faute, j\u2019en souffriray seul la punition.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte qui aimoit Raimondin, ne voulut pas le pousser davantage, de peur de le chagriner, &amp; l\u2019assura qu\u2019il iroit \u00e0 ses n\u00f4ces au jour marqu\u00e9 avec toute sa Cour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous y serez tres-bien re\u00e7u, reprit Raimondin, &amp; la Dame vous plaira assur\u00e9ment. Ensuite la conversation tourna sur d\u2019autre matiere.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au jour marqu\u00e9 le Comte de Poitiers ne manqua \u00e0 sa parole\u00a0; il se mit en chemin avec tous ses Barons pour aller \u00e0 la f\u00eate. La Comtesse y mena aussi la Princesse sa fille, &amp; toutes les Dames de la Cour. Quand le Comte fut arriv\u00e9 sur la montagne, il apper\u00e7ut d\u2019abord les grandes tranch\u00e9es dont les Commissaires luy avoient parl\u00e9, &amp; la source abondante qui formoit le ruisseau. Il en fut si \u00e9tonn\u00e9, qu\u2019il ne s\u00e7avoit que penser\u00a0; mais il fut bien plus surpris quand il vit la Chapelle de N\u00f4tre-Dame si bien b\u00e2tie, un grand nombre de pavillons magnifiques qui s\u2019\u00e9levoient dans la prairie, les quartiers tres-bien disposez\u00a0; ceux-cy pour les logemens, ceux l\u00e0 pour les cuisines, les autres pour les ecuries, &amp; un grand nombre d\u2019Officiers qui alloient &amp; venoient pour le service de leur Ma\u00eetresse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce grand appareil obligea le Comte de Forest de dire \u00e0 son frere qui \u00e9toit venu au-devant d\u2019eux jusqu\u2019\u00e0 Poitiers, qu\u2019il vouloit absolument s\u00e7avoir quelle \u00e9toit la Dame qu\u2019il \u00e9pousoit, v\u00fb qu\u2019il pouvoit y avoir du prestige dans ce magnifique spectacle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous l\u2019apprendrez dans peu par elle-m\u00eame, r\u00e9pondit Raimondin. Quant au prestige que vous soup\u00e7onnez, je ne puis croire qu\u2019il y en ait, n\u2019ayant jamais rien v\u00fb dans tout ce qui s\u2019est fait jusqu\u2019\u00e0 present par cette Dame, que de tres-vertueux, &amp; de tres r\u00e9el.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Achevant ce discours ils aperc\u00fbrent une troupe de gens fort leste qui venoit \u00e0 eux, &amp; quand ils furent assez proche, un vieux Chevalier v\u00eatu magnifiquement salua humblement Raimondin qui marchoit des premiers avec son frere, &amp; luy dit : Seigneur, faites-moy conduire, s\u2019il vous pla\u00eet, vers le Comte de Poitiers, je souhaite luy parler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aussi-t\u00f4t Raimondin le presenta au Comte, auquel il tint ce discours : Monseigneur, la Princesse Melusine, fille du Roy d\u2019Albanie, m\u2019envoye vous remercier de l\u2019honneur que vous luy faites de venir assister \u00e0 son mariage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chevalier, reprit le Comte, je ne s\u00e7avois pas que cette Princesse f\u00fbt log\u00e9e si pr\u00e9s de moy, &amp; avec une suite aussi nombreuse que je le voy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle en a bien d\u2019autres, repartit le vieux Chevalier, puis qu\u2019elle n\u2019a qu\u2019\u00e0 souhaiter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je seray bien aise de saluer une si puissante Dame, repliqua le Comte; ensuite la curiosit\u00e9 le prenant, il questionna beaucoup le Chevalier touchant l\u2019apareil magnifique qu\u2019 il vo\u00efoit, &amp; dont il admiroit l\u2019ordre &amp; la disposition. Enfin le Comte entrant dans la plaine fut conduit dans un riche Pavillon, qu\u2019il trouva plus beau, &amp; plus commode qu aucun Palais qu\u2019il e\u00fbt jamais v\u00fb. Tous les Barons furent logez de m\u00eame, &amp; s\u00e9par\u00e9ment. Apr\u00e9s cela le vieux Chevalier, accompagn\u00e9 de plusieurs Dames, alla au-devant de la Comtesse &amp; de la Princesse sa fille, &amp; les conduisit dans les Pavillons qui leur \u00e9toient pr\u00e9parez. Toutes les Dames de leur suite furent aussi men\u00e9es \u00e0 leurs apartemens\u00a0; &amp; chacun \u00e9toit \u00e9tonn\u00e9 de la propret\u00e9 &amp; de la commodit\u00e9 des lieux\u00a0; car les Valets &amp; les \u00e9quipages furent log\u00e9s de la m\u00eame mani\u00e9re, ayant tous des magazins \u00e0 port\u00e9e pour la subsistance des chevaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s que la Comtesse &amp; les Dames se furent un peu repos\u00e9es de la fatigue du chemin, le Comte vint les prendre avec Raimondin pour aller faire leur visite \u00e0 Melusine. Arrivans \u00e0 son pavillon, un nombre de Chevaliers se presenterent \u00e0 l\u2019entr\u00e9e pour les recevoir. Les Dames passerent ainsi plusieurs sales &amp; antichambres, superbemens meubl\u00e9es, \u00e0 travers d\u2019un grand nombre d\u2019Officiers; &amp; quand elles entrerent dans la chambre de la Princesse, leurs yeux eurent de la peine \u00e0 so\u00fbtenir l\u2019\u00e9clat de l\u2019or &amp; des pierreries qui y brilloient de tous c\u00f4t\u00e9s. Melusine vint au-devant d\u2019elles, les embrassa, &amp; les remercia de l\u2019honneur qu\u2019elles luy faisoient. Le Comte partagea le compliment, mais il ne baisa point la Princesse, par respect, car il la trouva si belle qu\u2019elle l\u2019\u00e9blo\u00fcit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La conversation ne roula que sur les magnificences qui paroissoient de toutes toutes parts, &amp; le bel ordre qui regnoit par les Officiers qui prenoient soin des logemens, &amp; de fournir \u00e0 propos tout ce qui \u00e9toit necessaire \u00e0 tant de monde \u00e0 la fois. Le Comte disoit que cette charmante Princesse r\u00e9pandoit cet esprit universel sur ses Sujets, &amp; qu\u2019il \u00e9toit ais\u00e9 de voir qu\u2019ils la servoient avec autant de zele que d\u2019inclination.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Dames raisonnoient un peu plus materiellement. Elles admiroient la beaut\u00e9 de l\u2019habillement de Melusine, qui ne tiroit pas seulement son merite de sa magnificence, mais du bon air qu\u2019il avoit. Elles prisoient infiniment la grosseur &amp; le brillant de ses pierreries\u00a0; les meubles furent aussi visitez par tout\u00a0; la richesse des \u00e9toffes fut lo\u00fc\u00e9e par exc\u00e9s, &amp; toute la soir\u00e9e se passa de la sorte dans l\u2019\u00e9tonnement &amp; dans l\u2019admiration, jusqu\u2019au moment que le premier Ma\u00eetre d\u2019H\u00f4tel vint annoncer qu\u2019on avoit servi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aussi-t\u00f4t la Princesse mena la compagnie dans un superbe Pavillon, o\u00f9 il y avoit plusieurs tables dress\u00e9es au milieu, &amp; sur les quatre faces des buffets chargez de quantit\u00e9 de vaisselle d\u2019or &amp; d\u2019argent entrem\u00eal\u00e9e de vases de cristal. Cette salle \u00e9toit \u00e9clair\u00e9e de plusieurs lustres enrichis de pierres pr\u00e9cieuses &amp; de chandeliers d\u2019or &amp; d\u2019argent. Je ne dirai point l\u2019ordonnance des fruits &amp; l\u2019abondance des mets; il suffit de s\u00e7avoir que tout y \u00e9toit exquis &amp; d\u2019un go\u00fbt delicat. L\u2019excellence des vins r\u00e9pondoit \u00e0 la bont\u00e9 des viandes. Il y en avoit de tres-rares, &amp; toute sorte de liqueurs. Oi y mangea beaucoup, &amp; on y but agreablement. On ne manqua pas de porter solemnellement la sant\u00e9 des futurs \u00e9poux; le Comte de Poitiers la commen\u00e7a\u00a0; Melusine but celle des premieres personnes de l\u2019assembl\u00e9e, &amp; la joye qui paroissoit entre les conviez etoit d\u2019un bon augure pour la suite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apres soup\u00e9 la conversation dura peu, parce qu\u2019on avoit pouss\u00e9 le plaifir de la table assez avant dans la nuit, &amp; l\u2019entretien fut assez serieux. On ne parla que des preparatifs qu\u2019on devoit faire le lendemain pour la celebration du mariage; &amp; quand les Dames voulurent se retirer, Melusine prit la Comtesse par la main &amp; la conduisit dans son apartement\u00a0; Raimondin s\u2019aquitta du m\u00eame devoir envers le Comte, &amp; chacun chercha le repos. Le lendemain toutes choses \u00e9tant prepar\u00e9es, le Comte de Poitiers, &amp; le Comte de Forests, allerent avec une suite honorable prendre la mari\u00e9e pour la mener \u00e0 la Chapelle\u00a0; les Dames y \u00e9toient d\u00e9ja arriv\u00e9es, &amp; Raimondin qui avoit pourveu \u00e0 tout ce qui regardoit la ceremonie, y avoit conduit aussi le Grand Aum\u00f4nier du Comte pour faire la celebration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est bon de s\u00e7avoir que ce Prelat avoit eu de la peine \u00e0 accepter cet employ, s\u2019imaginant, comme le reste des Courtisans, qu\u2019il y avoit quelque chose de diabolique dans toutes les merveilles qui paroissoient en ce lieu-l\u00e0\u00a0; sur tout, la Chapelle si richement par\u00e9e, &amp; qui avoit \u00e9t\u00e9 b\u00e2tie si promptement, l\u2019embarassoit fort\u00a0; il voulut la benir avant toutes choses, &amp; il la d\u00e9dia \u00e0 la Mere de Dieu suivant la volont\u00e9 de la Fondatrice. Ce bon Prelat \u00e9toit grand homme de bien, c\u2019est-pourquoy il employa avant que de faire la Benediction les plus forts Exorcismes dont l\u2019Eglise se sert pour purger les lieux Saints des Esprits immondes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lors que ce Prelat commen\u00e7a les Ceremonies plusieurs personnes sortirent de la Chapelle dans la crainte qu\u2019elles eurent que le Demon ne voul\u00fbt reprendre son bien, &amp; emporter ce b\u00e2timent tout entier sur ses \u00e9paules\u00a0; mais leur terreur panique s\u2019apaisa, la Ceremonie se fit tranquilement, &amp; m\u00eame sans que l\u2019air f\u00fbt aucunement agit\u00e9; ensuite on commen\u00e7a la Messe qui fut chant\u00e9e par la Musique de la Princesse, avec des voix, pour ainsi dire, angeliques. Toute l\u2019assistance en fut charm\u00e9e, jusqu\u2019au point de croire qu\u2019elles n\u2019\u00e9toient pas humaines, ce qui ranima le scrupule qui commen\u00e7oit \u00e0 se dissiper, tellement que plusieurs eurent moins d\u2019attention au Sacrifice, qu\u2019\u00e0 prendre garde si Melusine ne disparo\u00eetroit point \u00e0 la consecration, ou du moins ne feroit pas des contorsions qui donneroient des marques de son \u00e9tat\u00a0; ainsi tous les yeux \u00e9toient attach\u00e9s sur elle\u00a0; mais elle parut to\u00fbjours dans une devotion exemplaire, &amp; elle n\u2019eut d\u2019autres mouvemens que ceux qu\u2019un bon Chr\u00eatien fait paro\u00eetre lors qu\u2019il se conforme au Pr\u00eatre suivant les differens points du Mystere. Toutes les Ceremonies \u00e9tant achev\u00e9es, &amp; les craintes \u00e9vano\u00fcies, l\u2019Epouse fut ramen\u00e9e dans son apartement par les deux illustres Escuyers qui l\u2019avoient conduite \u00e0 l\u2019Eglise, &amp; tous les Barons leur firent cortege. Quant \u00e0 Raimondin, il tint compagnie aux Dames.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Service ayant finy fort tard, on se mit \u00e0 table en sortant de l\u2019Eglise, &amp; apr\u00e9s le d\u00een\u00e9 les Chevaliers allerent se preparer pour le Tournois. Apr\u00e9s que les Dames se furent plac\u00e9es sur les \u00e9chafaux, le Comte de Poitiers entra le premier dans la Carriere, et y parut avec beaucoup de valeur; mais le Chevalier choisi pour so\u00fbtenir la gloire de la Mari\u00e9e, fit des merveilles\u00a0; c\u2019\u00e9toit Raimondin \u00e0 qui Melusine avoit envoy\u00e9 un cheval admirable, tout son \u00e9quipage \u00e9toit blanc\u00a0; il mit par terre d\u2019abord le Comte de Forest son frere, &amp; plusieurs autres, si bien qu\u2019il se fit redouter de tous les Chevaliers des deux partis. Le Comte de Poitiers se presenta par deux fois pour combattre Raimondin, mais il se d\u00e9tourna to\u00fbjours, par respect, &amp; il alloit attaquer d\u2019autres Chevaliers, lors qu\u2019il voyoit que le Comte venoit \u00e0 luy. Enfin, il se comporta avec tant de bravoure que chacun donna la palme au Chevalier des Armes Blanches.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces combats durerent jusqu\u2019\u00e0 la nuit, &amp; quand les Chevaliers furent desarmez ils se mirent \u00e0 table pour se d\u00e9lasser de leur fatigue. Pendant le repas les Dames donnerent des lo\u00fcanges \u00e0 ceux qu\u2019elles crurent en meriter. Raimondin fut celebr\u00e9 sur tous, &amp; le Comte de Forest t\u00e9moigna quelque chagrin de ce qu\u2019il l\u2019avoit choisi pour commencer ses victoires. Apr\u00e9s le soup\u00e9, le Comte &amp; la Comtesse, qui faisoient les honneurs des n\u00f4ces, conduisirent l\u2019\u00e9pouse dans son apartement. Le Prelat qui l\u2019avoit mari\u00e9e vint benir le lit, &amp; les Chevaliers se retirerent pour laisser aux Dames la libert\u00e9 de la coucher, &amp; de luy faire tous les discours naturels, &amp; ingenus, qu\u2019on faisoit alors touchant le devoir conjugal, &amp; dont on ne se sert plus aujourd\u2019huy dans cette occasion, parce que la jeunesse a plus d\u2019experience que dans ces tems-l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous ces charitables discours \u00e9tans finis, les Dames envoyerent querir l\u2019Epoux, qui \u00e9toit en bonne main\u00a0; car le Comte, &amp; tous les jeunes Seigneurs de la Cour l\u2019entretenoient galamment du bonheur qu\u2019il alloit avoir de posseder une personne si charmante : de sorte que quand on vint luy faire le compliment de la part des Dames, le Comte luy dit tout bas : Mon Cousin, tout ce que j\u2019ay veu icy jusqu\u2019a present, me fait craindre que vous n\u2019ayez cette nuit l\u2019avanture\u00a0<a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-ii-melusine-epouse-raimondin-fils-fils-du-comte-de-forest-batit-le-chateau-de-lusignan\/#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">*<\/a>d\u2019lxion. Achevant ce discours ils sortirent tous ensemble, &amp; allerent livrer le mari\u00e9 entre les bras de son \u00e9pouse\u00a0; ensuite chacun se retira dans son Pavillon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain toute la Cour alla faire compliment aux Epoux, &amp; pendant six jours que la f\u00eate dura, Melusine fit paro\u00eetre chaque jour de nouveaux divertissemens\u00a0: tant\u00f4t on donnoit le Bal, tant\u00f4t on alloit \u00e0 la chasse, tant\u00f4t on s\u2019exer\u00e7oit aux Joutes, &amp; apr\u00e9s toutes ces r\u00e9jouissances la Comtesse &amp; ses enfans prirent cong\u00e9 de leur belle Cousine, qui leur fit des presens tres-riches. Elle donna un bracelet de grand prix \u00e0 la Comtesse, un beau fil de perles \u00e0 la Princesse, &amp; toutes les Dames &amp; les Seigneurs \u00e9prouverent aussi sa magnificence; ce qui luy attira le c\u0153ur de tout le monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin accompagna la Cour jusqu\u2019 au del\u00e0 de Colombiers, &amp; pendant le chemin le Comte de Forest luy re\u00eftera la priere qu\u2019il luy avoit d\u00e9ja faite de luy declarer par quelle avanture il s\u2019\u00e9toit engag\u00e9 \u00e0 \u00e9pouser Melusine. Cette seconde demande chagrina Raimondin. Mon frere, luy r\u00e9pondit-il, l\u2019avanture qui me l\u2019a fait conno\u00eetre, &amp; l\u2019\u00e9pouser, est un secret du Ciel qui m\u2019est inconnu; outre cela, ignorez-vous la puissance de l\u2019amour\u00a0? Il s\u00e7ait unir les personnes les plus \u00e9loign\u00e9es quand leurs c\u0153urs sont nez l\u2019un pour l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte de Forest vit bien par cette r\u00e9ponse que son frere n\u2019\u00e9toit pas content de sa demande, c\u2019est pourquoy il luy promit de ne luy en parler jamais, &amp; Raimondin l\u2019en pria fortement\u00a0; cependant le Comte ne luy tint pas parole dans la suite, ce qui fut cause de sa ru\u00efne entiere, comme nous le dirons \u00e0 la fin de cette Histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte de Poitiers \u00e9tant arriv\u00e9 \u00e0 Colombiers, Raimondin prit cong\u00e9 de luy, &amp; de toute la Cour pour s\u2019en retourner aupr\u00e9s de son Epouse. Il fut tres \u00e9tonn\u00e9 qu\u2019\u00e0 son arriv\u00e9e el le luy raconta la conversation qu\u2019il avoit eu\u00eb avec son frere, &amp; l\u2019assura que s\u2019il gardoit toujours le secret de cette maniere, &amp; luy tenoit de m\u00eame la parole qu\u2019il luy avoit donn\u00e9e de ne la jamais voir les Samedis, il deviendroit le plus puissant &amp; le plus heureux de sa lign\u00e9e. Ce que Raimondin luy jura de nouveau d\u2019observer religieusement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melusine fort contente d\u00e9couvrit ensuite \u00e0 Raimondin son projet touchant une Forteresse qu\u2019elle vouloit construire sur la roche de la fontaine de Soif, &amp; qui devoit servir de fondement \u00e0 leur maison. D\u00e9s le jour m\u00eame il luy arriva un grand nombre de toute sorte d\u2019ouvriers, &amp; une prodigieuse abondance de vivres pour leur subsistance. L\u2019ouvrage se commen\u00e7a &amp; fut pouss\u00e9 avec tant de diligence, que tous ceux qui venoient voir ces merveilles en \u00e9toient surpris. Il fut achev\u00e9 en peu de tems, &amp; Melusine s\u2019y logea aussi-t\u00f4t, sans crainte d\u2019essuyer la fra\u00eecheur des murailles. Elle y fit transporter tous les meubles precieux qui \u00e9toient dans les Pavillons\u00a0; quand tout fut en \u00e9tat de n\u2019y rien desirer, Raimondin envoya des courriers \u00e0 tous les Seigneurs des Provinces voisines, pour les prier d\u2019assister \u00e0 une f\u00eate qu\u2019il vouloit donner pour faire la d\u00e9dicace de ce superbe \u00e9difice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quantit\u00e9 d\u2019Etrangers s\u2019y trouverent au jour nomm\u00e9. Les Comtes de Poitiers &amp; de Forest s\u2019y rendirent aussi avec leur Noblesse. Chacun \u00e9toit surpris de voir la grandeur de cette forte Place b\u00e2tie dans toutes les regles de la guerre; &amp; le peu de tems qu\u2019on avoit employ\u00e9 \u00e0 la construire, jettoit tout le monde dans une profonde admiration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9s que Melusine aper\u00e7ut le Comte de Poitiers, elle luy dit : Seigneur, nous vous avons pri\u00e9 de venir icy pour voir cette Forteresse, &amp; luy donner le nom que vous trouverez \u00e0 propos qu\u2019elle porte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ma charmante Cousine, reprit le Comte, vous seule pouvez avoir cet honneur, &amp; il vous convient mieux qu\u2019\u00e0 nous : car les sages ont droit d\u2019imposer le nom aux choses. Vous \u00eates beaucoup plus sage &amp; plus s\u00e7avante que nous ne sommes tous. Il vous sied bien, Seigneur, de me railler si galamment, repartit Melusine; n\u00f4tre sexe doit \u00eatre soumis au v\u00f4tre en tout\u00a0; parlez seulement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Personne ne me conseillera, reprit le Comte, de vous ob\u00e9\u00efr en cette occasion. Le nom que cette Forteresse portera doit \u00eatre heureux, afin qu\u2019il convienne \u00e0 l\u2019heureuse avanture qui en est l\u2019origine; par consequent vous devez \u00eatre sa maraine, puis qu\u2019il n\u2019y a personne qui s\u00e7ache mieux tous ces mysteres que vous, &amp;\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melusine craignant que le Comte de Poitiers n\u2019entr\u00e2t plus avant dans cette matiere, l\u2019interrompit pour luy dire, que puis qu\u2019il le souhaitoit, elle la nommeroit\u00a0<em>Lusineem<\/em>, que par corruption on a dit depuis\u00a0<em>Lusignen<\/em>, &amp;\u00a0<em>Lusignan.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce nom luy convient tres-bien en deux mani\u00e8res, dit le Comte; en premier lieu, parce que c\u2019est l\u2019anagrame du v\u00f4tre, si je ne me trompe\u00a0; &amp; en second lieu, que\u00a0<em>Lusineem<\/em>\u00a0signifie en langage d\u2019Albanie chose bien \u00e9tablie, &amp; miraculeuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019explication si juste que le Comte fit de ce nom re\u00e7ut une approbation generale\u00a0;\u00a0<em>Lusineem<\/em>\u00a0passa ensuite de bouche en bouche, &amp; courut par toute l\u2019Europe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s cette d\u00e9cision la joye se repandant de toutes parts, les Chevaliers allerent se preparer pour leurs jeux ordinaires. Il se fit de tres-beaux combats; mais il y en eut un malheureux. Le Comte de Forest fut legerement bless\u00e9 de l\u2019\u00e9clat d\u2019une lance que rompit sur luy un Chevalier Poitevin, &amp; cet accident luy donna encore un nouveau chagrin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La F\u00eate dura quelques jours. Melusine traitta tous ces Seigneurs avec la m\u00eame magnificence qu\u2019elle avoit d\u00e9ja fait. Elle s\u2019attacha fort \u00e0 gratieuser les Etrangers\u00a0; enfin tout le monde s\u2019en retourna tres-content.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La reputation de la Forteresse de Lusignan y attira un peuple considerable, qui se mit \u00e0 b\u00e2tir aux environs, aid\u00e9 par Melusine, qui luy donnoit tout le souhaittoit\u00a0; de maniere qu\u2019il y parut un gros Bourg en peu de tems. Raimondin travailloit comme elle \u00e0 embellir ces lieux, &amp; il jo\u00fcissoit d\u2019une heureuse tranquillit\u00e9. Cependant Melusine accoucha d\u2019un fils, qui re\u00e7ut au Bapt\u00eame le nom de Guy. Il avoit le corps bien fait, mais son visage \u00e9toit large &amp; court, &amp; il avoit les oreilles prodigieusement grandes. Melusine eut soin de luy donner une tres-bonne nourrice, &amp; il profita beaucoup.<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-ii-melusine-epouse-raimondin-fils-fils-du-comte-de-forest-batit-le-chateau-de-lusignan\/#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">*<\/a>\u00a0Voyez le Livre intitul\u00e9 LE COMTE DE GABALIS touchant la nature de cet Peuples. Il est fort divertissant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-ii-melusine-epouse-raimondin-fils-fils-du-comte-de-forest-batit-le-chateau-de-lusignan\/#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">*<\/a>\u00a0On l\u2019apelle aujourd\u2019huy, par corruption la Font de S\u00e9e, &amp; tous les ans au mois de May on tient une grande Foire dans la Prairie voisine o\u00f9 les Patissiers vendent des figures de femmes bien coiff\u00e9es, qu\u2019on nomme des Merlusines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-ii-melusine-epouse-raimondin-fils-fils-du-comte-de-forest-batit-le-chateau-de-lusignan\/#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">*<\/a>\u00a0Ixion \u00e9tant devenu amoureux de Junon, cette Deesse luy supposa un corps d\u2019air, qui luy ressembloit, dont naquirent les Centaures.<\/p>\n<h1 class=\"entry-title\" style=\"text-align: justify;\">Chapitre III<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Voyage de Raimondin en Bretagne, &amp; ses aventures.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">QUAND Melusine fut relev\u00e9e de couche, elle conseilla \u00e0 son Epoux de faire un voyage en Bretagne pour rentrer dans les biens que son pere y avoit abandonnez autrefois, &amp; elle luy raconta toute l\u2019histoire en la maniere qui suit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Henry de L\u00e9on v\u00f4tre pere, luy dit-elle, \u00e9toit si estim\u00e9 de Thiery Duc de Bretagne, qui regnoit alors, qu\u2019il prenoit conseil de luy en toutes choses, &amp; pour r\u00e9compense le fit son grand S\u00e9nechal, ce qui luy attita la jalousie de ceux qui pretendoient aussi aux bonnes graces du Prince. Un certain Courtisan nomm\u00e9 Josselin fut le chef de cette cabale. Le Duc avoit un neveu, seul heritier de sa Couronne, &amp; les rivaux de la fortune de v\u00f4tre pere se servirent de ce jeune Seigneur pour le faire perir. Ils luy firent accroire que son oncle aimoit votre pere \u00e0 un point, qu\u2019il l\u2019avoit choisi pour son successeur, que c\u2019\u00e9toit une chose conclu\u00eb, &amp; que la declaration, qu\u2019il en faisoit aux Etats, en \u00e9toit expedi\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce jeune Seigneur ne voulut pas d\u2019abord ajo\u00fbter foy \u00e0 leurs discours, mais ils luy firent tant de sermens qu\u2019il les crut\u00a0; de-sorte qu\u2019il forma le dessein d\u2019assassiner Henry. Josselin &amp; ses complices, le voyant dans cette resolution, luy en procurerent les moyens, en l\u2019avertissant du jour qu\u2019il quitteroit la Cour pour s\u2019en aller, suivant sa coutume, \u00e0 sa Terre de Leon. Ce qui ne manqua pas : car le neveu du Duc \u00e9tant inform\u00e9 du d\u00e9part de v\u00f4tre pere, alla l\u2019attendre en un petit bois joignant le Ch\u00e2teau, o\u00f9 Henry avoit co\u00fbtume de se promener le matin. Il n\u2019\u00e9toit accompagn\u00e9 que de Josselin suivi de ses \u00e9missaires, &amp; quand ils virent venir v\u00f4tre pere, ils l\u2019encouragerent \u00e0 se jetter sur luy, disant, si vous avez besoin de secours, nous vous aiderons\u00a0; ce que toutefois ils ne firent point : au contraire ils s\u2019enfuirent aussi-t\u00f4t qu\u2019ils les virent aux prises, depeur d\u2019\u00eatre reconnus par les gens du Ch\u00e2teau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant v\u00f4tre pere, qui \u00e9toit sans armes, voyant arriver un Chevalier sur luy l\u2019\u00e9p\u00e9e \u00e0 la main, para du bras gauche son premier coup avec tant d\u2019adresse, que l\u2019\u00e9p\u00e9e passant \u00e0 c\u00f4t\u00e9, il s\u2019en saisit\u00a0; mais le Chevalier se voyant desarm\u00e9, tira un poignard qu\u2019il avoit \u00e0 sa ceinture, dont il frappa v\u00f4tre pere, qui sentant le coup, quoique leger, donna du pommeau de l\u2019\u00e9p\u00e9e si rudement contre la temple du Chevalier, qu\u2019il enfon\u00e7a la co\u00ebffe de son casque, &amp; le tua; puis levant la visiere pour voir qui c\u2019\u00e9toit, reconnut le neveu du Duc. Ce malheur l\u2019affligea beaucoup, &amp; le fit resoudre \u00e0 s\u2019enfuir; c\u2019est pourquoy rentrant aussit\u00f4t dans son Ch\u00e2teau, il banda sa playe, prit tout ce qu\u2019il avoit de meilleur, &amp; choisissant les plus affidez de ses domestiques, il fit seller des chevaux, &amp; partit sans rien dire. La fortune qui conduisoit ses pas le mena du c\u00f4t\u00e9 de Forests, o\u00f9 il trouva une Dame qui le laissa \u00e0 sa mort Seigneur du Pays, ensuite il \u00e9pousa la s\u0153ur du Comte de Poitiers, comme vous s\u00e7avez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">V\u00f4tre pere s\u2019\u00e9tant absent\u00e9 de la sorte, &amp; le neveu du Duc se trouvant tu\u00e9 proche de son Ch\u00e2teau, on jugea que c\u2019\u00e9toit luy qui l\u2019avoit assassin\u00e9. Josselin en fit courir le bruit plus qu\u2019aucun autre, &amp; le Duc luy accorda la confiscation de tous ses biens. Il en jo\u00fcit encore \u00e0 present, &amp; son fils a\u00een\u00e9 demeure au Ch\u00e2teau de L\u00e9on.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous voyez, mon cher, par le recit que je viens de vous faire, qu\u2019il n\u2019est pas juste de laisser des biens si considerables entre les mains des ennemis de v\u00f4tre Maison. Il faut donc que vous alliez en ces quartiers-l\u00e0, &amp; que vous preniez d\u2019abord v\u00f4tre chemin par Quemeguignant, o\u00f9 vous trouverez le Seigneur du lieu, qui est frere de v\u00f4tre pere, &amp; se nomme Alain. Il a deux fils Chevaliers, qui sont vaillans, &amp; fort estimez de leur Prince. Vous vous ferez conno\u00eetre \u00e0 eux, &amp; ils verront bien-t\u00f4t par vos discours qui vous \u00eates. Ensuite ils vous presenteront au Duc, \u00e0 qui vous demanderez justice, &amp; apr\u00e9s qu\u2019il vous l\u2019aura promis, vous luy exposerez le fait, &amp; ferez appeller Josselin; Son fils acceptera le combat pour luy, vous en serez vainqueur, ils seront pendus tous deux, &amp; vous serez r\u00e9tabli dans les biens de v\u00f4tre pere. Soyez persuad\u00e9 de tout ce que je vous dis, &amp; confiez-vous en Dieu, il vous so\u00fbtiendra dans toutes vos affaires lors qu\u2019elles seront justes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin qui regardoit son Epouse comme un oracle, luy dit qu\u2019il \u00e9toit pr\u00eat de faire ce qu\u2019elle voudroit. Aussit\u00f4t elle luy fit preparer un superbe \u00e9quipage, &amp; il partit avec une suite de cinq cens Gentilshommes, tous bien armez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melusine avoit charg\u00e9 l\u2019ancien Chevalier, dont nous avons parl\u00e9, de pourvoir sur la route \u00e0 tout ce qui seroit necessaire \u00e0 tant de monde, &amp; elle luy recommanda sur tout de faire les choses honorablement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9s que cette troupe parut dans le pays, le Duc en \u00e9tant averti envoya des Officiers au-devant, pour s\u00e7avoir le sujet de son arriv\u00e9e, &amp; Raimondin leur r\u00e9pondit qu\u2019il venoit implorer la justice de leur Prince touchant une affaire qu\u2019il auroit l\u2019honneur de luy expliquer, &amp; qu\u2019il seroit bien-t\u00f4t aupr\u00e9s de luy pour luy rendie ses respects\u00a0; mais qu\u2019avant toutes choses il falloit qu\u2019il all\u00e2t visiter le Seigneur de Quemeguignant, &amp; qu\u2019il les prioit de luy en enseigner le chemin. Les Officiers le luy montrerent, &amp; disant qu\u2019ils alloient rendre compte au Duc de sa r\u00e9ponse, ils prirent un chemin de traverse pour informer aussi Alain de cette illustre visite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alain fut extr\u00e9mement surpris de la venu\u00eb d\u2019un si grand Seigneur, &amp; d\u2019apprendre qu\u2019il \u00e9toit accompagn\u00e9 de cinq cens hommes au moins. Il donna ordre \u00e0 ses deux fils de les aller recevoir, &amp; de songer \u00e0 les traitter du mieux qu\u2019ils pourroient\u00a0; mais ce dernier ordre fut inutile : car le vieux Chevalier, qui prenoit to\u00fbjours les devants, ayant v\u00fb que la Ville \u00e9toit trop petite pour contenir sa troupe, avoit fait tendre ses, Pavillons, &amp; payoit si bien, qu\u2019on luy apportoit des vivres de tous c\u00f4tez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les deux Chevaliers trouverent Raimondin assez pr\u00e9s de la Ville, &amp; luy firent tout l\u2019honneur qu\u2019ils purent. Il s\u2019informa de la sant\u00e9 de leur pere, &amp; ne leur dit rien de l\u2019affaire qui l\u2019amenoit qu\u2019il n\u2019eut joint Alain, \u00e0 qui il se fit conno\u00eetre par le recit circonstanci\u00e9 de l\u2019avanture d\u2019Henry de Leon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alain fut \u00e9tonn\u00e9 d\u2019apprendre que Josselin \u00e9toit l\u2019auteur du malheur de son frere, &amp; il en parut d\u2019autant plus indign\u00e9, que ce tra\u00eetre en avoit profit\u00e9 seul par la confiscation qu\u2019il avoit obtenu\u00eb de ses biens \u00e0 son exclusion. Il pria son neveu de luy faire l\u2019honneur de loger dans son Ch\u00e2teau, ce qu\u2019il accepta pour luy seulement. Alain luy fit la meilleure chere qu\u2019il put; on parla beaucoup de l\u2019affaite en question, &amp; Raimondin engagea son oncle &amp; ses cousins \u00e0 venir \u00e0 la Cour avec luy, pour \u00eatre t\u00e9moins de la justice qu\u2019il \u00e9toit seur qu\u2019on luy rendroit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Duc qui demeuroit ordinairement \u00e0 Vannes, vint \u00e0 Nantes pour paro\u00eetre avec plus de majest\u00e9 devant ce Seigneur \u00e9tranger, qui marchoit avec un si gros train\u00a0; &amp; le jour qu\u2019il lui demanda audience, il avoit donn\u00e9 ordre \u00e0 tous les Pairs, &amp; \u00e0 tous les Barons de ses Etats de s\u2019y trouver. Josselin &amp; son fils Olivier y \u00e9toient comme les autres, &amp; Alain les fit conno\u00eetre \u00e0 son neveu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin ayant \u00e9t\u00e9 introduit en la presence du Duc, le supplia de luy rendre justice sur un fait qui le regardoit luy \u2013 m\u00eame, puis qu\u2019un Prince n\u2019est jamais en seuret\u00e9 quand il y a des tra\u00eetres aupr\u00e9s de sa personne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Duc demeura surpris \u00e0 ce discours\u00a0; il promit toute justice \u00e0 Raimondin, &amp; l\u2019assura sur sa parole sacr\u00e9e qu\u2019il feroit punir du dernier supplice tous les tra\u00eetres qu\u2019il pourroit luy montrer dans sa Cour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin apr\u00e9s l\u2019avoir remerci\u00e9 luy raconta succinctement, mais de point en point, la malheureuse avanture d\u2019Henry de Leon son pere, arriv\u00e9e il y avoit quarante ans, sous Thiery, dont il \u00e9toit le quatri\u00e9me successeur : de quelle maniere il avoit tu\u00e9, \u00e0 son corps deffendant, le neveu de ce Prince, seul heritier de sa Couronne\u00a0; que cette catastrophe \u00e9toit arriv\u00e9e par la trahison de Josselin du Pont qui \u00e9toit l\u00e0 present, &amp; lequel au moyen de son crime jouissoit de tous les biens d\u2019Henry, par la confiscation qu\u2019il en avoit obtenu\u00eb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fait \u00e9tant deduit avec toutes ses circonstances, Raimondin ajo\u00fbta : Seigneur, puis que je suis assez malheureux d\u2019aprendre, depuis mon arriv\u00e9e en ce pais, que tous les t\u00e9moins que je pouvois avoir contre Josselin sont morts, je me sers du droit des Chevaliers, qui est, que j\u2019offre avec v\u00f4tre permission, &amp; celle de tous vos Pairs &amp; Barons, de combattre Josselin, &amp; luy faire avo\u00fcer son crime, ou l\u2019expier par son sang. Achevant ces paroles il jetta son gage, &amp; il n\u2019y eut personne si hardy que de r\u00e9pondre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Duc voyant que personne ne r\u00e9pondoit, dit tout haut : Josselin, Estes-vous sourd\u00a0? Vous autorisez par v\u00f4tre silence n\u00f4tre Proverbe, qui dit,\u00a0<em>Qu\u2019un vieux pech\u00e9 fait nouvelle vergogne<\/em>. Songez, cependant, \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 cette terrible accusation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Josselin fut si confus &amp; palpitant, qu\u2019il ne s\u00e7ut dire autre chose, sinon, que ce Chevalier se moquoit de raconter une telle Fable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est si peu une Fable, repartit Raimondin, que je te feray bien avo\u00fcer que c\u2019est une verit\u00e9, si Monseigneur me le permet, ainsi que je l\u2019en suplie tres-humblement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Josselin, continua le Duc, je veux que vous r\u00e9pondiez d\u2019une autre maniere \u00e0 cette accusation. Olivier entendant ces paroles, dit\u00a0: Sire, ce Chevalier a plus de peur qu\u2019il ne nous en fait\u00a0; je tiens mon Pere pour un homme incapable d\u2019avoir fait l\u2019action qu\u2019on luy impute\u00a0; c\u2019est pourquoy j\u2019accepte le duel pour luy\u00a0; &amp; voil\u00e0 mon gage. Il sera bien vaillant, s\u2019il peut venir \u00e0 bout de moy, &amp; d\u2019un de mes Parens que je choisiray.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand le Duc l\u2019entendit parler de la sorte, il se f\u00e2cha, &amp; luy dit, ce ne sera pas tant que je vivray, qu\u2019on verra qu\u2019un Chevalier soit oblig\u00e9 de combattre contre deux, l\u2019un apr\u00e9s l\u2019autre, pour une m\u00eame querelle\u00a0; Olivier, il est honteux \u00e0 vous d\u2019avoir eu cette pens\u00e9e, c\u2019est une marque de v\u00f4tre mauvaise cause\u00a0; s\u00e7achez, que si vous \u00eates vaincu je vous feray pendre avec v\u00f4tre pere, &amp; j\u2019assigne v\u00f4tre combat \u00e0 demain : ensuite, le Duc prit des cautions pour s\u2019asseurer de leurs personnes, &amp; fit garder Josselin \u00e0 veu\u00eb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, Thiery, qui \u00e9toit un Prince fort prudent, faisant reflexion au grand nombre de parens &amp; d\u2019amis que ces deux puissantes Maisons avoient dans ses Estats, fit entrer des Troupes dans la Ville, pour emp\u00eacher qu\u2019il n\u2019arriv\u00e2t aucun d\u00e9sordre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain matin les Champions, apr\u00e9s avoir entendu la Messe, allerent s\u2019armer, &amp; aussi-t\u00f4t que Raimondin eut apris que le Duc \u00e9toit sur le champ, il s\u2019y rendit, accompagn\u00e9 de quantit\u00e9 de Chevaliers. Il avoit l\u2019Ecu pendu au cou, la Lance sur sa cuisse, &amp; \u00e9toit v\u00e9tu de sa Cotte d\u2019Armes bord\u00e9e d\u2019argent &amp; d\u2019azur. Il montoit un cheval tres fier, &amp; qui \u00e9toit arm\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ongle du pied. Il salua ainsi le Duc avec tous les Seigneurs qui l\u2019accompagnoient &amp; chacun disoit, \u00e0 voir son grand air, qu\u2019il \u00e9toit homme \u00e0 ne pas se laisser battre facilement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce Chevalier marcha ensuite vers la chaise qui luy \u00e9toit prepar\u00e9e, &amp; descendit aussi legerement de cheval que s\u2019il n\u2019e\u00fbt point \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 de ses armes, puis il s\u2019assit en attendant que son ennemy arriv\u00e2t. Il vint peu de tems apr\u00e9s avec son pere, &amp; ils firent tous deux la reverence au Duc, mais Josselin paroissoit abattu, ce qui \u00e9toit de mauvaise augure. Ils descendirent de cheval, &amp; les saintes Evangiles leur \u00e9tant aport\u00e9es, Raimondin jura que Josselin avoit commis la trahison de la mani\u00e8re qu\u2019il en avoit fait le recit\u00a0; apr\u00e9s il s\u2019ageno\u00fcilla, &amp; baisa les Reliques qui luy furent present\u00e9es. Quant \u00e0 Josselin, il jura le contraire\u00a0; mais l\u2019Histoire raporte, qu\u2019il chancella si fort pour baiser les Reliques, qu\u2019il n\u2019en put approcher, &amp; Olivier fit la m\u00eame chose : car ils s\u00e7avoient tous deux que c\u2019\u00e9toit leur condamnation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette ceremonie achev\u00e9e, un Herault cria \u00e0 haute voix,\u00a0<em>De par Monseigneur, qu\u2019aucun ne soit si hardi<\/em>\u00a0<em>de dire un mot, ny faire aucun signe<\/em>\u00a0<em>\u00e0 un des combatans qu\u2019il puisse entendre, ou apercevoir<\/em>. Apr\u00e8s ce cry chacun se retira hors du champ de bataille, except\u00e9 ceux qui \u00e9toient destinez pour le garder, &amp; Josselin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les deux combattans \u00e9tant montez \u00e0 cheval, le Herault fit encore cet autre cry par trois fois :\u00a0<em>Laissez aller<\/em>\u00a0vos chevaux, &amp; faites votre devoir. Dans ces entrefaites Raimondin posant le fer de sa lance \u00e0 terre, l\u2019appuya sur le cou de son cheval pour faire le signe de la Croix. Son ennemi qui s\u2019en aper\u00e7ut, se servit de ce moment, &amp; poussa son cheval avec une si grande vitesse, qu\u2019il frappa Raimondin sur sa cotte d\u2019armes, sans qu\u2019il p\u00fbt parer le coup avec son bouclier\u00a0; mais il se tint si ferme, qu\u2019il ne se renversa point, &amp; la lance rencontrant une armure \u00e0 l\u2019\u00e9preuve, vola par \u00e9clats.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors Raimondin s\u2019\u00e9cria, Tra\u00eetre, cette action n\u2019est pas d\u2019un brave Chevalier\u00a0; &amp; comme sa lance \u00e9toit tomb\u00e9e par la force du choc, il mit le sabre \u00e0 la main, &amp; en d\u00e9chargea un coup si terrible sur le casque d\u2019Olivier, qu\u2019il en abattit la visiere\u00a0; ainsi il eut le visage \u00e0 d\u00e9couvert, ce qui l\u2019\u00e9tonna. Cependant il mit le sabre \u00e0 la main, &amp; les deux combattans se chamaillerent long \u2013 tems de la sorte; enfin Raimondin, qui vouloit finir, fit un \u00e9cart pour se jetter \u00e0 bas proche de sa lance, &amp; la ramassa subtilement\u00a0; ensuite il vint contre Olivier, qui l\u2019\u00e9vita toujours par la dexterit\u00e9 de son cheval, ne songeant qu\u2019\u00e0 le lasser, parce qu\u2019il \u00e9toit \u00e0 pied, &amp; \u00e0 passer ainsi le tems prescrit pour le combat, sans le terminer\u00a0; mais Raimondin s\u2019avisa d\u2019un expedient\u00a0; il retourna \u00e0 son cheval, d\u00e9fit promptement un des \u00e9triers, &amp; marcha \u00e0 son ennemi, qui le voyant venir la lance d\u2019une main &amp; un \u00e9trier de l\u2019autre, ne s\u00e7avoit quel dessein il avoit, ce qui le porta \u00e0 s\u2019abandonner tout d\u2019un coup sur luy pour le frapper de la pointe de son sabre au defaut de sa cuirasse\u00a0; mais comme son cheval tressailloit du coup d\u2019\u00e9pron qu\u2019il luy donna pour le faire avancer, Raimondin fronda l\u2019\u00e9trier \u00e0 la t\u00eate du cheval d\u2019une si grande force, que le gonfrain d\u2019acier fut enfonc\u00e9, &amp; luy entra dans le front. L\u2019animal \u00e9tourdi du coup s\u2019accula sur les jarrets\u00a0; &amp; comme Olivier apuyoit des deux pour le faire relever, Raimondin luy donna un coup de sa lance dans le c\u00f4t\u00e9, lorsque le cheval s\u2019\u00e9levoit, &amp; le jetta par terre. La lance entra pour le moins d\u2019un demypied dans son corps, &amp; avant qu\u2019il p\u00fbt se relever, le vainqueur sauta sur luy &amp; luy donna plusieurs coups de gantelets par la t\u00eate apr\u00e9s luy avoir arrach\u00e9 le bassinet qui la d\u00e9fendoit, ensuite il luy mit le genou sur le ventre, &amp; la main gauche sur la gorge, si bien qu\u2019il ne pouvoit remuer, puis il tira un poignard de sa ceinture &amp; luy dit, Rens-toy, ou tu es mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019aime mieux mourir, r\u00e9pondit Olivier, de la main d\u2019un brave homme comme vous, que d\u2019un autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avou\u00eb donc, repartit Raimondin, que tu s\u00e7ais que ton pere a commis la trahison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment le s\u00e7aurois-je, repliqua-t-il, je n\u2019etois pas n\u00e9 pour lors\u00a0? Raimondin, qui \u00e9toit persuad\u00e9 de la verit\u00e9, fut si chagrin de cette r\u00e9ponse, qu\u2019il luy donna encore tant de coups de gantelet de c\u00f4t\u00e9 &amp; d\u2019autre sur les jou\u00ebs, qu\u2019il luy fit perdre connoissance\u00a0; ensuite le prenant par les pieds, il le tra\u00eena hors de la lice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette action \u00e9tant ainsi termin\u00e9e, Raimondin vint au balcon o\u00f9 \u00e9toit le Duc, &amp; luy dit : Sire, je vous supplie de me faire conno\u00eetre si j\u2019ay fait mon devoir, &amp; si vous souhaittez quelque chose de plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous vous en \u00eates bien acquitt\u00e9, r\u00e9pondit le Duc, &amp; les tra\u00eetres souffriront le suplice qu\u2019ils meritent. Aussit\u00f4t il donna ordre de les pendre, &amp; que le Victorieux rentr\u00e2t dans les biens de son pere, y ajo\u00fbtant encore ceux de Josselin, dont il luy donna la confiscation. Raimondin, apr\u00e9s avoir remerci\u00e9 le Duc de ses bienfaits, luy demanda la grace de ces malheureux\u00a0; mais il demeura ferme dans sa r\u00e9solution.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alain, ses enfans, &amp; tous leurs amis, eurent une joye inconcevable de la victoire que leur parent venoit de remporter, &amp; des grands biens que Thiery luy avoit ajugez Ils luy aiderent \u00e0 l\u2019en mettre en possession. Jean d\u2019Aras dit que Raimondin donna la Baronnie de Leon avec ses autres biens \u00e0 Henry son cousin germain, &amp; les Terres de Josselin \u00e0 Alain son frere le cadet, tous deux fils de son oncle Alain\u00a0; mais je trouve ailleurs qu\u2019il garda ces grandes Terres pour ses enfans, &amp; cela me paro\u00eet plus vrai-semblable, puis qu\u2019une des premieres raisons que Melusine luy all\u00e9gua pour luy faire entreprendre le voyage de Bretagne, fut celle de recouvrer les grands biens que son pere avoit laissez en ce pays-l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand Raimondin eut termin\u00e9 toutes ses affaires, &amp; rendu hommage \u00e0 Thierry de ses Fiefs, ce Prince le retint plusieurs jours aupr\u00e9s de lui pour le r\u00e9jo\u00fcir, &amp; luy faire oublier ses travaux. Il mangea toujours seul avec luy\u00a0; &amp; comme le Duc aimoit extr\u00e9mement la chasse, il luy en donna le divertissement de toute maniere. Au milieu de tant d\u2019honneurs, &amp; de plaisirs, Raimondin br\u00fbloit d\u2019envie de revoir sa chere Melusine; de sorte qu\u2019il prit cong\u00e9 du Duc; &amp; le vieux Chevalier abordant le Prince, luy presenta de la part de sa Ma\u00eetresse un gobelet d\u2019or enrichi de diamans. Il fit aussi des presens considerables \u00e0 tous les Seigneurs de la Cour, dont Alain &amp; ses deux fils furent les mieux partagez\u00a0; &amp; en contr\u2019\u00e9change le Duc donna \u00e0 Raimondin plusieurs beaux chevaux, &amp; la plus grande partie de ses meilleurs chiens, parce qu\u2019il les avoit trouvez fort bons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au sortir de Nantes Raimondin reprit le chemin de Quemeguignant avec son oncle, &amp; ses cousins. Il y fut tres-bien regal\u00e9\u00a0; mais lors qu\u2019ils \u00e9toient au plus fort de leur r\u00e9jo\u00fcissance, on vint avertir Alain que le Ch\u00e2telain d\u2019Orval, homme tres-accredit\u00e9 &amp; neveu de Josselin, avoit fait assemble toute sa parent\u00e9, &amp; ses amis jusqu\u2019au nombre de huit cens \u00e0 dessein d\u2019assassiner Raimondin lors qu\u2019il passeroit par la forest, &amp; qu\u2019ils \u00e9toient distribuez \u00e0 droite &amp; \u00e0 gauche aux environs d\u2019une maison de chasse qu\u2019il y avoit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alain n\u2019eut pas plut\u00f4t re\u00e7u cet avis, qu\u2019il envoya aussi avertir tous ses amis, &amp; il en vint jusqu\u2019au nombre de quatre cens, qu\u2019il fit cacher en plusieurs endroits \u00e0 mesure qu\u2019ils arrivoient. Cependant le Ch\u00e2telain avoit de bons espions pour s\u00e7avoir le jour du depart de Raimondin, qui de son c\u00f4t\u00e9 paroissoit inquiet de cette entreprise, parce qu\u2019il pr\u00e9voyoit qu\u2019il y auroit du sang r\u00e9pandu Il e\u00fbt bien voulu l\u2019\u00e9viter, d\u2019autant plus que Melusine ne luy avoit point dit que cet incident devoit arriver. Il demanda pour cet effet s\u2019il ne pouvoit pas trouver un autre chemin que celuy de la forest pour s\u2019en aller\u00a0; mais apprenant qu\u2019il n\u2019y en avoit point, il voulut partir le lendemain &amp; risquer l\u2019issu\u00eb de cette rencontre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa r\u00e9solution \u00e9tant prise, Alain fit marcher d\u00e9s le soir ses quatre cens hommes sous la conduite de son fils a\u00een\u00e9, qui les posta secrettement dans un endroit par o\u00f9 le Ch\u00e2telain devoit passer, &amp; \u00e0 la pointe du jour Raimondin entra dans la forest avec ses gens en belle ordonnance : car ils marchoient serr\u00e9 les armes hautes, &amp; \u00e9toient precedez par des coureurs qui battoient l\u2019estrade pour d\u00e9couvrir si l\u2019on venoit \u00e0 eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Ch\u00e2telain qui fut averti tres-juste, sortit avec toute sa suite. Il passa devant l\u2019embuscade, qui ne se d\u00e9couvrit point, afin de le prendre en queu\u00eb lors qu\u2019il attaqueroit Raimondin. Le Ch\u00e2telain s\u2019avan\u00e7ant aper\u00e7ut ses ennemis, &amp; il fut \u00e9tonn\u00e9 de les voir marcher fierement en bataille. Il les attaqua neanmoins vaillamment, &amp; ils le re\u00e7\u00fbrent avec encore plus de valeur. Ce premier choc fut terrible. Raimondin y fit de si belles actions, que le Ch\u00e2telain qui ne cherchoit que luy, le distingua facilement, &amp; le fit remarquer aux plus braves de ses gens; ensuite se mettant \u00e0 la t\u00eate de cinq qu\u2019il choisit, ils coururent tous ensemble sur Raimondin les lances baiss\u00e9es, &amp; jetterent son cheval par terre\u00a0; mais luy ne perdant point le jugement donna des deux au cheval qui se remit aussi-t\u00f4t sur les pieds fort legerement; de sorte que n\u2019ayant point quitt\u00e9 les \u00e9triers, &amp; se trouvant toujours l\u2019\u00e9p\u00e9e \u00e0 la main, il tourna sur le Ch\u00e2telain avec tant de fureur, qu\u2019il l\u2019\u00e9tourdit d\u2019un coup d\u2019estrama\u00e7on qu\u2019il luy d\u00e9 chargea sur la t\u00eate. Le Ch\u00e2telain tomba de cheval, &amp; courut grand\u2019risque : car la m\u00eal\u00e9e \u00e9toit forte. Cependant ses gens l\u2019ayant remont\u00e9, il reprit courage, &amp; le combat devint encore plus rude qu\u2019auparavant\u00a0; mais dans ce moment les quatre cens hommes de l\u2019embuscade arrivans prirent leurs ennemis par derriere, &amp; enveloperent si bien le Ch\u00e2telain &amp; tous ses gens, qu\u2019on en assomma une grande partie, &amp; que le reste fut pris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s une si heureuse victoire Raimondin tint conseil avec ses cousins &amp; leurs principaux amis, pour aviser \u00e0 ce qu\u2019on feroit de tant de prisonniers, &amp; il fut resolu qu\u2019on les pendroit tous aux fen\u00eatres &amp; aux creneaux de la maison de chasse du Ch\u00e2telain, \u00e0 l\u2019exception de leur Chef, qui seroit envoy\u00e9 au Duc avec tous ceux qui se trouveroient parens de Josselin, afin qu\u2019il en fist la justice qu\u2019il trouveroit \u00e0 propos\u00a0; ce qui fut aussit\u00f4t execut\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alain le cadet eut la commission de les conduire avec trois cens hommes d\u2019escorte \u00e0 Vannes, o\u00f9 Thierry \u00e9toit retourn\u00e9. Il les luy presenta de la part de Raimondin, luy fit un d\u00e9tail exact de leur entreprise, &amp; luy dit de quelle maniere le Ciel les avoit pr\u00e9servez d\u2019\u00eatre tous assommez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Duc parut tres-indign\u00e9 de cet attentat, qui regardoit m\u00eame son autorit\u00e9, parce que le Ch\u00e2telain n\u2019avoit entrepris d\u2019assassiner Raimondin qu\u2019\u00e0 cause de la justice qui luy avoit \u00e9t\u00e9 rendu\u00eb. C\u2019est pourquoy il fit pendre tous les parens de Josselin, &amp; envoya le Ch\u00e2telain \u00e0 Rennes, pour tenir compagnie \u00e0 son oncle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant Raimondin ayant appris par le retour de son cousin la continuation de la bonne justice du Duc, en parut joyeux\u00a0; mais il crut qu\u2019il \u00e9toit oblig\u00e9 \u00e0 faire prier Dieu pour les ames de tant de gens qui avoient peri par cette querelle. C\u2019\u00e9toit assez l\u2019usage de ce tems-l\u00e0. Les persecutions que l\u2019Eglise souffroit par la barbarie des Sarazins &amp; des Maures, excitoient la piet\u00e9 des Chr\u00e9tiens, &amp; les portoient \u00e0 luy faire de grands biens\u00a0; de sorte qu\u2019aussi t\u00f4t que les personnes riches \u00e9toient \u00e9chap\u00e9es d\u2019un peril, elles faisoient des fondations suivant leurs moyens. C\u2019est pourquoy en memoire de cette heureuse journ\u00e9e o\u00f9 Raimondin avoit \u00e9vit\u00e9 un si grand danger, il laissa \u00e0 son oncle le soin de fonder un Prieur\u00e9 de huit Religieux. Le Duc m\u00eame eut part \u00e0 cette bonne \u0153uvre : car il voulut qu\u2019il f\u00fbt b\u00e2ti aupr\u00e9s du Ch\u00e2teau de Suissinom, &amp; il accorda aux Moines plusieurs beaux droits, entre autres demi-lieu\u00eb de terrain autour de leur Couvent dans la forest &amp; le droit de pesche dans la mer qui est \u00e0 un quart de lieu\u00eb de l\u00e0. Il y a d\u2019autres monumens qui subsistent encore, &amp; emp\u00eachent de douter de cette histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s que Raimondin eut termin\u00e9 si heureusement ses affaires, il reprit le chemin de Poitou, &amp; quand il fut arriv\u00e9 \u00e0 la vu\u00eb de Lusignan, il ne reconnut plus le lieu, tant il \u00e9toit augment\u00e9. Le Bourg qui est au pied de la Forteresse ressembloit \u00e0 une Ville\u00a0; il \u00e9toit ceint de bonnes murailles, flanqu\u00e9es de grosses tours, avec de larges fossez, &amp; il ne pouvoit se lasser de considerer ces nouveaux prodiges. Cependant quelques Cavaliers qui avoient pris les devants, annoncerent sa venu\u00eb \u00e0 Melusine, qui la s\u00e7avoit tres bien, &amp; fit semblant de l\u2019ignorer. Elle donna ordre aux Bourgeois de prendre les armes, &amp; elle alla \u00e0 la rencontre de son Epoux avec toutes les Dames, &amp; les Chevaliers du pays.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est impossible d\u2019exprimer la joye qu\u2019ils eurent de se revoir apr\u00e9s une si longue absence\u00a0 Raimondin fit une ample relation \u00e0 son Epouse de tout ce qui luy \u00e9toit arriv\u00e9, &amp; l\u2019assura que la fermet\u00e9 qui avoit paru dans toute sa conduite provenoit de la confiance qu\u2019il avoit toujours eu\u00eb dans ses paroles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un peu apres l\u2019arriv\u00e9e de Raimondin Melusine accoucha d\u2019un second fils qui fut nomm\u00e9 Odon, &amp; apporta en naissant une oreille plus grande que l\u2019autre. D\u2019ailleurs il \u00e9toit tres bien fait de sa personne, &amp; dans la suite il devint Comte de la Marche, pour avoir \u00e9pous\u00e9 l\u2019heritiere de cette Principaut\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apres que Raimondin fut remis des fatigues qu\u2019il avoit souffertes pendant son voyage, il travailla avec Melusine \u00e0 la construction de plusieurs Villes &amp; Forteresses dans les Terres qui luy appartenoient jusques sur les frontieres de Poitou, &amp; de Guienne. Ils commencerent par b\u00e2tir la Ville &amp; le Ch\u00e2teau de Melle &amp; Vo\u00fcant\u00a0; celle de S. Maixant avec l\u2019Abbaye\u00a0; le Fort &amp; le Bourg de Partenay, qu\u2019ils rendirent une Place considerable. Melusine jettaensuite les premiers fondemens des fortifications de la Rochelle, &amp; du Ch\u00e2teau. Il y avoit d\u00e9ja une grosse Tour b\u00e2tie par Cesar, qui se nommoit la Tour de l\u2019Aigle, parce que cet Empereur en portoit un dans ses Etendards\u00a0; elle la fit environner de fortes murailles, d\u00e9fendu\u00ebs de bonnes Tours \u00e0 la maniere de ce tems l\u00e0, &amp; on luy donna le nom de\u00a0<a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-iii-voyage-de-raimondin-en-bretagne-ses-aventures\/#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">*<\/a>Castel aiglon. Elle b\u00e2tit encore Pons en Poitou, r\u00e9tablit Xaintes qui se nommoit Linges pour lors. Enfin cette Dame aquit tant de biens \u00e0 son mari en Bretagne, en Poitou, en Guienne, &amp; en Gascogne, qu\u2019il devint un des plus puissans Seigneurs de France, &amp; se fit redouter de ses voisins.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melusine ne se contentoit pas de b\u00e2tir de cette maniere, elle donnoit encore \u00e0 son mary des enfans tous les ans, &amp; des m\u00e2les\u00a0; ce qui a so\u00fbtenu sa posterit\u00e9 avec \u00e9clat, ainsi que nous allons le d\u00e9duire dans l\u2019histoire des illustres \u00e9tablissemens qu\u2019ils se sont procurez tous par leur valeur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le troisi\u00e9me fils qu\u2019elle eut fut appell\u00e9 Urian. C\u2019\u00e9toit un bel enfant, mais il avoit un \u0153il plus haut que l\u2019autre. Le quatri\u00e9me fut nomm\u00e9 Antoine, le plus beau gar\u00e7on du monde, mais il paroissoit sur sa jou\u00eb une griffe de lion. Le cinqui\u00e9me re\u00e7ut le nom de Regnault, &amp; n\u2019avoit qu\u2019un \u0153il, mais il voyoit plus de vingt lieu\u00ebs loin quand il \u00e9toit sur la mer. Le sixi\u00e9me se nomma Geoffroy, bel enfant au possible, mais il avoit une dent qui luy sortoit de la longueur d\u2019un pouce hors de la bouche. Ce fut dans la suite un des plus vaillans hommes de son si\u00e9cle Le septi\u00e9me eut nom Froimond. Il \u00e9toit bien fait, mais il avoit au bout du nez une petite tache velu\u00eb. Il se rendit Moine dans l\u2019Abbaye de Mailleres. Le huiti\u00e9me s\u2019appella Raimond\u00a0; le neuvi\u00e9me Thierry, &amp; le dixi\u00e9me n\u00e2quit avec trois yeux, dont l\u2019un \u00e9toit au milieu du front. L\u2019histoire ne marque point son nom, car il v\u00eacut peu de tems par des raisons que nous dirons \u00e0 la fin de cette Histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melusine avoit un si grand soin de chercher de bonnes nourrices \u00e0 ses enfans, qu\u2019ils profitoient \u00e0 v\u00fb\u00eb d\u2019\u0153il. Ils furent tous de la riche taille, &amp; tres forts. Elle prit aussi un pareil soin de leur \u00e9ducation, en leur donnant les meilleurs Ma\u00eetres qu\u2019elle put, tant pour les sciences, que pour tous les autres Exercices qui conviennent aux personnes de la premiere qualit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand Guy fut parvenu \u00e0 l\u2019\u00e2ge de dix-huit ans, il s\u2019exer\u00e7a avec ses freres Odon, &amp; Urian \u00e0 tout ce qui peut faire le corps \u00e0 la fatigue\u00a0; par exemple, \u00e0 la chasse, aux Jo\u00fbtes, &amp; ces jeunes Seigneurs y \u00e9toient si adroits, qu\u2019ils \u00e9tonnoient tous ceux qui les voyoient dans ces Exercices. Ils alloient aussi visiter les Princes voisins, &amp; secomportoient si sagement, qu\u2019ils s\u2019attiroient l\u2019amiti\u00e9 de tout le monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Guy avoit environ vingt trois ans, quand deux Chevaliers de Poitou arriverent \u00e0 la Cour de leur Prince; Ils venoient de la Terre sainte, &amp; racontoient la larme \u00e0 l\u2019\u0153il les barbaries que les Sarazins exer\u00e7oient envers les Princes Chr\u00e9tiens\u00a0; entre autres ils disoient de quelle maniere le Soudan de Damas avoit mis le siege devant Famagouste, pour forcer le Roy de Cipre \u00e0 luy donner en mariage sa fille, qui \u00e9toit la plus belle personne de la terreCV, &amp; unique heritiere de sa Couronne. Guy, &amp;Urian \u00e9toient allez en ce tems l\u00e0 rendre visite au Comte de Poitiers, &amp; ils se trouverent presens au recit patetique que les deux Chevaliers faisoient \u00e0 ce Prince, qui<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">de son c\u00f4t\u00e9 plaignoit beaucoup ces malheurs, &amp; disoit, \u00ab\u00a0que les Princes Chr\u00e9tiens ne se r\u00e9veilloient pas assez aux vifs assauts de ces Conquerans\u00a0; qu\u2019ils \u00e9toient trop avant dans l\u2019Europe pour negliger \u00e0 faire de plus grands efforts contre eux\u00a0; qu\u2019il est vray qu\u2019on faisoit des Croisades, mais que ces secours \u00e9toient trop foibles pour exterminer de si puissans ennemis\u00a0; &amp; il protestoit qu\u2019il donneroit volontiers la moiti\u00e9 de ses Etats pour emp\u00eacher qu\u2019un aussi beau Royaume, qu\u2019est l\u2019Isle de Cipre, tomb\u00e2t entre les mains des Infideles.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces dernieres paroles firent tant d\u2019effet sur le c\u0153ur des deux jeunes Seigneurs de Lusignan, qu\u2019apr\u00e9s avoir pris cong\u00e9 du Comte Bertrand, ils ne parlerent d\u2019autre chose en s\u2019en retournant, que de l\u2019honneur qu\u2019ils remporteroient, s\u2019ils pouvoient secourir le Roy de Cipre, &amp; d\u00e9livrer une si belle Princesse des mains du Soudan. Mais comment faire, dit Urian, pour r\u00e9\u00fcssir dans une si haute entreprise\u00a0? Mon frere, r\u00e9pondit Guy, rien n\u2019est si facile si ma mere y consent\u00a0; vous connoissez sa puissance : aussi t\u00f4t qu\u2019elle aura donne ses ordres, on aura bient\u00f4t lev\u00e9 des troupes pour cette expedition\u00a0; quant \u00e0 moy je me flatte de la r\u00e9\u00fcssite de nos projets si jamais nous sommes assez heureux que de partir, &amp; je me charge, si vous voulez m\u2019accompagner, d\u2019en demander la permission.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Urian y consentit, &amp; comme ces deux freres s\u2019aimoient beaucoup, ils jurerent de ne point se separer qu\u2019ils n\u2019eussent conquis assez de terre pour leur \u00e9tablissement. Guy fit donc la proposition \u00e0 sa mere en presence d\u2019Urian du dessein qu\u2019ils avoient form\u00e9, &amp; apr\u00e9s luy avoir exagger\u00e9 le soutien de la foy, qui \u00e9toit leur principal motif, &amp; la gloire qu\u2019ils envisageoient dans cette noble entreprise, il ajo\u00fbta, \u00ab\u00a0qu\u2019elle ne devoit pas craindre que sa maison ne se trouv\u00e2t bien appuy\u00e9e quand le malheur voudroit qu\u2019il vint manque de son frere &amp; de luy. Il la pria aussi de faire reflexion que ses Etats, quoique puissans, ne pouvoient pas se partager entre tant de freres, qu\u2019il falloit qu\u2019il n\u2019y en e\u00fbt qu\u2019un seul qui les possed\u00e2t, qu\u2019Urian &amp; luy \u00e9toient resolus d\u2019aller chercher quelque \u00e9tablissement digne de leur naissance, &amp; qu\u2019un secret mouvement les assuroit qu\u2019ils s\u2019en procureroient de fort considerables.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mes enfans, r\u00e9pondit Melusine, v\u00f4tre dessein est aussi pieux qu\u2019il est\u00a0 grand\u00a0; il ne peut avoir \u00e9t\u00e9 con\u00e7u que par une valeur extraordinaire. Je vais en parler \u00e0 v\u00f4tre pere : car\u00a0 je ne puis rien determiner sans luy, &amp; nous ferons attention \u00e0 vos empressemens.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aussi t\u00f4t elle alla exposer \u00e0 Raimondin le dessein de Guy &amp; d\u2019Urian, luy exaggerant la noble resolution qu\u2019ils avoient prise touchant leur \u00e9tablissement. Elle l\u2019assura que Dieu assisteroit leur pieuse entreprise d\u2019une mani\u00e8re qu\u2019ils acquereroient autant d\u2019honneur&amp; de biens, qu\u2019ils en meritoient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin, qui avoit une confiance extr\u00eame dans tout ce que son Epouse lui disoit, voyant qu\u2019elle approuvoit le dessein de ses Enfans, &amp; m\u00eame qu\u2019elle en auguroit heureusement, consentit avec joye \u00e0 leur depart\u00a0; ensuite il travailla \u00e0 lever des troupes, &amp; \u00e0 faire \u00e9quiper des Vaisseaux, pendant que Melusine faisoit preparer tout ce qui \u00e9toit necessaire pour ce puissant armement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Guy, &amp; Urian de leur c\u00f4t\u00e9 se voyant assurez de leurs parens allerent a Poitiers pour communiquer leur dessein au Comte Bertrand, qui fut ravi de voir ces jeunes Seigneurs animez d\u2019un si beau zele que celuy d\u2019aller exposer leur vie pour le so\u00fbtien de la Religion, &amp; acquerir une gloire immortelle. Ils demanderent permission au Comte d\u2019envoyer querir les deux Chevaliers, pour leur faire part de leur resolution, &amp; les prier de les accompagner Ces Chevaliers \u00e9tans mandez s\u2019offrirent de grand c\u0153ur, &amp; le bruit de cet armement s\u2019\u00e9tant r\u00e9pandu par la France, plusieurs Gentilshommes vinrent se joindre avec leur suite aux deux Seigneurs de Lusignan, pour partager la gloire d\u2019une si sainte, &amp; si noble entreprise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le rendez vous fut donn\u00e9 \u00e0 la Rochelle, &amp; en moins de six semaines chacun se trouva prest pour l\u2019embarquement. Raimondin, &amp; Melusine avoient si bien pourv\u00fb \u00e0 tout, que rien ne manqua, tant pour les agrez des Vaisseaux, &amp; les vivres dont on les chargea, que pour l\u2019armement des troupes. Les deux jeunes Guerriers eurent soin de l\u2019embarquement, qui fut de plus de douze mille hommes : &amp; d\u00e9s qu\u2019il fut achev\u00e9, ils allerent prendre cong\u00e9 de leurs pere &amp; mere, qui eurent beaucoup de chagrin de leur d\u00e9part, quoy qu\u2019ils fissent leur pouvoir pour n\u2019en donner aucune marque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin ne tint pas grand discours \u00e0 ses Enfans, il se retira apr\u00e9s les avoir embrassez, press\u00e9 qu\u2019il etoit de sa douleur, &amp; laissa le soin \u00e0 son Epouse de leur donner les instructions qu\u2019ils devoient suivre pour se comporter prudemment dans une si haute entreprise. Comme Melusine n\u2019ignoroit pas leur destin\u00e9e, elle commen\u00e7a par leur dire, que la providence de Dieu \u00e9toit singuliere \u00e0 leur \u00e9gard, parce qu\u2019ils se verroient tous deux \u00e9levez sur des Tr\u00f4nes. Et apr\u00e9s cette declaration, elle leur enseigna les maximes les plus seures qu\u2019ils pouvoient pratiquer pour regner heureusement\u00a0; elle leur prescrivit encore la maniere dont ils en devoient user avec une si grande quantit\u00e9 de Noblesse, qui leur faisoit l\u2019honneur de les suivre pour combatre sous leurs Etendards. Ensuite elle leur donna \u00e0 chacun une bague, dont les pierres avoient la vertu de les preserver de blessure, de poison, &amp; de quelque danger que ce f\u00fbt\u00a0; pourvu que la cause pour laquelle ils s\u2019exposeroient f\u00fbt juste, &amp; qu\u2019ils n\u2019eussent dans le c\u0153ur aucun dessein de surprise, &amp; de trahison. Apr\u00e9s cela elle les embrassa tendrement, &amp; les recommanda \u00e0 quatre Barons de Poitiers, &amp; de Guyenne, qu\u2019elle avoit choisis pour \u00eatre aupr\u00e9s d\u2019eux en qualit\u00e9 de leurs Lieutenans Generaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-iii-voyage-de-raimondin-en-bretagne-ses-aventures\/#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">*<\/a>\u00a0On le nomme aujourd\u2019huy Castelaillon, &amp; depuis peu la mer a englouti cet \u00e9difice apr\u00e9s en avoir min\u00e9 les fondemens.<\/p>\n<h1 class=\"entry-title\" style=\"text-align: justify;\">Chapitre IV<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Guy de Lusignan et Urian son fr\u00e8re vont avec une Arm\u00e9e Navale au secours du Roy de Cipre.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">GUy, &amp; Urian courans \u00e0 la Gloire, ne t\u00e9moignerent pas le moindre mouvement de tristesse \u00e0 cette separation. Le c\u0153ur des Heros ne doit \u00eatre accessible \u00e0 aucune foiblesse, &amp; la nature n\u2019y est point \u00e9cout\u00e9e quand il s\u2019agit de so\u00fbtenir les interests de leur grandeur. Enfin, ces jeunes Guerriers, \u00e9tans montez sur l\u2019Amiral, &amp; le vent se trouvant favorable, perdirent bien t\u00f4t de veu\u00eb les c\u00f4tes de France. Cette Flotte alla to\u00fbjours ainsi jusqu\u2019au D\u00e9troit, o\u00f9 elle rel\u00e2cha \u00e0 cause d\u2019un vent contraire qu\u2019elle y rencontra\u00a0; de-l\u00e0 elle toucha \u00e0 quelques Isles, pour y prendre des rafra\u00eechissemens, &amp; quand elle fut \u00e0 la hauteur de Rhodes, une Sentinelle cria qu\u2019elle apercevoit des Vaisseaux. Guy donna ordre qu\u2019on arriv\u00e2t sur eux, &amp; pendant qu\u2019on faisoit force de voiles, &amp; qu\u2019on en \u00e9toit assez pr\u00e9s; deux Galleres, qui se sauvoient de l\u2019attaque de ces Vaisseaux, vinrent se ranger sous la Flotte, connoissant que c\u2019\u00e9toit des Chr\u00eatiens\u00a0; &amp; un des Capitaines, qui s\u2019\u00e9toit jett\u00e9 dans une chaloupe, ayant abord\u00e9 l\u2019Amiral, d\u00eet \u00e0 Guy, qu\u2019ils \u00e9toient des Galeres de la Religion, lesquelles s\u2019en alloient en Cipre au secours du Roy, qui \u00e9toit assieg\u00e9 par le Soudan de Damas\u00a0; qu\u2019ils avoient rencontr\u00e9 cette Escadre de Sarazins, &amp; que c\u2019\u00e9toit une belle prise \u00e0 faire\u00a0; parce qu\u2019elle affoibliroit beaucoup le Soudan, qui attendoit avec impatience les munitions qu\u2019elle portoit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant la Flotte avan\u00e7oit vent arriere sur les Infidelles, &amp; tout \u00e9toit prest pour les aborder, lorsque s\u2019\u00e9tans avisez de remplir de bois &amp; de gaudron un Vaisseau qu\u2019ils avoient pris, ils y mirent le feu en m\u00eame tems, pour s\u2019en servir comme d\u2019une maniere de br\u00fblot qui devoit s\u2019attacher \u00e0 l\u2019Amiral; mais il l\u2019\u00e9vita, &amp; le combat commen\u00e7a avec beaucoup d\u2019ardeur. Les deux Galeres firent des merveilles\u00a0; elles \u00e9toient remplies d\u2019un grand nombre de Chevaliers, qui vinrent sans crainte \u00e0 l\u2019abordage, &amp; sautans dans les Vaisseaux Sarazins, assommerent tous ceux qui leur firent resistance. Les Vaisseaux de la Flotte s\u2019emparerent aussi de ceux qu\u2019ils acrocherent, de \u2013 sorte qu\u2019il n\u2019en \u00e9chapa pas un.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La prise des Vaisseaux fut considerable\u00a0; Guy fit distribuer aussi-tost tout l\u2019argent aux Troupes : il s\u2019en trouva beaucoup : il \u00e9toit destin\u00e9 pour la paye de l\u2019Arm\u00e9e du Soudan; &amp; comme l\u2019Isle de Rhodes \u00e9toit la terre la plus proche du lieu o\u00f9 le combat s\u2019\u00e9toit fait, on trouva \u00e0 propos d\u2019y aborder pour reparer le dommage que quelques Vaisseaux avoient souffert.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cette resolution les Galeres prirent le devant, &amp; allerent annoncer au Grand-Ma\u00eetre l\u2019arriv\u00e9e de la Flotte. Les Officiers luy dirent \u00ab\u00a0quels Gens c\u2019\u00e9toit que ceux qui la commandoient, le dessein de leur armement, de quelle maniere ils les avoient delivr\u00e9s de la poursuitte des Sarazins, comment ils s\u2019\u00e9toient rendus ma\u00eetres de tous leurs Vaisseaux, &amp; qu\u2019ils les conduisoient dans le Port.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Grand Ma\u00eetre receut les deux jeunes Heros avec tout l\u2019honneur possible, il les felicita de leur Victoire, les lo\u00fca de leur noble entreprise, &amp; leur fit donner les rafra\u00eechissemens qui pouvoient \u00eatre necessaires \u00e0 la Flotte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Guy &amp; Urian firent aussi present au Grand-Ma\u00eetre de tous les Vaisseaux qu\u2019ils avoient pris, &amp; donnerent de grandes lo\u00fcanges \u00e0 la valeur de ses Chevaliers, exagerans la bravoure avec laquelle ils avoient mont\u00e9 \u00e0 l\u2019abordage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce recit fit un extr\u00eame plaisir au Grand Ma\u00eetre : C\u2019\u00e9toit un homme de courage, &amp; fort jaloux de l\u2019honneur de son Ordre, dont il \u00e9toit devenu le Chef par les grandes actions, qu\u2019il avoit faites contre les Mahometans. Il \u00e9toit amy intime du Roy de Cipre, &amp; souffroit impatiemment de le voir \u00e9troitement serr\u00e9 par les Infidelles. Il leur raconta aussi fort au long la cause de cette guerre\u00a0; comment le Soudan avoit voulu \u00e9pouser la Princesse Hermine\u00a0; le refus que le Roy luy en avoit fait \u00e0 moins qu\u2019il ne se fit Chr\u00e9tien\u00a0; de quelle maniere il avoit m\u00e9pris\u00e9 cette proposition\u00a0; mais qu\u2019il \u00e9toit si amoureux de cette Princesse, qu\u2019il avoit pris la resolution de venir la chercher avec cent mille combattans\u00a0; que ses Troupes \u00e9toient en mauvais \u00e9tat, \u00a0&amp; par la fatigue du Siege de Famagouste, qui duroit depuis long-tems, \u00a0&amp; par la difficult\u00e9 de tirer des convois de loin pour une Arm\u00e9e si nombreuse\u00a0; tellement qu\u2019il tenoit leur perte asseur\u00e9e par la prise de celuy qu\u2019on venoit de luy enlever. En effet, le Grand-Ma\u00eetre fut si per suad\u00e9 que le Soudan ne pouvoit plus tenir devant Famagouste apr\u00e9s cette perte, qu\u2019il offrit \u00e0 Guy, &amp; \u00e0 Urian de les accompagner, pour partager la Gloire d\u2019assister \u00e0 la deroute de son Arm\u00e9e, ce qu\u2019ils acc\u00e9pterent avec beaucoup de joye.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant qu\u2019on travailloit \u00e0 la reparation de la flotte, &amp; que le GrandMa\u00eetre songeoit \u00e0 armer de son c\u00f4t\u00e9, les deux Freres tenoient souvent conseil, pour prendre de justes mesures auparavant de se remettre en mer, &amp; il fut resolu qu\u2019avant toutes choses on d\u00e9p\u00eacheroit un brigantin, \u00a0mont\u00e9 par un Chevalier de l\u2019Ordre, pour donner avis du secours au Gouverneur du Fort de Limisson, qui \u00e9toit le plus pr\u00e9s de Rhodes, afin qu\u2019il en avert\u00eet le Roy, \u00a0&amp; luy fit rendre une Lettre de la part des deux Freres\u00a0; elle estoit con\u00e7\u00fb\u00eb en ces terme<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>SIRE,<\/em>\u00a0<em>La nouvelle de la Guerre que le<\/em>\u00a0<em>Soudan de Damas a declar\u00e9e si injustement \u00e0 v\u00f4tre Majest\u00e9 \u00e9tant venu\u00eb jusqu\u2019en France, nous en avons<\/em>\u00a0<em>est\u00e9 tellement touch\u00e9s, que nous nous<\/em>\u00a0<em>sommes embarquez aussi-tost auec un<\/em>\u00a0<em>grand nombre d\u2019Officiers, qui commandent nos Troupes, pour aller \u00e0<\/em>\u00a0<em>v\u00f4tre secours\u00a0; heureux si nous pouvons r\u00e9pandre n\u00f4tre sang pour le so\u00fbtien de la Religion Catholique, rendre la libert\u00e9 a un aussi grand Roy<\/em>\u00a0<em>que vous \u00eates, &amp; delivrer de l\u2019oppression d\u2019un Barbare la vertu d\u2019une<\/em>\u00a0<em>Princesse, qui attire la veneration de<\/em>\u00a0<em>tous les c\u0153urs. La Victoire que le<\/em>\u00a0<em>Ciel vient de nous donner sur une escadre du Soudan, est un augure certain de sa ruine\u00a0; le Grand-Ma\u00eetre<\/em>\u00a0<em>de Rhodes en est si persuad\u00e9, qu\u2019il se<\/em>\u00a0<em>prepare \u00e0 nous accompagner, pour assister \u00e0 la d\u00e9route de vos Ennemis;<\/em>\u00a0<em>tenez-la donc pour asseur\u00e9e\u00a0; puis que<\/em>\u00a0<em>v\u00f4tre cause est celle de Dieu-m\u00eame.<\/em>\u00a0<em>Nous le prions qu\u2019il vous continu\u00eb<\/em>\u00a0<em>sa protection.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>GUY ET URIAN DE LUSIGNAN<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Brigantin \u00e9tant parti par un bon vent, arriva bien t\u00f4t au port de Limisson, &amp; le Chevalier rendit une Lettre du Grand Ma\u00eetre au Gouverneur, par laquelle il le prioit de faire tenir au plus vite celle de Guy au Roy, &amp; dans le moment le Gouverneur en chargea un Sarrasin affid\u00e9, qu\u2019il tenoit to\u00fbjours aupr\u00e9s de luy, pour aller au camp des Ennemis, &amp; luy en porter des nouvelles. Cet espion \u00e9toit tres adroit\u00a0; sa nation luy donnoit un grand avantage\u00a0; &amp; il prenoit si bien son tems, qu\u2019il entroit aussi dans la Ville quand il le vouloit sans \u00eatre aper\u00e7u.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019espion passa heureusement, &amp; le Roy eut une joye incroyable du secours qui luy venoit. Le Gouverneur avoit envoy\u00e9 \u00e0 Sa Majest\u00e9 la Lettre du Grand Ma\u00eetre, qui marquoit ce qu\u2019il avoit p\u00fb apprendre de la force de la Flotte, &amp; de la prise des Vaisseaux du Soudan. L\u2019impatience que le Roy eut de renvoyer l\u2019espion, luy fit mettre la main \u00e0 la plume dans le m\u00eame tems, pour faire la r\u00e9ponse qui suit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A Guy, &amp; \u00e0 Urian de Lusignan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>SEIGNEURS,<\/em>\u00a0<em>Le premier objet de v\u00f4tre voyage<\/em>\u00a0<em>\u00e9tant la gloire de Dieu dans le soutien de la Foy, je suis persuad\u00e9, comme vous, que la perte du Soudan est<\/em>\u00a0<em>in\u00e9vitable, &amp; il est tres \u2013 vray que<\/em>\u00a0<em>le Ciel vient de nous en donner des<\/em>\u00a0<em>marques sensibles, en faisant tomber<\/em>\u00a0<em>ses Vaisseaux dans vos mains\u00a0; mais<\/em>\u00a0<em>comme il se peut faire que le barbare,<\/em>\u00a0<em>connoissant que la prise du convoy<\/em>\u00a0<em>qu\u2019il attendoit, le met hors d\u2019\u00e9tat de<\/em>\u00a0<em>de demeurer plus long-tems devant cette Place, vondra faire un effort<\/em>\u00a0<em>pour l\u2019emporter, je vous prie instamment de voler \u00e0 n\u00f4tre secours. Vous<\/em>\u00a0<em>\u00eates les Anges tutelaires que Dieu a<\/em>\u00a0<em>chargez de n\u00f4tre conservation\u00a0; puisqu\u2019elle vous est confi\u00e9e, ne nous<\/em>\u00a0<em>laissez pas perir \u00e0 vos yeux.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>LE ROY DE CYPRE.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant que le Roy faisoit ses dep\u00eaches, la Princesse Hermine s\u2019informoit avec grand soin de l\u2019espion quels \u00e9toient ces deux Seigneurs de Lusignan, leur \u00e2ge, &amp; l\u2019\u00e9tat de leurs troupes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Madame, r\u00e9pondit l\u2019espion, j\u2019ay \u00e9t\u00e9 fort attentif au recit que le Chevalier de Rhodes en a fait a n\u00f4tre Gouverneur. Ce sont deux Seigneurs d\u2019ude Maison tres-illustre en France, &amp; qui sont suivis de la plus belle Noblesse qu\u2019on ait jamais vu\u00eb\u00a0; ils sont jeunes. L\u2019a\u00een\u00e9 \u00e0 le visage court, diton, &amp; les oreilles fort grandes\u00a0; mais c\u2019est un grand homme tres-bien fait, qui a le port majestueux, &amp; l\u2019air martial. Le cadet n\u2019a pas la taille si avantageuse que son frere, quoy qu\u2019elle soit belle\u00a0; il a aussi un \u0153il plus haut que l\u2019autre\u00a0; mais le Chevalier assure que ces defauts ne leur messieyent point, ajo\u00fbtant qu\u2019ils viennent en bonne resolution d\u2019exterminer l\u2019arm\u00e9e du Soudan, &amp; que l\u2019a\u00een\u00e9 dit tout haut, que si le malheur avoit voulu que le Soudan e\u00fbt pris Famagouste avant son arriv\u00e9e, &amp; qu\u2019il vous e\u00fbt emmen\u00e9e avec luy, il auroit \u00e9t\u00e9 vous chercher jusqu\u2019au fond de ses Etats, pour ne pas laisser une Princesse aussi charmante que vous entre les bras d\u2019un barbare.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hermine eut un plaisir extr\u00e9me d\u2019entendre ce discours\u00a0; &amp; comme l\u2019amour se sert de toutes les routes pour parvenir au c\u0153ur, la Princesse en fut si bien touch\u00e9e, qu\u2019elle commen\u00e7a d\u2019aimer un Heros, qui avoit pour elle de si beaux sentimens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant le Roy, impatient de faire partir l\u2019espion, le chargea de son paquet : &amp; cet homme repassa \u00e0 travers l\u2019arm\u00e9e ennemie sans \u00eatre arr\u00eat\u00e9; il porta les d\u00e9p\u00eaches au Gouverneur, qui expedia au plut\u00f4t le Chevalier, qu\u2019un vent aussi favorable que le premier reporta bien-t\u00f4t dans le port de Rhodes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s son arriv\u00e9e les deux jeunes Guerriers, qui ne respiroient que le sang des Infideles, &amp; la gloire de venir \u00e0 bout d\u2019une entreprise, qui attiroit les yeux de toute la Chretient\u00e9, flattez encore par la Lettre du Roy de Cipre, h\u00e2toient leur embarquement, &amp; le Grand Ma\u00eetre joignit ses soins \u00e0 leur ardeur, en sorte que peu de jours apr\u00e9s la flotte se remit \u00e0 la voile, &amp; arriva heureusement au port de Limisson.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Gouverneur qui avoit ordre de les bien recevoir, leur fit tous les honneurs imaginables. Il fut surpris de la taille &amp; de la fiert\u00e9 de Guy, du bon air d\u2019Urian\u00a0; &amp; il admira au d\u00e9barquement non seulement la beaut\u00e9 des troupes, mais encore la bonne volont\u00e9 qu\u2019elles faisoient paro\u00eetre d\u2019aller aux ennemis. Ce Gouverneur \u00e9toit un homme d\u2019une grande experience, &amp; le Roy de Cipre avoit tant de confiance en sa valeur, qu\u2019il luy avoit abandonn\u00e9 la conservation de son pays, depuis qu\u2019il s\u2019\u00e9toit enferm\u00e9 dans Famagouste, &amp; donn\u00e9 le commandement de toutes les Troupes, qui gardoient ses Places.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La premiere chose que firent les deux freres, ce fut de charger le Gouverneur de donner avis au Roy qu\u2019ils avoient mis pied \u00e0 terre, &amp; qu\u2019ils alloient joindre leurs Troupes aux siennes, pour marcher \u00e0 son secours. Le Gouverneur se servit de son m\u00eame espion pour cela, &amp; Guy le chargea en particulier d\u2019un billet pour la Princesse, qui contenoit ces paroles :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>J\u2019ay cr\u00fb, Madame, qu\u2019apr\u00e9s avoir<\/em>\u00a0<em>fait s\u00e7avoir au Roy le sujet de mon<\/em>\u00a0<em>entreprise, je devois aussi vous en rendre compte\u00a0; puisque vous y avez la<\/em>\u00a0<em>meilleure part. Je m\u2019attendois \u00e0 trouver icy tous les jeunes Princes de la<\/em>\u00a0<em>Chretient\u00e9, parce qu\u2019il n\u2019y en a pas<\/em>\u00a0<em>un, qui ne soit oblig\u00e9 d\u2019embrasser la<\/em>\u00a0<em>cause d\u2019une si belle Princesse; &amp; comme je n\u2019en voy point paro\u00eetre, je connois que le Ciel a reserv\u00e9 \u00e0 moy seul<\/em>\u00a0<em>l\u2019honneur de vous d\u00e9livrer de l\u2019oppression. Je vais donc exposer ma vie avec<\/em>\u00a0<em>plaisir pour vous en voir bien-t\u00f4t d\u00e9gag\u00e9e. Mais, helas\u00a0! ilse peut faire,<\/em>\u00a0<em>qu\u2019en voulant vous procurer la libert\u00e9, je travailleray \u00e0 me charger de<\/em>\u00a0<em>fers.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>GUY DE LUSIGNAN.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019adroit Espion qui n\u2019avoit pas encore manqu\u00e9 son passage, rendit la Lettre du Gouverneur au Roy. Ce Prince eut beaucoup de joye d\u2019apprendre le d\u00e9barquement du secours, &amp; Hermine n\u2019en eut pas moins en lisant le billet de Guy. L\u2019amour avoit d\u00e9ja fait de grands pr\u00e9paratifs dans son c\u0153ur, pour y recevoir ce jeune Heros\u00a0; c\u2019est pourquoy il n\u2019eut pas de peine \u00e0 s\u2019en rendre ma\u00eetre, apr\u00e9s la lecture de son billet, &amp; il s\u2019y \u00e9tablit avec un empire si absolu, que la Princesse commen\u00e7a de s\u2019en inquieter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant le Roy, qui avoit travaill\u00e9 \u00e0 expedier l\u2019espion, \u00e9toit sur le point de le faire partir, quand on luy apporta la nouvelle que les assiegeans venoient de repousser ses troupes dans une sortie, &amp; qu\u2019ils paroissoient en plusieurs endroits autour de la Ville. Cet avis fit retarder le depart de l\u2019espion jusqu\u2019\u00e0 la nuit\u00a0; ainsi la Princesse eut le tems de le charger d\u2019une r\u00e9ponse pour Guy, laquelle \u00e9toit con\u00e7u\u00eb en ces termes :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Il est impossible, Seigneur, de donner \u00e0 v\u00f4tre generosite des lo\u00fcanges proportionn\u00e9es \u00e0 son merite. En mon particulier, je luy suis tres-redevable, puisque la noble entreprise qui vous amene en ce Royaume, me regarde si fort. V\u00f4tre grand dessein est trop appuy\u00e9 du Ciel, pour ne pas vous augurer la victoire. Ne craignez point de perdre v\u00f4tre libert\u00e9 en vous exposant pour la n\u00f4tre. J\u2019ose vous asseurer que vous ne devez vous preparer qu\u2019\u00e0 des conqu\u00eates\u00a0; mettez-vous seulement en \u00e9tat de les faire au plut\u00f4t. Adieu.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>LA PRINCESSE HERMINE.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme l\u2019amour est to\u00fbjours mysterieux, Hermine ne parla point \u00e0 son pere du billet qu\u2019elle avoit re\u00e7\u00fb; elle se retiroit m\u00eame en secret pour le lire souvent, &amp; elle se livroit ainsi toute entiere \u00e0 sa passion naissante. Guy de son c\u00f4t\u00e9 trouva tant d\u2019esprit dans la r\u00e9ponse de cette Princesse, qu\u2019il en fut charm\u00e9. Il se h\u00e2ta de travailler \u00e0 la voir, &amp; il commen\u00e7a d\u00e9s ce moment \u00e0 regarder le Soudan comme son ennemi, &amp; son rival tout ensemble.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant ce tems-l\u00e0 le Gouverneur avoit envoy\u00e9 des Courriers dans tous les lieux-du Royaume, o\u00f9 il y avoit des troupes, pour les assembler \u00e0 un rendez-vous qu\u2019il leur donnoit. Sibien qu\u2019en peu de tems il amassa quatorze mille hommes de troupes r\u00e9gl\u00e9es, &amp; celles du secours en composoient pr\u00e9s de quinze mille. Ces deux corps \u00e9tant joints marcherent aux Ennemis, &amp; ils n\u2019en \u00e9toient plus qu\u2019\u00e0 deux journ\u00e9es lors que le Soudan en fut averti.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Gouverneur de Limisson, qui connoissoit tres-bien le pays, conseilla \u00e0 Guy d\u2019envoyer des troupes pour s\u2019emparer d\u2019un pont qui \u00e9toit sur la route de Famagouste, &amp; dont il falloit absolument se rendre ma\u00eetre pour s\u2019assurer le passage d\u2019une petite riviere qui n\u2019\u00e9toit point gayable, &amp; dont les bord \u00e9toient fort \u00e9levez. Guy y envoya un gros d\u00e9tachement\u00a0; &amp; apr\u00e8s avoir fait la rev\u00fb\u00eb de son Arm\u00e9e, elle ne se trouva compos\u00e9e que d\u2019environ vingt-neuf mille hommes, ce qui \u00e9toit un nombre bien in\u00e9gal \u00e0 celuy des Ennemis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant Guy, qui ne s\u2019embarrassoit pas du nombre, donna les ordres pour marcher\u00a0; mais le Gouverneur, qui \u00e9toit de ces gens, qui sont persuadez, que le Ciel est to\u00fbjours pour les gros bataillons, representa qu\u2019il y auroit une espece de temerit\u00e9 d\u2019aller attaquer cent mille hommes bien retranchez avec vingt neuf, &amp; que si l\u2019on vouloit differer un peu, il feroit venir jusqu\u2019aux Milices qui gardoient les C\u00f4tes\u00a0; puis qu\u2019aparemment les Sarazins ne songeroient pas \u00e0 y faire des descentes quand ils verroient une Arm\u00e9e en face de leur Camp.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette proposition suspendit l\u2019ordre que Guy avoit donn\u00e9 pour la marche, &amp; il assembla le Conseil de Guerre, pour montrer qu\u2019il ne vouloit rien faire temerairement\u00a0; chacun donna son avis\u00a0; &amp; Guy remontra, \u00ab\u00a0qu\u2019il falloit un tems considerable \u00e0 ces troupes dispers\u00e9es pour venir le joindre\u00a0; que cependant, les Sarazins avertis pourroient donner un assaut general \u00e0 la Place, &amp; la mettre en danger d\u2019\u00eatre prise\u00a0; que le Roy m\u00eame craignoit cette extremit\u00e9\u00a0; qu\u2019il falloit pren dre le Soudan au d\u00e9pourvu pendant qu\u2019il n\u2019\u00e9toit pas encore averty de leur arriv\u00e9e, &amp; qu\u2019enfin le grand nombre n\u2019\u00e9toit point \u00e0 craindre dans cette occasion, parce qu\u2019aparemment l\u2019Ennemy les attendroit dans ses retranchemens. Ajo\u00fbtant que la victoire ne d\u00e9pend pas de la multitude des Troupes, qui embarrasse le plus souvent un General\u00a0; qu\u2019une poign\u00e9e de Gens, bien aguerris &amp; bien commandez, \u00e9toient to\u00fbjours victorieux\u00a0; &amp; qu\u2019Alexandre ne vouloit que dix mille hommes pour conquerir toute la terre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Guy pronon\u00e7a ce discours avec tant de force, que tous les Officiers Generaux furent de son sentiment, &amp; d\u00eerent tout haut qu\u2019il \u00e9toit digne luy-m\u00eame de cette conqu\u00eate, puis qu\u2019il en paroissoit si penetr\u00e9. L\u2019Arm\u00e9e marcha dans le m\u00eame tems, &amp; si \u00e0 propos, que le lendemain on re\u00e7ut nouvelle que les Sarazins, apr\u00e9s avoir envoy\u00e9 reconno\u00eetre les Troupes qui gardoient le Pont, s\u2019avan\u00e7oient au nombre de dix mille pour les en chasser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019importance de conserver ce passage fit que Guy laissa son frere &amp; le Grand-Ma\u00eetre \u00e0 la garde du Camp, &amp; monta \u00e0 cheval suivi du Gouverneur, &amp; de l\u2019\u00e9lite de la Cavalerie. A peine \u00e9toit-il en marche qu\u2019il re\u00e7ut un second avis, qui lui aprenoit que les Sarazins avoient d\u00e9ja forc\u00e9 un des retranchemens qu\u2019on avoit fait \u00e0 la t\u00eate du Pont. Il doubla le pas \u00e0 cette nouvelle, &amp; arriva assez \u00e0 tems pour so\u00fbtenir ses Gens, qui avoient grand besoin de sa presence; car les Infidelles, animez par un heureux commencement, combattoient avec vigueur\u00a0; mais ils se virent bientost chassez de leur petite conqu\u00eate, &amp; Guy les ayant repoussez dans la plaine, tomba sur eux d\u2019une si rude maniere, le sabre \u00e0 la main, \u00e0 la t\u00eate de sa Cavalerie, qu\u2019il les mit en fuite, &amp; les mena battans jusqu\u2019\u00e0 trois lieu\u00ebs de leur Camp, apr\u00e9s en avoir assomm\u00e9 la plus grande partie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Soudan fut extr\u00eamement sur pris au recit de ce combat, &amp; particulierement de la relation qu\u2019on luy fit de la valeur de ses nouveaux Ennemis : il ne s\u00e7avoit quels Gens ce pouvoit \u00eatre, ny d\u2019o\u00f9 ils pouvoient venir. Cependant la nouvelle qui luy \u00e9toit arriv\u00e9e de la prise de son Convoy, luy fit soup\u00e7onner qu\u2019ils \u00e9toient conduits par le Grand Ma\u00eetre de Rhodes, qui l\u2019avoit to\u00fbjours inquiet\u00e9 depuis le siege\u00a0; mais il ne pouvoit s\u2019imaginer qu\u2019ils fussent en grand nombre, &amp; capables de le venir attaquer; ce qui le porta \u00e0 rester dans ses retranchemens jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il en f\u00fbt mieux instruit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant Guy avoit envoy\u00e9 ordre \u00e0 l\u2019Arm\u00e9e de marcher, elle vint camper le lendemain au Pont, &amp; le jour d\u2019apr\u00e9s ce jeune Heros, qui avoit choisi un terrain avantageux \u00e0 deux lieu\u00ebs des Ennemis, disposa toutes ses troupes d\u2019une maniere qu\u2019elles paroissoient en grand nombre, dans le dessein d\u2019obliger le Soudan \u00e0 ne point sortir de ses retranchemens. En effet ce stratag\u00eame r\u00e9\u00fcssit, car ses Espions luy ayant raport\u00e9 que les Chr\u00eatiens s\u2019\u00e9tendoient assez loin le long des postes du Camp, il resolut de ne point quitter la deffense de ses lignes, crainte de se trouver plus foible en partageant son Arm\u00e9e, &amp; il se contenta de faire observer la contenance de ses Ennemis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Guy de son c\u00f4t\u00e9 ne faisoit travailler \u00e0 aucun retranchement, pour deux raisons. La premiere, parce qu\u2019il avoit dessein d\u2019attaquer le Soudan \u00e0 d\u00e9couvert dans les endroits les plus foibles\u00a0; &amp; la seconde, pour faire conno\u00eetre \u00e0 son Arm\u00e9e, qu\u2019il falloit vaincre, ou mourir\u00a0; puis qu\u2019elle n\u2019avoit aucune retraite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant que ce General attendoit le tems qu\u2019il avoit resolu d\u2019executer ses projets, il envoyoit de gros partis pour fatiguer les Sarazins par de frequentes allarmes\u00a0; ce qui r\u00e9\u00fcssissoit heureusement : car cette hardiesse de venir attaquer sans cesse leur inspiroit une crainte, qui se trouvoit fortifi\u00e9e par le bruit, qui s\u2019\u00e9toit r\u00e9pandu entre eux de la valeur de ces nouveaux Ennemis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Soudan se voyoit fort embarrass\u00e9 dans la situation o\u00f9 \u00e9toient alors ses affaires. l. Le convoy qu\u2019on venoit de luy enlever, luy faisoit grand tort, parce que les munitions de guerre, &amp; de bouche commen\u00e7oient \u00e0 luy manquer. Il. Il avoit ent\u00eate une arm\u00e9e, qu\u2019il croyoit plus forte de beaucoup qu\u2019elle n\u2019\u00e9toit, &amp; il s\u2019apercevoit que ses troupes sembloient la redouter. III. Il confideroit que si la mauvaise fortune luy en vouloit, il n\u2019avoit pas suffisamment de Vaisseaux pour sa retraite. Toutes ces reflexions luy firent prendre le party d\u2019envoyer proposer au Roy de Cipre un accommodement, qui \u00e9toit de luy donner sa fille en mariage, de luy assurer la succession de sa Couronne, &amp; de luy rembourser les frais de la guerre\u00a0; moyennant quoy il \u00e9toit pr\u00eat de se faire Chr\u00e9tien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Roy r\u00e9pondit \u00e0 l\u2019Envoy\u00e9 du Soudan\u00a0; qu\u2019il n\u2019\u00e9toit pas \u00e0 present le ma\u00eetre de regler seul une affaire de cette importance, &amp; qu\u2019il falloit qu\u2019il en communiqu\u00e2t avec ses alliez, qui venoient d\u2019arriver \u00e0 son secours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Soudan qui avoit besoin de m\u00e9nager le tems, crut que ces conferences le jetteroient trop loin\u00a0; c\u2019est pourquoy il pressa le Roy de se d\u00e9terminer seul. Ce Prince qui \u00e9toit fatigu\u00e9 de se voir enferm\u00e9, &amp; qui craignoit l\u2019\u00e9venement des armes, envoya aussi vers le Soudan un de ses Conseillers, pour luy faire comprendre les raisons indispensables qu\u2019il avoit de ne rien faire sans la participation de ses amis, &amp; des Etats de son Royaume.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais pendant ces all\u00e9es, &amp; venu\u00ebs, la Princesse Hermine, qui voyoit l\u2019irresolution de son pere, &amp; qui apprehendoit de tomber entre les mains du Soudain sous pretexte de sa conversion, crut qu\u2019il \u00e9toit \u00e0 propos d\u2019\u00e9crire \u00e0 Guy ce qui se passoit, afin qu\u2019il y apport\u00e2t du remede, s\u2019il \u00e9toit vray qu\u2019il e\u00fbt quelque dessein pour elle. La difficult\u00e9 \u00e9toit de luy faire tenir sa Lettre; mais l\u2019occasion luy en devint favorable par l\u2019arriv\u00e9e du m\u00eame espion dont nous avons parl\u00e9. Guy l\u2019envoyoit au Roy pour l\u2019avertir qu\u2019il attaqueroit le lendemain \u00e0 la pointe du jour les retranchemens du Soudan par quatre endroits differens, dont la veritable attaque seroit vis-\u00e0-vis la Tour de S. Jean, &amp; qu\u2019il e\u00fbt \u00e0 ne pas manquer au premier bruit de faire des sorties par toutes les portes de la Ville, dont la plus forte seroit du c\u00f4t\u00e9 de cette Tour\u00a0; mais qu\u2019il attendoit le retour de l\u2019espion pour s\u00e7avoir la volont\u00e9 de Sa Majest\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Roy fut surpris de cet avis \u00e0 cause du pourparler o\u00f9 il \u00e9toit avec le Soudan; toutefois il ne balan\u00e7a pas \u00e0 le rompre d\u00e9s le soir m\u00eame, pour disposer les sorties &amp; se preparer au combat du lendemain. Il renvoya donc l\u2019espion sur le champ avec sa r\u00e9ponse, &amp; la Princesse le chargea aussi de la Lettre qu\u2019elle avoit \u00e9crite avant que la conference f\u00fbt rompu\u00eb, parce qu\u2019elle ne pouvoit faire qu\u2019un bon effet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut s\u00e7avoir que pendant une maniere de treve qu\u2019il y avoit eu\u00eb, quelques Officiers Sarazins \u00e9toient venus se promener jusqu\u2019aux portes de la Ville, &amp; y avoient v\u00fb entrer l\u2019espion assez v\u00eete, ce qui leur avoit donn\u00e9 du soup\u00e7on; ensuite se retirans le soir, apr\u00e9s avoir fait le tour de la Place, ils aper\u00e7\u00fbrent le m\u00eame homme qui sortoit par une poterne, ce qui les obligea \u00e0 courir pour le couper \u00e0 travers les jardins, &amp; l\u2019ayant atteint, ils le conduisirent au Soudan, qu\u2019ils trouverent plein de fureur de l\u2019affront, qu\u2019il croyoit que le Roy de Cipre luy faisoit, de refuser son alliance \u00e0 des conditions qu\u2019il luy avoit demand\u00e9es autrefois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce Prince \u00e9toit extr\u00eamement amoureur d\u2019Hermine. Sa passion avoit commenc\u00e9 \u00e0 la Cour du Roy d\u2019Armenie, oncle de cette Princesse, o\u00f9 elle avoit \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9e, &amp; o\u00f9 il l\u2019avoit vu\u00eb assez long-temps. Comme il \u00e9toit tres-bien fait de sa personne, &amp; beau diseur, la Princesse l\u2019avoit \u00e9cout\u00e9, &amp; il n\u2019y avoit que la difference de Religion qui avoit \u00e9t\u00e9 un obstacle \u00e0 leur union.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Soudan \u00e9toit donc dans ces transports de fureur quand on luy amena l\u2019espion. Il l\u2019interrogea beaucoup, mais ne pouvant tirer aucune verit\u00e9 de sa bouche, il le fit appliquer \u00e0 la torture; tellement qu\u2019il avo\u00fca qu\u2019il avoit jett\u00e9 dans les jardins, o\u00f9 on l\u2019avoit arr\u00eat\u00e9, deuxLettres qu\u2019il portoit \u00e0 l\u2019arm\u00e9e des Chr\u00e9tiens. On alla les chercher, &amp; elles furent rendu\u00ebs au Soudan. La premi\u00e8re qu\u2019il ouvrit, fut celle du Roy, qui \u00e9toit con\u00e7u\u00eb en ces termes :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A Guy de Lusignan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>SEIGNEUR,<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Quand le porteur est arriv\u00e9, j\u2019\u00e9tois<\/em>\u00a0<em>dans une maniere de conference avec<\/em>\u00a0<em>le Soudan, qui me proposoit la paix<\/em>\u00a0<em>\u00e0 des conditions qui n\u2019ont que de l\u2019apparence\u00a0; car je ne puis me persuader<\/em>\u00a0<em>qu\u2019il ve\u00fcille se rendre Chr\u00e9tien. Peut<\/em>\u2013<em>\u00eatre se sert-il de ce pretexte pour gagner du tems, &amp; vous laisser refroidir. Cela est cause que j\u2019ay rompu<\/em>\u00a0<em>cette conference, pour me mettre en<\/em>\u00a0<em>\u00e9tat de faire les sorties que vous me<\/em>\u00a0<em>marquez, pendant que vous l\u2019attaquerez de v\u00f4tre c\u00f4t\u00e9. Je prie le Ciel<\/em>\u00a0<em>qu\u2019il benisse nos projets, afin que j\u2019aye<\/em>\u00a0<em>demain le plaisir de vous embrasser<\/em>\u00a0<em>victorieux.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>LE ROY DE CIPRE.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s-que le Soudan eut l\u00fb cette Lettre, il r\u00eava quelque tems\u00a0; puis il ouvrit la suivante\u00a0; &amp; y trouva ces paroles :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>J\u2019ay donn\u00e9 un sens si favorable pour<\/em>\u00a0<em>moy aux deux dernieres lignes de v\u00f4tre Lettre, Seigneur, que je fais fond<\/em>\u00a0<em>sur le mistere qu\u2019elles renferment. Songez donc que ma libert\u00e9 est entre vos<\/em>\u00a0<em>mains de toute maniere. On travaille<\/em>\u00a0<em>icy depuis deux jours \u00e0 vous priver<\/em>\u00a0<em>de la gloire de v\u00f4tre entreprise. Le<\/em>\u00a0<em>Soudan \u00e9pouvant\u00e9 de v\u00f4tre valeur<\/em>\u00a0<em>propose de se faire Chr\u00e9tien. Le Roy<\/em>\u00a0<em>est irresolu\u00a0; ainsi je pourrois bien devenir la victime qu\u2019on immoleroit \u00e0 la<\/em>\u00a0<em>paix. Cette pens\u00e9e me fait trembler,<\/em>\u00a0<em>Seigneur, &amp; si elle fait en vous un<\/em>\u00a0<em>effet pareil, je suis seure que vous mettrez tout en usage pour ne me pas voir<\/em>\u00a0<em>entre les bras de vos ennemis. Adieu.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La lecture de cette Lettre obligea le Soudan \u00e0 faire retirer tous ceux qui \u00e9toient dans son Pavillon, afin de pouvoir donner un libre cours \u00e0 ses soupirs. Il se desesperoit de voir qu\u2019il n\u2019y avoit plus de retour pour luy dans le c\u0153ur d\u2019Hermine; puis qu\u2019un rival s\u2019en \u00e9toit empar\u00e9, &amp; rival d\u2019autant plus agreable aux yeux de cette Princesse, qu\u2019il \u00e9toit \u00e0 la t\u00eate d\u2019une puissante arm\u00e9e. Mais ce qui mettoit le comble \u00e0 son desespoir, c\u2019est que sa Ma\u00eetresse le sacrifioit \u00e0 la valeur de Guy Toutes ces reflexions l\u2019accablerent si fort, qu\u2019il fut long tems dans un abbattement extr\u00e9me. Enfin il en sortit comme d\u2019un profond sommeil, &amp; reprenant ses esprits, il fit venir ses principaux Officiers, ausquels il communiqua la Lettre du Roy de Cipre. Il fut resolu qu\u2019on tireroit de tous les postes un d\u00e9tachement de vingt mille hommes, &amp; que le reste de l\u2019arm\u00e9e seroit toute la nuit sous les armes, pour s\u2019opposer au dessein des Chr\u00e9tiens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le conseil de ce d\u00e9tachement \u00e9toit l\u2019ouvrage du Soudan. Il avoit resolu dans sa colere de forcer la Ville cette nuit-l\u00e0\u00a0; ainsi tout se prepara pour l\u2019assaut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019autre c\u00f4t\u00e9 Guy ne recevant aucunes nouvelles, demeura tranquille dans son camp, attendant que le Roy renvoy\u00e2t l\u2019espion avec des ordres de ce qu\u2019on auroit \u00e0 faire. Mais sur le minuit les Gardes avanc\u00e9es donnerent avis qu\u2019on entendoit un fracas horrible du c\u00f4t\u00e9 de la Ville. Guy monta aussi-t\u00f4t \u00e0 cheval avec une partie de la Cavalerie, &amp; quand il fut arriv\u00e9 sur une \u00e9minence, qui n\u2019\u00e9toit qu\u2019\u00e0 demilieu\u00eb des retranchemens des Sarazins, il connut qu\u2019effectivement le Soudan attaquoit la Ville. Que faire dans cette conjoncture\u00a0? Il donna l\u2019allarme seulement en trois ou quatre endroits, pour faire diversion, &amp; trouva les Ennemis bien preparez. Il y en eut qui se hazarderent \u00e0 sortir, &amp; ils furent taillez en pieces, dans le chagrin o\u00f9 \u00e9toient les Chr\u00e9tiens de ne pouvoir secourir les assiegez. Le Roy de son c\u00f4t\u00e9, qui avoit donn\u00e9 ses ordres pour les sorties, ne fut pas pris au d\u00e9pourv\u00fb. Le Soudan ne tenta aucun endroit qu\u2019il n\u2019y f\u00fbt bien re\u00e7u, &amp; les Sarazins ne gagnerent pas un pied de terre pendant plus de six heures que l\u2019assaut dura. Comme la nuit \u00e9toit obscure, les assiegeans souffrirent beaucoup en certains endroits, o\u00f9 ils s\u2019entre-tuerent les uns les autres, croyant avoir affaire aux assiegez, qui faisoient de tems en tems des sorties, o\u00f9 ils avoient to\u00fbjours de l\u2019avantage. Enfin le Roy en voulut faire une considerable \u00e0 la t\u00eate de l\u2019\u00e9lite de ses troupes, &amp; il s\u2019y comporta avec tant de valeur, qu\u2019il repoussa les Sarazins jusques dans leur camp. Le Soudan n\u2019\u00e9toit pas present \u00e0 cette occasion\u00a0; il \u00e9toit all\u00e9 au secours d\u2019un quartier o\u00f9 Guy avoit donn\u00e9 une fois allarme : toutefois \u00e9tant averty de l\u2019avantage du Roy, il accourut avec un nombre considerable de Troupes, &amp; trouva que les Vainqueurs avoient fait un grand carnage\u00a0; &amp; se retiroient avec des Prisonniers. Cette v\u00fb\u00eb le mit en fureur, il fit ses efforts pour leur arracher leur proye, mais le Roy les couvrant dans leur retraite arr\u00eata ses desseins. Il se fit en cet endroit de grandes actions; le Roy y brilloit le sabre \u00e0 la main, &amp; le Soudan le voyant abattre les siens de tous c\u00f4tez, luy lan\u00e7a un dard envenim\u00e9 dont il le blessa au c\u00f4t\u00e9 droit\u00a0; le Prince ne parut point \u00e9m\u00fb du coup, il retira luy-m\u00eame le dard avec une constance admirable, &amp; le rejetta au Soudan, mais glissant sur son bouclier il alla fraper un Officier qui \u00e9toit derriere lui, &amp; le tua.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fut pour lors que le combat se renfor\u00e7a, car le bruit s\u2019etant repandu dans la Ville que le Roy \u00e9toit bless\u00e9, toute la Garnison accourut de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0. On combattoit assez pr\u00e9s des portes\u00a0; c\u2019est pourquoy les Assiegez avoient l\u2019avantage d\u2019\u00eatre so\u00fbtenus par les nu\u00e9es de fleches qui sortoient des remparts. Le massacre fut grand de part &amp; d\u2019autre, &amp; le Roy malgr\u00e9 sa blessure y resta jusqu\u2019\u00e0 la retraite qui se fit en tres-bon ordre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant la Princesse, fort inquiete de la blessure du Roy, &amp; constern\u00e9e de peur par les grands efforts que faisoit le Soudan, resolut d\u2019informer Guy de l\u2019extremit\u00e9 o\u00f9 \u00e9toient les affaires, &amp; elle s\u2019y trouvoit d\u2019autant plus port\u00e9e, qu\u2019elle entrevoyoit dans la prompte entreprise du Soudan quelque chose d\u2019extraordinaire. Elle jetta donc les yeux sur un de ses Domestiques qu\u2019elle connoissoit aussi fidelle que d\u00e9termin\u00e9, &amp; luy faisant prendre l\u2019habit d\u2019un des Prisonniers qu\u2019on venoit defaire, elle le chargea de la Lettre qui suit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>SEIGNEUR,<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les efforts surprenans que le Soudan fait depuis le commencement de<\/em>\u00a0<em>la nuit pour forcer la Ville, &amp; la<\/em>\u00a0<em>tranquilit\u00e9 qu\u2019on voit du c\u00f4t\u00e9 des retranchemens, nous font croire que<\/em>\u00a0<em>l\u2019Espion qu\u2019on vous renvoya hier a<\/em>\u00a0<em>\u00e9te arr\u00eat\u00e9. Nos Troupes se surpassent pour la deffense\u00a0; mais le Roy<\/em>\u00a0<em>vient d\u2019\u00eatre bless\u00e9 dangereusement<\/em>\u00a0<em>de la main du Soudan meme, dans<\/em>\u00a0<em>une sortie. Vous voyez par ce recit<\/em>\u00a0<em>le peril o\u00f9 je suis expos\u00e9e : songez \u00e0<\/em>\u00a0<em>m\u2019en delivrer au pl\u00fbtost, pour voir<\/em>\u00a0<em>couronner v\u00f4tre ouvrage.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le domestique travesty sortit heureusement \u00e0 la faveur des ombres, &amp; marcha vers les retranchemens dans un endroit o\u00f9 il n\u2019entendoit aucun bruit\u00a0; c\u2019\u00e9toit aussi un lieu qui n\u2019etoit gard\u00e9 que par la veu\u00eb des Sentinelles, de mani\u00e8re qu\u2019il en aprocha facilement, &amp; trouva encore la commodit\u00e9 de monter sur le parapet, \u00e0 l\u2019aide de quelques fassines qu\u2019on y avoit laiss\u00e9es\u00a0; mais le remu\u00ebment des feuilles ayant attir\u00e9 une sentinelle qui en \u00e9toit assez prez, il prit le party de se jetter de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 dans le foss\u00e9, &amp; ne se fit aucun mal, parce que la terre \u00e9toit nouvellement remu\u00e9e\u00a0; la Sentinelle s\u2019\u00e9cria, le Corps de Garde accourut, &amp; l\u2019on tira plusieurs fleches, mais inutilement\u00a0; car cet homme \u00e9toit alerte, &amp; s\u00e7avoit tres-bien les chemins.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A peine \u00e9toit-il \u00e0 demy-lieu\u00eb de l\u00e0, qu\u2019il fut \u00e9tonn\u00e9 d\u2019entendre devant luy un hannissement de chevaux, qui continuoit dans une longue \u00e9tendu\u00eb de terrain, ce qui l\u2019obligea de rester au lieu o\u00f9 il se trouvoit pour attendre le jour, &amp; voir quels Gens ce pouvoit \u00eatre\u00a0; il en fut bient\u00f4t \u00e9claircy\u00a0; parce que des Cavaliers, qui battoient l\u2019estrade, l\u2019ayant aper\u00e7u \u00e0 la pointe du jour, &amp; croyans que c\u2019\u00e9toit un Soldat Sarazin, le menerent \u00e0 Guy, qui s\u2019\u00e9toit retir\u00e9 dans cet endroit pour rafra\u00eechir ses Troupes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A dire la verit\u00e9, Guy ne s\u2019attendoit pas \u00e0 recevoir de si tristes nouvelles, que celle qu\u2019il aprit par la Lettre de la Princesse, il ne balan\u00e7a pas \u00e0 faire partir au plus viste un Ayde de Camp pour donner ordre \u00e0 l\u2019Arm\u00e9e de le venir joindre\u00a0; cependant il monta \u00e0 cheval, &amp; alla choisir un terrain le plus avantageux qu\u2019il put pour le campement.<\/p>\n<h1 class=\"entry-title\" style=\"text-align: justify;\">Chapitre V<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Guy et Urian battent l\u2019arm\u00e9e du Soudan, et d\u00e9livrent le roy de Cipre. Guy succede \u00e0 sa Couronne. Urian est \u00e9lev\u00e9 sur le Tr\u00f4ne d\u2019Armenie.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">PENDANT que l\u2019arm\u00e9e marchoit, Urian, &amp; le Grand-Ma\u00eetre de Rhodes, \u00e0 qui l\u2019Aide de Camp avoit appris la funeste avanture qui \u00e9toit arriv\u00e9e au Roy, prirent les devants, &amp; trouverent Guy accabl\u00e9 de douleur dans l\u2019apprehension o\u00f9 il \u00e9toit de voir avorter ses desseins. Il leur fit la lecture de la Lettre de la Princesse, &amp; ils jugerent qu\u2019il n\u2019y avoit pas de tems \u00e0 perdre pour forcer les retranchemens : de sorte que l\u2019arm\u00e9e fut camp\u00e9e dans ce dessein, \u00e0 une distance proportionn\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9s que l\u2019arriere garde eut joint, Guy assembla le conseil de guerre, &amp; exposa l\u2019\u00e9tat o\u00f9 \u00e9toient les affaires : la resolution qu\u2019on avoit prise fut confirm\u00e9e, &amp; chacun alla se preparer pour les attaques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Soudan fut extr\u00e9mement surpris, lors qu\u2019il vit \u00e0 la pointe du jour la Cavalerie des Chr\u00e9tiens si proche de ses retranchemens. Il proposa \u00e0 ses Generaux de faire une sortie pour essayer de l\u2019\u00e9loigner\u00a0; mais ne voyant point paro\u00eetre d\u2019infanterie, ils crurent qu\u2019elle \u00e9toit cach\u00e9e derriere dans un fond o\u00f9 l\u2019on pouvoit avoir dessein de les attirer\u00a0: tellement qu\u2019ils resolurent d\u2019en observer seulement les mouvemens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant les Sarazins commen\u00e7oient \u00e0 s\u2019inquieter de voir si pr\u00e9s d\u2019eux des gens qui leur avoient d\u00e9ja donn\u00e9 des preuves de leur valeur. Cette crainte, dont j\u2019ay parl\u00e9, s\u2019augmentoit dans leur c\u0153ur \u00e0 mesure qu\u2019ils voyoient augmenter les troupes : car l\u2019arm\u00e9e arrivoit peu \u00e0 peu, &amp; se campoit fierement \u00e0 leur veu\u00eb sur un terrain in\u00e9gal\u00a0; ce qui les emp\u00eachoit d\u2019en conno\u00eetre la force\u00a0; mais comme le propre de la peur est de multiplier les objets, ils s\u2019imaginoient qu\u2019elle \u00e9toit pour le moins aussi nombreuse que la leur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant au Soudan, il fit cesser les attaques de la Ville \u00e0 l\u2019approche de l\u2019arm\u00e9e, pour n\u2019avoir plus d\u2019autre soin que de visiter ses postes, &amp; encourager ses troupes au combat. Il leur asseuroit, \u00ab\u00a0Que les gens qu\u2019ils voyoient n\u2019\u00e9toient autre chose que les Milices du Royaume, jointes \u00e0 un ramassis de Chr\u00e9tiens, qui \u00e9toient recrus des fatigues de la mer.\u00a0\u00bb\u00a0Mais on persuade difficilement contre l\u2019experience\u00a0; les deux rencontres o\u00f9 les Sarazins en \u00e9toient venus aux mains avec ces m\u00eames gens, leur prouvoient le contraire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute la journ\u00e9e se passa en preparatifs de c\u00f4t\u00e9 &amp; d\u2019autre, &amp; d\u00e9s que la nuit fut arriv\u00e9e, Guy fit \u00e9teindre tous les feux de son camp, afin que les Sarazins ne pussent conno\u00eetre le nombre des troupes qu\u2019il disposeroit pour les attaques. Il en fit faire d\u2019abord plusieurs seulement pour fatiguer les Ennemis, &amp; pendant ce tems l\u00e0 l\u2019arm\u00e9e se reposoit\u00a0; mais elle \u00e9toit sous les armes, afin d\u2019\u00eatre pr\u00eate \u00e0 repousser ceux qui oseroient sortir des retranchemens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin Guy, las de se jo\u00fcer des Sarazins, &amp; de donner la peine au Soudan de courir sans cesse inutilement d\u2019un poste \u00e0 un autre pour en appuyer la d\u00e9fense, fit insulter les retranchemens en six endroits differens par toute son arm\u00e9e : de ces six attaques il y en eut trois bonnes, &amp; qui \u00e9toient des postes de suite, afin que ceux qui auroient forc\u00e9 les premiers, fussent so\u00fbtenus &amp; suivis par les autres. Chaque corps \u00e9toit de huit mille hommes. Il donna le commandement du premier \u00e0 son frere, celuy du second au Grand Ma\u00eetre, &amp; il se mit \u00e0 la t\u00eate du troisi\u00e8me. Quant au Gouverneur de Limisson, il luy abandonna la conduite des fausses attaques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces troupes donnerent toutes en m\u00eame tems, &amp; les Sarazins, fatiguez des precedentes allarmes, laisserent prendre aux Chr\u00e9tiens de grands avantages, ne pouvans s\u2019imaginer que ce f\u00fbt un combat r\u00e9el\u00a0; mais reconnoissans au moyen des feux qu\u2019ils avoient allumez, que le nombre augmentoit, &amp; que plusieurs avoient d\u00e9ja gagn\u00e9 les parapets, ils se mirent dans une veritable d\u00e9fense.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant l\u2019ardeur des Chr\u00e9tiens se signaloit de tous c\u00f4tez, &amp; particulierement \u00e0 l\u2019attaque de Guy. Il avoit choisi le quartier, o\u00f9 la nuit precedente il avoit assomm\u00e9 tous les Sarazins qui avoient os\u00e9 sortir des retranchemens. Les troupes qui gardoient cet endroit, se souvenoient fort de la valeur qu\u2019elles avoient remarqu\u00e9e dans les gens avec qui elles avoient eu \u00e0 faire. C\u2019est pourquoy retrouvant cette m\u00eame valeur, elles luy disputerent si foiblement ce passage, que Guy se rendit ma\u00eetre en peu de tems de ce poste. Il en fit avertir aussi-t\u00f4t les autres Commandans, qui le suivirent, except\u00e9 Urian, qui ne le joignit qu\u2019apr\u00e9s avoir aussi forc\u00e9 l\u2019endroit qu\u2019il attaquoit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9pouvante s\u2019\u00e9toit jett\u00e9e si universellement parmy les Sarazins, qu\u2019ils fuyoient en d\u00e9route de toutes parts, &amp; le Soudan ne s\u00e7ut que les Chr\u00e9tiens avoient forc\u00e9 ses retranchemens, que par les fuyards. Il ramassa donc au plus v\u00eete tous ceux qui avoient la fermet\u00e9 de le suivre, &amp; il vint droit \u00e0 Guy, qui faisant mettre ses troupes en bataille, \u00e0 mesure qu\u2019elles entroient, marchoit en victorieux, au son des trompettes, &amp; avec les drapeaux d\u00e9ployez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Soudan fut \u00e9tonn\u00e9 de voir la t\u00eate de cette arm\u00e9e marcher si fierement, &amp; en si bon ordre. Comme le jour \u00e9toit d\u00e9ja grand, il remarquoit encore, que les Pionniers avoient abbattu un long espace de ses retranchemens, &amp; que toutes les troupes avan\u00e7oient \u00e0 grands pas. Il n\u2019avoit qu\u2019environ deux mille combattans avec luy\u00a0; toutefois il ne laissa pas de se jetter en desesper\u00e9 parmy les Chr\u00e9tiens, frappant \u00e0 droite &amp; \u00e0 gauche avec une terrible hache d\u2019armes qu\u2019il tenoit \u00e0 deux mains. C\u2019\u00e9toit un grand homme fort bien fait\u00a0; c\u2019est pourquoy Guy le connut \u00e0 son air guerrier, &amp; le Soudan s\u2019imagina aussi que le Chevalier qui marchoit \u00e0 la t\u00eate des Chr\u00e9tiens, &amp; avoit tres-bonne mine, \u00e9toit ce Guy qui l\u2019avoit chass\u00e9 du c\u0153ur de sa Ma\u00eetresse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces deux Rivaux s\u2019\u00e9tant ainsi reconnus, s\u2019avancerent d\u2019un m\u00eame pas l\u2019un contre l\u2019autre, &amp; le Soudan se trouvant \u00e0 port\u00e9e, s\u2019effor\u00e7a d\u2019atteindre la t\u00eate de Guy du tranchant de sa hache\u00a0; mais il \u00e9vita le coup en se panchant sur le cou de son cheval &amp; l\u2019effort que ce barbare fit, fut si grand, que la hache en baissant s\u2019\u00e9chapa de ses mains, entra\u00een\u00e9e par son poids. Alors Guy s\u2019\u00e9tant redress\u00e9, luy donna un coup d\u2019estrama\u00e7on si violent entre le cou &amp; l\u2019\u00e9paule gauche, qu\u2019il le fit pancher sur le pommeau de sa selle\u00a0; ensuite voulant d\u00e9gager son sabre, qui se trouvoit retenu parmy la fracture des os, il l\u2019attira \u00e0 luy, &amp; le pr\u00e9cipita \u00e0 bas de son cheval : au m\u00eame tems les deux mille Sarazins qui le suivoient furent taillez en pieces, &amp; Guy fit aussi tost plusieurs d\u00e9tachemens pour suivre les fuyards.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ces entrefaites la Garnison de Famagouste, qui avoit pris les armes au premier bruit, estoit sortie d\u00e9s qu\u2019elle avoit aper\u00e7u la d\u00e9route des Ennemis, &amp; la plus grande partie avoit couru au Port, par ordre du Roy, pour s\u2019emparer des Vaisseaux, ce qu\u2019elle avoit execut\u00e9 heureusement, les ayant pris tous, \u00e0 l\u2019exception de deux, qui \u00e9toient d\u00e9ja \u00e0 la voile. Ce conseil venoit du Gouverneur de Limisson, qui avoit est\u00e9 le premier annoncer au Roy que les retranchemens estoient forcez. Guy avoit eu aussi la m\u00eame pr\u00e9caution, car il avoit envoy\u00e9 vers la mer un gros d\u00e9tachement sous la conduite du Grand-Ma\u00eetre\u00a0; de mani\u00e8re que tous les Sarazins qui prirent la fuite du c\u00f4t\u00e9 du Port, furent passez au fil de l\u2019\u00e9p\u00e9e\u00a0; l\u2019ordre estant donn\u00e9 de ne faire de quartier \u00e0 pas un\u00a0; mais ils vendirent leur vie fort cher\u00a0; car se voyans hors d\u2019espoir de salut, ils se ralierent plusieurs fois\u00a0; &amp; comme l\u2019endroit o\u00f9 se trouvoient leurs Vaisseaux \u00e9toit un rendez-vous naturel que leur inspiroit la peur, ils s\u2019y rencontrerent en si grand nombre, &amp; firent de si violens efforts pour s\u2019en rendre Ma\u00eetres, que Guy en estant averty fut contraint d\u2019y aller pour les exterminer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant le Roy &amp; la Princesse avoient envoy\u00e9 leurs premiers Barons, pour feliciter les deux jeunes Heros de leurs Victoires : Ils les rencontrerent dans le Pavillon du Soudan, o\u00f9 Guy, \u00e0 qui l\u2019on avoit aport\u00e9 la Cassette de ce Barbare, venoit de lire la Lettre du Roy, &amp; celle d\u2019Hermine, qu\u2019il y avoit trouv\u00e9es. Il faisoit alors toutes les reflexions que l\u2019Amour &amp; la Gloire pouvoient luy inspirer. Il \u00e9toit ravy de conno\u00eetre l\u2019\u00e9tat du c\u0153ur de la Princesse, qui s\u2019expliquoit si clairement dans cette Lettre, &amp; il se flattoit en secret de la Couronne qu\u2019elle luy offroit par sa derniere, avec autant d\u2019esprit que de tendresse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Urian \u00e9tant averty de la venu\u00eb des Barons, alla au \u2013 devant d\u2019eux pour les introduire aupr\u00e9s de son Frere. Les Envoyez les saluerent tous deux de la part du Roy &amp; de la Princesse, &amp; les asseurerent que Sa Majest\u00e9 seroit venu\u00eb elle m\u00eame leur t\u00e9moigner l\u2019extr\u00eame obligation qu\u2019elle leur avoit, si elle n\u2019\u00e9toit pas retenu\u00eb au lit, par la blessure qu\u2019elle avoit re\u00e7u\u00eb dans le dernier assaut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces deux Seigneurs, qui \u00e9toient fort chagrins de ce malheur, s\u2019informerent, avec grand soin, de l\u2019\u00e9tat de la playe du Roy, &amp; aprenant qu\u2019elle \u00e9toit tres-dangereuse, parce que le dard dont Sa Majest\u00e9 avoit est\u00e9 bless\u00e9e estoit empoisonn\u00e9, ils monterent aussi \u2013 tost \u00e0 cheval, &amp; le GrandMa\u00eetre de Rhodes \u00e9tant survenu, ils allerent ensemble t\u00e9moigner au Roy la douleur dont ils \u00e9toient penetrez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, le Peuple qui \u00e9toit accouru au-devant d\u2019eux se jettoit \u00e0 genoux \u00e0 leur veu\u00eb\u00a0; &amp; les nommoit, avec acclamation, les Liberateurs du Royaume. Ce Peuple transport\u00e9 de joye sembloit n\u2019avoir pas assez d\u2019yeux pour les regarder\u00a0; &amp; sur tout, il admiroit la majest\u00e9 qui paroissoit dans la personne de Guy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque les Victorieux arriverent \u00e0 la Ville, ils trouverent que les ru\u00ebs estoient tendu\u00ebs de tapisseries, &amp; ils passerent au milieu de tous les Officiers de la Couronne qui \u00e9toient venus \u00e0 leur rencontre. La Princesse m\u00eame, impatiente de voir son Vainqueur, se presenta aux portes du Palais pour le recevoir, suivie de toutes les Dames de la Cour magnifiquement v\u00e9tu\u00ebs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est difficile d\u2019exprimer les mouvemens du c\u0153ur de Guy, &amp; de celuy d\u2019Hermine, au moment de leur entreveu\u00eb. La Princesse sentit une \u00e9motion extraordinaire qui la fit rougir extr\u00eamement. D\u2019autre c\u00f4t\u00e9 la puissance de ses charmes excita une espece de tremblement dans la personne du Heros, que toute l\u2019Arm\u00e9e des Sarazins n\u2019avoit pas eu le pouvoir de faire na\u00eetre. Hermine se posseda neanmoins assez pour t\u00e9moigner aux deux freres combien le Roy, &amp; elle, leur \u00e9toient obligez d\u2019\u00eatre venus de si loin pour entreprendre leur d\u00e9fense, &amp; elle s\u2019excusoit de ce que la f\u00e2cheuse conjoncture des affaires estoit cause qu\u2019on ne leur faisoit pas un triomphe digne de la victoire qu\u2019ils venoient de remporter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Guy, &amp; Urian r\u00e9pondirent \u00e0 la Princesse en des termes qui luy donnerent beaucoup de plaisir \u00e0 entendre\u00a0; &amp; pendant qu\u2019ils s\u2019entretenoient de la sorte ils arriverent \u00e0 la Chambre du Roy, qui les voyant entrer se mit sur son seant, &amp; embrassa tendrement ces deux Seigneurs. Il donna toutes les lo\u00fcanges qu\u2019il put \u00e0 la grandeur de leur entreprise, &amp; \u00e0 son heureuse execution. Il combla de gloire leur valeur, &amp; celle des troupes qu\u2019ils conduisoient\u00a0; \u00e9levant sur tout les Fran\u00e7ois qui avoient fait, \u00e0 ce qu\u2019on luy avoit raport\u00e9, les plus grandes actions de cette journ\u00e9e. Enfin il avo\u00fcoit tout haut, qu\u2019il devoit \u00e0 ces Guerriers le r\u00e9tablissement de son honneur, &amp; le maintien de sa Couronne. Le Grand-Ma\u00eetre eut aussi sa part de ces lo\u00fcanges, &amp; de ces remerciemens, parce qu\u2019en effet les Chevaliers de Rhodes s\u2019etoient comportez d\u00e9s le commencement de cette guerre, avec beaucoup de bravoure &amp; de zele, pour procurer du secours \u00e0 ce Royaume.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Roy pronon\u00e7a son discours avec tant d\u2019ardeur, que sa playe jetta beaucoup de sang\u00a0; ce qui le fit tomber en foiblesse, &amp; allarma tout le monde. La Princesse \u00e9toit fort triste de l\u2019\u00e9tat o\u00f9 elle voyoit son pere, &amp; cet accident s\u2019opposoit cruellement \u00e0 la joye qu\u2019elle pouvoit avoir de contempler un Heros, \u00e0 qui elle devoit la libert\u00e9, &amp; peut \u00eatre la vie. Ce visage extraordinaire, qui s\u2019offroit \u00e0 ses yeux, &amp; qui surprenoit un chacun, ne luy parut point un defaut : on n\u2019en trouve jamais dans ce qu\u2019on aime. Elle se persuadoit que la Nature l\u2019avoit fait expr\u00e9s de cette forme, pour montrer qu\u2019elle avoit voulu rendre ce Guerrier sans pareil de toute maniere. C\u2019\u00e9toit les reflexions qui l\u2019occupoient, pendant que le Roy faisoit l\u2019\u00e9loge des Victorieux\u00a0; mais quand il tomba en foiblesse, elle n\u2019eut plus d\u2019attention qu\u2019\u00e0 sa douleur, &amp; chacun sortit de la chambre du Prince, pour laisser les Medecins en libert\u00e9 d\u2019appliquer leurs remedes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Guy &amp; Urian, qui \u00e9toient encore couverts de la poussiere du camp &amp; de la pesanteur de leurs armes, furent conduits dans des apartemens magnifiques, qu\u2019on leur avoit preparez, &amp; celuy de Guy se trouva par hazard assez pr\u00e9s de la chambre d\u2019Hermine. Cette Princesse s\u2019y \u00e9toit retir\u00e9e apr\u00e9s que le Roy fut revenu de sa foiblesse. Guy prit cette occasion pour luy rendre visite. Il la trouva fondante en larmes, &amp; elle luy parut tres-charmante dans cet \u00e9tat, parce qu\u2019il y a des femmes qui pleurent sans grimace, &amp; ont un air si tendre, qu\u2019elles en paroissent plus agreables\u00a0; mais ces belles pleureuses sont rares.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Guy fut \u00e9galement touch\u00e9 de voir Hermine briller de tant d\u2019appas, &amp; se montrer en m\u00eame tems penetr\u00e9e de tant de douleur. Comment se peut-il faire, Madame, luy dit-il en l\u2019abordant, que vous travailliez si vivement \u00e0 alterer v\u00f4tre sant\u00e9\u00a0? Croyez vous r\u00e9tablir celle du Roy en d\u00e9truisant la v\u00f4tre\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah, Seigneur\u00a0! r\u00e9pondit elle, je fais peu de cas de la mienne si celle du Roy me manque\u00a0; &amp; elle est sur le point de me manquer : car son mal augmente \u00e0 v\u00fb\u00eb d\u2019\u0153il. Ouy, Seigneur, je ne pourray survivre \u00e0 la perte de mon pere. Deux choses m\u2019enfermeront dans son tombeau; l\u2019extr\u00e9me tendresse que j\u2019ay pour luy, &amp; l\u2019\u00e9tat malheureux de ce Royaume.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 cette premiere cause de v\u00f4tre douleur, ma belle Princesse, repartit ce jeune Heros, je laisse \u00e0 v\u00f4tre raison le soin de la guerir\u00a0; mais je m\u2019offre tout entier pour remedier \u00e0 la seconde, &amp; je suis seur d\u2019y r\u00e9\u00fcssir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vous ay d\u00e9ja de si grandes obligations, Seigneur, reprit Hermine, que je n\u2019ose en exiger encore de v\u00f4tre generosit\u00e9\u00a0: car de quelle maniere pourrois je satisfaire \u00e0 tant de graces\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En suivant le penchant que vous t\u00e9moignez avoir par vos Lettres, Madame, ajo\u00fbta cet Amant : ces precieuses Lettres que j\u2019ay relu\u00ebs cent fois, &amp; dont ma bonne fortune vient d\u2019augmenter le nombre. En disant ces paroles, il tira de sa poche la Lettre de la Princesse, que le Soudan avoit intercept\u00e9e, &amp; luy raconta de quelle maniere il venoit de la recouvrer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hermine, qui se souvenoit tres-bien du stile dont cette Lettre \u00e9toit \u00e9crite, rougit en jettant les yeux dessus\u00a0; ce qui porta Guy \u00e0 luy dire : Quoy, ma charmante Princesse, vous rougissez \u00e0 la veu\u00eb de ce papier\u00a0! Avez vous honte d\u2019avoir con\u00e7\u00fb les sentimens qu\u2019il renferme\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tant s\u2019en faut, Seigneur, reprit Hermine, ces sentimens partent d\u2019un fond d\u2019estime, qui vous est trop avantageux, pour en ressentir la moindre peine. Heureuse si je puis trouver le reciproque, &amp;\u2026.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pouvez-vous craindre \u00e0 ce sujet interrompit cet Amant avec precipitation, &amp; reconnoissez vous si peu le pouvoir de vos charmes\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme il achevoit ces paroles, on vint avertir la Princesse que le Roy \u00e9toit tomb\u00e9 dans une seconde foiblesse. Elle y courut aussi-t\u00f4t, &amp; laissa son Amant penetr\u00e9 de joye. Il faisoit mille reflexions touchant la Couronne de Cipre, qu\u2019il pouvoit se mettre sur la t\u00eate en \u00e9pousant Hermine, &amp; il admiroit les effets de la providence de Dieu, qui \u00e9toient conformes aux predictions de sa Mere.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Guy, sortant de l\u2019apartement de sa Ma\u00eetresse, alla raconter \u00e0 son frere la conversation qu\u2019il avoit eu\u00eb avec elle. Ensuite ils aviserent aux moyens de faire r\u00e9\u00fcssir le dessein dont je viens de parler\u00a0; &amp; le Grand-Ma\u00eetre leur parut fort propre \u00e0 l\u2019inspirer au Roy. Il n\u2019eut pas de peine \u00e0 r\u00e9\u00fcssir dans sa negotiation : car il trouva le Prince tout dispos\u00e9 \u00e0 ce mariage. Il avoit d\u00e9ja jett\u00e9 les yeux sur Guy, \u00e0 ce sujet, d\u00e9s qu\u2019il avoit commenc\u00e9 \u00e0 sentir que le venin se glissant vers les parties nobles de son corps, luy \u00f4toit toute esperance de r\u00e9chaper. Sa veu\u00eb \u00e9toit d\u2019assurer la Couronne \u00e0 sa fille pendant le peu de tems qui luy restoit \u00e0 vivre, apprehendant qu\u2019apr\u00e9s sa mort les Grands de son Royaume ne prissent les armes pour se disputer la possession de l\u2019une &amp; de l\u2019autre. Il s\u2019en \u00e9toit m\u00eame expliqu\u00e9 avec la Princesse\u00a0; &amp; c\u2019est ce qui avoit autoriss\u00e9 l\u2019ouverture du c\u0153ur qu\u2019elle avoit faite avec son Amant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Grand Ma\u00eetre fut charg\u00e9 par Sa Majest\u00e9 d\u2019assurer son Liberateur, qu\u2019il avoit prevenu son dessein, &amp; qu\u2019il luy accordoit avec plaisir sa demande; puis qu\u2019elle affermissoit le repos de son Royaume\u00a0; ce qui \u00e9toit la seule consolation qui luy restoit en mourant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Guy re\u00e7ut une joye incroyable de cette r\u00e9ponse\u00a0; &amp; comme le Roy desiroit luy parler sur cette affaire, il alla le trouver, accompagn\u00e9 de son frere, &amp; du Grand-Ma\u00eetre. Ce Prince l\u2019embrassa avec beaucoup de tendresse, &amp; le remercia de l\u2019honneur qu\u2019il faisoit \u00e0 sa fille. Il luy dit la joye qu\u2019il ressentoit de ce que le Ciel leur avoit inspir\u00e9 en m\u00eame tems de pareils sentimens\u00a0; l\u2019avantage que le Royaume alloit recevoir d\u2019une si puissante alliance, &amp; le bonheur qui arrivoit \u00e0 la Princesse, d\u2019avoir l\u2019appuy d\u2019un si vaillant homme, pour so\u00fbtenir ses droits sur une Couronne qui luy apartenoit, &amp; que toutefois on luy auroit disput\u00e9e apr\u00e9s sa mort, sans cet heureux secours. Qu\u2019au reste il \u00e9toit tems d\u2019executer leur dessein, parce qu\u2019il sentoit que le venin aprochoit insensiblement de son c\u0153ur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces dernieres paroles toucherent extr\u00e9mement ce jeune Heros, &amp; elles suspendirent pour quelques momens l\u2019exc\u00e9s de sa joye. Il r\u00e9pondit au Roy en des termes proportionnez \u00e0 la grace qu\u2019il luy faisoit, &amp; il luy promit avec serment de so\u00fbtenir, aux d\u00e9pens de sa vie, les precieux inter\u00eats qu\u2019il luy remettoit entre les mains. Dans le m\u00eame tems le Roy envoya querir Hermine, &amp; luy demanda son consentement\u00a0; elle le donna, &amp; Guy se jetta aux pieds de la Princesse, pour luy t\u00e9moigner qu\u2019il recevoit le don de avec toute la reconnoissance possible, &amp; luy faisoit en m\u00eame tems hommage du sien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces conventions \u00e9tant faites, le Roy pria le Grand Ma\u00eetre de voir les Barons les plus considerables, &amp; les premiers Officiers de la Couronne, pour les pressentir au sujet de cette alliance\u00a0; &amp; leur dire qu\u2019il la tenoit resolu\u00eb, dans l\u2019apprehension que le Roy avoit de mourir bien-t\u00f4t. Il trouva les esprits fort partagez. Ceux qui avoient inter\u00eat de bro\u00fciller les affaires pour accommoder les leurs, alleguoient mille raisons\u00a0; &amp; entre autres, ils improuvoient fort qu\u2019on donn\u00e2t la Princesse &amp; le Royaume \u00e0 un \u00e9tranger. Ils n\u2019osoient toutefois en dire davantage, parce qu\u2019ils apprehendoient sa valeur. Les autres, qui \u00e9toient en plus grand nombre, mais qui se trouvoient plus soumis, parce qu\u2019ils \u00e9toient moins puissans, remettoient les choses \u00e0 la volont\u00e9 du Roy. Cependant tous ensemble ne paroissoient point satisfaits de voir passer le Royaume en des mains \u00e9trangeres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant que le Grand-Ma\u00eetre \u00e9toit occup\u00e9 \u00e0 ces conferences, les deux freres, qui avoient donn\u00e9 ordre de poursuivre les fuyards, &amp; de rassembler toutes les d\u00e9po\u00fcilles de cette nombreuse arm\u00e9e, qu\u2019ils venoient de d\u00e9truire, \u00e9toient allez au Camp, o\u00f9 ils travailloient \u00e0 les partager entre les soldats, &amp; s\u2019attachoient \u00e0 donner les lots les plus considerables aux troupes du Royaume, pour s\u2019attirer leur affection. Ce qui leur r\u00e9\u00fcssit\u00a0; car un peu apr\u00e9s le bruit s\u2019\u00e9tant r\u00e9pandu du dessein du Roy, les troupes en t\u00e9moignerent tant de joye, que les m\u00e9contents, qui avoient d\u00e9ja form\u00e9 quelques desseins de revolte, n\u2019oserent tenter des c\u0153urs qui paroissoient si pleins de satisfaction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant le Grand-Ma\u00eetre informa le Roy de la disposition des esprits\u00a0; mais comme c\u2019\u00e9toit un Prince absolu, &amp; qui n\u2019avoit encore rien perdu de sa fermet\u00e9, quoi qu\u2019il f\u00fbt dans un \u00e9tat desesper\u00e9, il envoya ordre le m\u00eame jour \u00e0 tous les Grands du Royaume, de le venir trouver, &amp; il leur declara nettement la resolution qu\u2019il avoit prise, de donner sa fille, &amp; sa Couronne \u00e0 Guy de Lusignan, ajo\u00fbtant \u00ab\u00a0qu\u2019il ne pouvoit les confier en de meilleures mains que dans celles du Heros que Dieu venoit d\u2019envoyer pour les d\u00e9livrer du joug des Mahometans\u00a0; Que ce Guerrier avoit toutes les qualitez pour porter non pas une simple Couronne, mais celle d\u2019un Empire\u00a0; Qu\u2019il \u00e9toit d\u2019une Maison digne de la posseder, &amp; qu\u2019enfin le Ciel luy avoit inspir\u00e9 de faire ce choix, pour affermir le repos de ses Etats.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Roy parla avec tant d\u2019autorit\u00e9, qu\u2019il n\u2019entendit autour de son lit qu\u2019un consentement general. C\u2019est pourquoy sentant que sa fin approchoit, il fit disposer tout pour les n\u00f4ces, apr\u00e9s avoir pris le conseil de Guy, qui ne bougeoit de sa chambre, depuis la declaration du Roy, &amp; y recevoit m\u00eame les complimens de toute la Cour. Enfin la celebration du mariage fut faite le lendemain par l\u2019Archev\u00eaque de Nicosie, en presence de Sa Majest\u00e9, qui surv\u00e9cut peu de tems \u00e0 ce contentement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jour m\u00eame que Guy \u00e9pousa Hermine, le Roy voulut qu\u2019ils fussent couronnez, &amp; que le lendemain ils re\u00e7\u00fbssent ensemble le serment de fidelit\u00e9 de leurs Sujets. La ceremonie s\u2019en fit avec la magnificence accoutum\u00e9e, &amp; le peuple en t\u00e9moigna sa joye par des festins publics, &amp; par toutes les marques exterieures qu\u2019il en put donner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant ce tems le Roy s\u2019affoiblissoit de moment en moment; car le venin luy gagnoit le c\u0153ur, &amp; d\u00e9s que cette partie fut attaqu\u00e9e, il mourut. Le nouveau Roy luy fit faire des obseques dignes de sa grandeur\u00a0; &amp; apr\u00e9s qu\u2019il se fut aquitt\u00e9 de ce devoir, il s\u2019appliqua \u00e0 regler les affaires de l\u2019Etat, qui avoient souffert une grande alteration depuis la descente des Sarazins.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est \u00e0 remarquer, que le nouveau Roy ne faisoit rien de considerable qu\u2019il ne consult\u00e2t la Reine\u00a0; qu\u2019il aimoit parfaitement, &amp; il trouvoit dans cette Princesse tout ce qui pouvoit rendre heureux un \u00e9poux, qui n\u2019auroit pas eu une Couronne. C\u2019est ainsi que les mariages, qui partent du Ciel, entretiennent les c\u0153urs dans une union pleine de charmes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s que ce Prince eut r\u00e9tabli le bon ordre &amp; l\u2019abondance dans Famagouste, par laquelle il voulut commencer, comme ayant le plus souffert, prit la resolution d\u2019aller avec la Reine visiter toutes les Villes de son Royaume\u00a0; mais auparavant il composa une grosse flotte, tant des Vaisseaux qu\u2019il avoit pris aux Sarazins, que de ceux qu\u2019il avoit amenez, &amp; d\u2019autres b\u00e2timens du pays\u00a0; ensuite les chargeant d\u2019un grand nombre de troupes, toutes Cipriennes &amp; Rhodiennes : car il garda les Fran\u00e7ois aupr\u00e9s de luy par pr\u00e9caution\u00a0; il forma une puissante arm\u00e9e navale, &amp; pria son frere, &amp; le GrandMa\u00eetre de se mettre en mer, pour reconno\u00eetre si les alliez du Soudan ne viendroient pas vanger sa mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9s que la flotte eut fait voile, le Roy partit pour la visite de ses Places. Il fut re\u00e7u par tout avec des acclamatiors generales\u00a0; &amp; sur tout, on luy fit une Entr\u00e9e triomphante dans Nicosie, qui \u00e9toit la Capitale. Chacun admiroit la Majest\u00e9 de sa Personne, &amp; son air martial. Il n\u2019avoit conserv\u00e9 pour luy de toutes les d\u00e9po\u00fcilles des Sarazins, que cette terrible hache d\u2019armes qu\u2019il avoit eu\u00eb \u00e0 la mort du Soudan. Il la portoit comme une marque illustre de la victoire qu\u2019il avoit remport\u00e9 sur ce formidable Turc\u00a0; &amp; chacun la regardoit avec admiration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce Prince fit ainsi le tour de son Royaume. Apr\u00e9s avoir regl\u00e9 toutes les affaires, &amp; pourv\u00fb \u00e0 la seuret\u00e9 de ses Places, il retourna \u00e0 Famagouste, o\u00f9 il s\u2019apliqua \u00e0 se faire un Plan pour \u00e9tablir un bon gouvernement dans ses Estats. Au milieu de ces occupations il songeoit au dessein qu\u2019il avoit pris d\u00e9s qu\u2019il fut mont\u00e9 sur le Tr\u00f4ne de Cipre, de donner \u00e0 ses parens des nouvelles de son \u00e9levation\u00a0; &amp; pour l\u2019executer il avoit resolu d\u2019attendre qu\u2019il s\u2019en vist le tranquile possesseur\u00a0; c\u2019est pourquoy apr\u00e9s son retour il fit appareiller quelques Vaisseaux, qu\u2019il avoit donn\u00e9 ordre avant son depart de radouber; il les chargea de plusieurs Etendards des Sarazins, &amp; de tous ceux qui voulurent s\u2019en retourner en France; il en donna la conduite \u00e0 un de ses Lieutenans Generaux, auquel il confia ses Lettres, &amp; cette petite escadre fit une heureuse navigation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant Urian, &amp; le GrandMaistre parcouroient la mer, pour observer si les Sarazins paroistroient, &amp; ils voguoient d\u00e9ja depuis quelques jours, lors qu\u2019ils apper\u00e7urent une Flotte qui s\u2019effor\u00e7oit de prendre le vent sur eux. Aussi-tost ils se preparerent au combat; mais s\u2019\u00e9tans approchez, ils reconnurent que c\u2019\u00e9toit des Vaisseaux Armeniens, &amp; l\u2019on envoya un esquif, qui raporta qu\u2019ils estoient chargez des Troupes, que le Roy d\u2019Armenie envoyoit au secours du Roy de Cipre son beau \u2013 frere\u00a0; tellement que les Commandans des deux Arm\u00e9es s\u2019\u00e9tans abouchez, les Armeniens aprirent la lev\u00e9e du Siege de Famagouste, la mort du Soudan de Damas, la d\u00e9faite entiere de ses Troupes\u00a0; &amp; apr\u00e9s cette nouvelle ils trouverent \u00e0 propos de ne pas aller plus avant\u00a0; mais comme les Armeniens \u00e9toient encore assez pr\u00e9s de leur pays, ils inviterent Urian &amp; le Grand-Maistre \u00e0 venir voir le Roy qui \u00e9toit \u00e0 Crury\u00a0; ils y consentirent d\u2019autant plus volontiers, qu\u2019il ne paroissoit en mer aucuns Sarazins, &amp; que le Grand-Maistre fut bien aise de trouver cette occasion pour saluer le Roy d\u2019Armenie, qui estoit son alli\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant la route les Commandans de ces deux Flottes parlerent beaucoup de l\u2019\u00e9tat malheureux o\u00f9 estoient les Princes Chr\u00e9tiens de se voir exposez de toutes parts aux insultes continuelles des Mahometans\u00a0; que cependant les affaires pouvoient changer de face par la ru\u00efne d\u2019une aussi grande Arm\u00e9e que celle du Soudan de Damas, qui passoit pour le plus puissant d\u2019entre eux\u00a0; Ils convenoient tous que Dieu seul avoit inspir\u00e9 cette haute entreprise aux Seigneurs de Lusignan, &amp; que le Royaume de Cipre alloit devenir florissant sous le Gouvernement d\u2019un Roy si genereux.\u00a0\u00bb Ensuite les Officiers Armeniens informerent le Grand-Maistre de l\u2019\u00e9tat de leur pa\u00efs, qui auroit est\u00e9 sans doute attaqu\u00e9 par les Infidelles, sans l\u2019occupation qu\u2019ils avoient en Cipre, &amp; que leur Prince en avoit re\u00e7u des avis certains qui luy avoient donn\u00e9 de grandes aprehensions, aussi-bien qu\u2019\u00e0 la Princesse Florie sa fille, laquelle craignoit le sort de sa cousine, parce que les jeunes Princes Sarrazins, qui frequentoient les Cours des Roys Chr\u00e9tiens, lorsqu\u2019ils n\u2019\u00e9toient point en guerre, devenoient facilement amoureux des Princesses, &amp; les vouloient avoir en mariage\u00a0; ce qui repugnoit infiniment \u00e0 de jeunes c\u0153urs, qui \u00e9tans \u00e9levez dans la douceur des vertus du Christianisme, regardoient avec horreur la necessit\u00e9 de vivre parmy les Barbares, dont les actions estoient entierement opos\u00e9es \u00e0 celles qu\u2019elles pratiquoient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet entretien donna lieu au GrandMaistre de Rhodes de parler des belles qualitez que possedoit la Princesse Florie, &amp; il en fit un portrait si avantageux, qu\u2019il donna une grande envie \u00e0 Urian de la voir. Ce Seigneur fut bien-tost satisfait, car les Flottes \u00e9toient d\u00e9ja \u00e0 la v\u00fb\u00eb de Crury. Le Grand-Maistre trouva donc \u00e0 propos d\u2019envoyer annoncer au Roy leur arriv\u00e9e, &amp; le r\u00e9jou\u00efr, par avance, des heureuses nouvelles qu\u2019ils luy apportoient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand le Roy d\u2019Armenie, &amp; la Princesse sa fille aprirent la d\u00e9route du Soudan, ils en furent ravis, parce que c\u2019\u00e9toit le plus grand Ennemy de leur Maison. Ils admiroient les effets surprenans de la Providence divine, qui avoit fait partir d\u2019un pa\u00efs si \u00e9loign\u00e9 ces Heros, pour venir delivrer une terre Chr\u00e9tienne du joug affreux de Mahomet, &amp; y regner ensuite pour la conserver dans son bonheur. Mais ils furent tres affligez de la mort du Roy de Cipre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant les deux Flottes entrerent dans le Port. D\u00e9s que le Roy en fut averty, il alla luy-m\u00eame audevant d\u2019Urian &amp; du Grand Ma\u00eetre, &amp; les re\u00e7ut avec tous les t\u00e9moignages d\u2019une extr\u00eame tendresse. Apr\u00e9s les premiers complimens, ce Monarque les conduisit \u00e0 l\u2019apartement de la Princesse Florie, qui fut surprise \u00e0 la v\u00fb\u00eb d\u2019Urian, quoy qu\u2019elle e\u00fbt est\u00e9 avertie qu\u2019il avoit un \u0153il plus haut que l\u2019autre\u00a0; mais le bon air, &amp; les autres avantages qu\u2019elle remarquoit dans sa personne, joints au recit qu\u2019on luy avoit fait de sa valeur, &amp; de l\u2019estime qu\u2019il avoit pour elle, diminuoient ce deffaut \u00e0 ses yeux, &amp; la portoient \u00e0 ne pas le regarder avec indifference. Urian de son cost\u00e9 avoit est\u00e9 prepar\u00e9 par les discours du Grand \u2013 Maistre \u00e0 aprocher de cette Princesse avec de semblables dispositions, &amp; sa v\u00fb\u00eb acheva de l\u2019engager \u00e0 l\u2019aimer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces mouvemens agitoient leurs c\u0153urs, quand le Grand-Maistre, \u00e0 la priere du Roy, fit un recit exact de tout ce qui estoit arriv\u00e9 depuis le premier combat fait \u00e0 la hauteur de Rhodes, jusqu\u2019au Couronnement de Guy. Le Roy en fut si charm\u00e9, qu\u2019il ne pouvoit se lasser de lo\u00fcer la valeur de ces deux jeunes Princes. Quant \u00e0 Florie, elle envioit en secret le bonheur de sa Cousine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s ce recit, le Roy songea \u00e0 procurer tous les plaisirs qu\u2019il put \u00e0 ces Seigneurs. Ce ne furent que divertissemens pendant qu\u2019ils resterent en Armenie. La Princesse les diversifioit agreablement chaque jour, &amp; les accompagnoit de toute la galanterie imaginable. Les Dames de sa Cour s\u2019y occupoient aussi de tout leur c\u0153ur, &amp; l\u2019amour y avoit la meilleure part. Urian estoit fort assidu aupr\u00e9s de la Princesse, le Roy m\u00eame aprouvoit ses soins, &amp; le GrandMaistre, qui donnoit volontiers les mains aux Unions, travailloit de tout son pouvoir \u00e0 cette alliance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un mois se passa ainsi parmy les plaisirs, &amp; Urian se d\u00e9lassoit fort agreablement des fatigues de la guerre, lors qu\u2019un Vaisseau Armenien arriva \u00e0 Crury, &amp; donna avis qu\u2019il avoit v\u00fb une arm\u00e9e navale de Sarazins, qui prenoit la route de Cipre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette nouvelle interrompit les amours, &amp; Urian, sensible \u00e0 son devoir, prit aussi-t\u00f4t cong\u00e9 du Roy, qui fut \u00e9galement f\u00e2ch\u00e9 de l\u2019arriv\u00e9e des Sarazins, &amp; du depart de ses amis. Urian fut regrett\u00e9 de toute la Cour, &amp; particulierement de la Princesse, qui s\u2019\u00e9toit fait une douce habitude de le voir, &amp; de le regarder comme un homme qu\u2019il luy \u00e9toit permis d\u2019aimer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La flotte n\u2019eut pas plut\u00f4t mis \u00e0 la voile, qu\u2019un grand vent s\u2019\u00e9leva, &amp; la fit souffrir beaucoup pendant quelque jours, quoi qu\u2019il la port\u00e2t du c\u00f4t\u00e9 o\u00f9 elle devoit aller; mais cet accident produisit un bonheur : car la m\u00eame temp\u00eate ayant surpris l\u2019arm\u00e9e navale des Infideles, le General de l\u2019Artillerie s\u2019en trouva separ\u00e9, avec son \u00e9quipage, qui \u00e9toit compos\u00e9 de sept Vaisseaux; comme \u00e0 la pointe du jour, les vents s\u2019\u00e9tant calmez, il reprenoit la route de Cipre, la flotte Chr\u00e9tienne qui l\u2019aper\u00e7ut, fit force de voile, l\u2019attaqua, &amp; prit les sept Vaisseaux\u00a0; mais le General se sauva luy sixi\u00e9me dans une Galliotte, sans qu\u2019on y pr\u00eet garde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019on aprit par les prisonniers, que Brandimont Roy de Syrie, oncle du Soudan de Damas, &amp; le Caliphe de Bandas, ayant apris la mort du Soudan, &amp; la d\u00e9route de son arm\u00e9e, avoient assembl\u00e9 soixante mille hommes, &amp; alloient avec une grosse flotte en Cipre\u00a0; mais que la temp\u00eate les ayant surpris, les avoit separez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s cette nouvelle, Urian fit jetter \u00e0 la mer tous les Sarazins qui avoient \u00e9chap\u00e9 \u00e0 la mort, except\u00e9 deux cens les mieux faits, qu\u2019il envoya \u00e0 Crury sous la conduite d\u2019un Chevalier de Rhodes, avec trois des plus grands Vaisseaux\u00a0; &amp; luy donna ordre d\u2019offrir de sa part \u00e0 la Princesse les Prisonniers &amp; deux Vaisseaux, &amp; de ramener en Cipre le troisi\u00e9me, avec tous les Matelots\u00a0; le chargeant aussi de faire au Roy le recit de l\u2019action, &amp; de rendre \u00e0 la Princesse la Lettre qui suit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Charmante Princesse, je vous offre,<\/em>\u00a0<em>comme \u00e0 ma Divinit\u00e9 tutelaire les pr\u00e9mices de cette Campagne, qui commence assez heureusement contre nos<\/em>\u00a0<em>Ennemis\u00a0; puisque je viens de prendre<\/em>\u00a0<em>sept de leurs plus gros Vaisseaux, &amp;<\/em>\u00a0<em>tout leur \u00e9quipage d\u2019artillerie. Je vous<\/em>\u00a0<em>en envoye deux avec un nombre de<\/em>\u00a0<em>prisonniers. Je voudrois pouvoir vous<\/em>\u00a0<em>assujettir l\u2019Univers, &amp; charger de<\/em>\u00a0<em>vos cha\u00eenes toutes les Nations, pour<\/em>\u00a0<em>me voir \u00e0 la t\u00eate de vos esclaves. Tenez-moy compte de ce grand dessein,<\/em>\u00a0<em>&amp; si je ne puis l\u2019effectuer, la possession de v\u00f4tre c\u0153ur me tiendra lieu de<\/em>\u00a0<em>l\u2019Empire du monde.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s le depart du Chevalier, Urian pria le Grand-Ma\u00eetre d\u2019accepter les quatre autres Vaisseaux, &amp; on les envoya \u00e0 Rhodes. Sur le soir, la flotte voguant par un bon vent, rencontra une barque, qui donna avis de l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019arm\u00e9e des Sarazins en Cipre, &amp; assura, que le Roy n\u2019avoit pas \u00e9t\u00e9 surpris, parce qu\u2019il avoit \u00e9t\u00e9 averti par un Brigantin de Rhodes, qui l\u2019avoit rencontr\u00e9. Qu\u2019aussi \u2013 t\u00f4t il avoit envoy\u00e9 des ordres \u00e0 toutes les Gardes de la C\u00f4te de faire promptement leurs signaux, pour marquer l\u2019endroit o\u00f9 les Ennemis tenteroient le d\u00e9barquement, &amp; que peu de tems apr\u00e9s le Roy, qui tenoit la campagne, avoit v\u00fb les feux de garde en garde incliner du c\u00f4t\u00e9 du Port de Limisson\u00a0; mais que les Infideles y ayant \u00e9t\u00e9 vigoureusement re\u00e7\u00fbs, avoient pris le party de d\u00e9barquer pr\u00e9s de l\u00e0 \u00e0 un petit Port, o\u00f9 \u00e9toit une Abbaye de S. Andr\u00e9\u00a0; ce que le Roy leur avoit laiss\u00e9 executer tranquillement, dans l\u2019asseurance qu\u2019il avoit que pas un ne retourneroit en son pays.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des nouvelles si positives firent prendre \u00e0 Urian, &amp; au Grand Ma\u00eetre, les mesures qu\u2019ils trouverent \u00e0 propos, &amp; ce fut d\u2019aller \u00e0 la hauteur de S. Andr\u00e9, pour considerer la disposition des Sarazins. Quand ils furent en lieu d\u2019o\u00f9 ils les distinguoient facilement, ils jugerent qu\u2019ils ne pouvoient rien faire de plus avantageux, que de br\u00fbler les Vaisseaux qui les avoient apportez. Dans ce dessein, ils allerent les attaquer avec tant de valeur, qu\u2019ils s\u2019en rendirent les ma\u00eetres, &amp; passerent au fil de l\u2019\u00e9p\u00e9e quatre mille hommes qui les gardoient. Le Roy Brandimont, &amp; le Caliphe ne purent avoir au m\u00eame tems nouvelle de cette perte parce que tous ces Vaisseaux n\u2019a\u00efant p\u00fb contenir dans le petit Port de S. Andr\u00e9, se trouvoient \u00e0 l\u2019ancre dans une plage voisine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant ce tems-l\u00e0 le Roy observoit ses Ennemis de pr\u00e9s, &amp; les laissoit avancer, pour les attirer dans certains d\u00e9filez, dont ils prenoient la route. D\u2019autre c\u00f4t\u00e9 la flotte \u00e9tant entr\u00e9e dans le port de Limisson, Urian fit d\u00e9barquer ses troupes, &amp; marcha pour joindre son frere. Le Roy eut beaucoup de joye de le revoir, &amp; elle redoubla, lors qu\u2019apr\u00e9s luy avoir parl\u00e9 de la bonne reception qu\u2019on luy avoit faite \u00e0 la Cour d\u2019Armenie, il luy raconta la prise des sept Vaisseaux, qui portoient la meilleure partie de l\u2019artillerie des Ennemis, &amp; l\u2019incendie de tous les b\u00e2timens qu\u2019ils avoient trouvez dans la plage de S. Andr\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A cette nouvelle on tint conseil, &amp; il fut resolu qu\u2019on iroit attaquer les Sarazins\u00a0; mais comme il leur restoit encore des Vaisseaux, qu\u2019Urian n\u2019avoit pas aper\u00e7us, parce qu\u2019ils \u00e9toient \u00e0 couvert dans le Port de S. Andr\u00e9, le Roy pria le Grand Ma\u00eetre de tenir la mer pendant qu\u2019il attaqueroit les Infideles, afin qu\u2019il n\u2019en \u00e9chap\u00e2t aucun.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ces entrefaites l\u2019Admiral de Damas s\u2019\u00e9tant retir\u00e9 \u00e0 S. Andr\u00e9, vint annoncer au Caliphe, &amp; \u00e0 Brandimont les pertes qu\u2019ils venoient de faire. Ils en furent tres-affligez, &amp; cette disgrace ne se put si bien cacher, que toute l\u2019arm\u00e9e ne la s\u00e7\u00fbt. L\u2019\u00e9pouvante s\u2019empara des c\u0153urs, &amp; le Roy, qui par ses espions apprit la disposition des Sarazins, les surprit avant m\u00eame qu\u2019ils fussent arrivez aux d\u00e9filez dont j\u2019ay parl\u00e9, &amp; les tailla en pieces. Brandimont fut tu\u00e9 dans la bataille\u00a0; &amp; le Caliphe, qui s\u2019\u00e9toit sauv\u00e9 \u00e0 S. Andr\u00e9, monta sur les Vaisseaux qu\u2019il y faisoit garder depuis l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019Admiral\u00a0; mais d\u00e9s qu\u2019il parut en mer, il fut attaqu\u00e9 par le Grand Ma\u00eetre, \u00e0 qui tous les Vaisseaux se rendirent sans combattre, tant la terreur y regnoit. Le Caliphe, &amp; l\u2019Admiral se jetterent dans la m\u00eame Galliotte qui avoit d\u00e9ja servi \u00e0 ce dernier dans sa fuite\u00a0; &amp; comme ce petit b\u00e2timent \u00e9toit tres \u2013 bon volier, il se d\u00e9roba bien-t\u00f4t aux yeux des Vainqueurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Roy de son c\u00f4t\u00e9 donna ordre de faire main-basse sur les Sarazins, &amp; il n\u2019en \u00e9chappa aucun. On fit grace neanmoins \u00e0 ceux des Vaisseaux, qui s\u2019\u00e9toient rendus par composition, car la foy des Traitez doit \u00eatre inviolable, m\u00eame avec les Infideles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Roy ne se vit pas plut\u00f4t le ma\u00eetre du champ de bataille, qu\u2019il d\u00e9p\u00eacha un Courrier \u00e0 la Reine, pour luy annoncer cette heureuse nouvelle, &amp; ce Prince arriva un peu apr\u00e9s \u00e0 Famagouste, o\u00f9 il fut re\u00e7u en triomphe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A quelque tems de l\u00e0, la Reine, accoucha d\u2019un fils, dont on fit de grandes r\u00e9jo\u00fcissances par tout le Royaume, &amp; particulierement \u00e0 la Cour. Mais lors qu\u2019on \u00e9toit au plus fort des plaisirs, on vit arriver des Ambassadeurs en grand du\u00ebil, qui apportoient la nouvelle de la mort du Roy d\u2019Armenie, &amp; le choix qu\u2019il avoit fait d\u2019Urian pour luy succeder, \u00e0 la charge d\u2019\u00e9pouser la Princesse sa fille. Ces Ambassadeurs, apr\u00e9s avoir eu audience du Roy, remirent \u00e0 Urian deux Lettres. L\u2019une qu\u2019il luy avoit \u00e9crite un peu avant sa mort, o\u00f9 il le prioit \u00ab\u00a0de prendre le gouvernement de ses Etats, &amp; sa fille en mariage\u00a0; Ajo\u00fbtant qu\u2019il n\u2019avoit trouv\u00e9 que ce moyen pour preserver son pays de tomber entre les mains des Infideles, persuad\u00e9 qu\u2019il en deviendroit la terreur, en joignant la puissance de l\u2019Armenie avec celle de Cipre, &amp; la valeur de son frere \u00e0 la sienne\u00a0; Qu\u2019il venoit d\u2019obliger les Etats de son Royaume \u00e0 consentir \u00e0 cette alliance, &amp; que s\u2019assurant sur les nobles sentimens qu\u2019il luy avoit v\u00fbs, il mouroit avec la consolation d\u2019avoir affermi sa Couronne, &amp; procur\u00e9 la tranquillit\u00e9 \u00e0 ses peuples.\u00a0\u00bb L\u2019autre Lettre \u00e9toit de la Princesse Florie, &amp; elle renfermoit ces paroles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Enfin, Seigneur, nous voila parvenus au comble de nos desirs\u00a0; mais il<\/em>\u00a0<em>m\u2019en co\u00fbte trop cher pour m\u2019en r\u00e9jo\u00fcir.<\/em>\u00a0<em>Je donnerois de grand c\u0153ur ma Couronne pour racheter la vie \u00e0 celuy qui<\/em>\u00a0<em>me l\u2019a laiss\u00e9e par sa mort. Vous voyez<\/em>\u00a0<em>dans la Lettre du feu Roy mon pere<\/em>\u00a0<em>les m\u00eames sentimens qu\u2019il a to\u00fbjours<\/em>\u00a0<em>eus pour vous. Avez vous encore pour<\/em>\u00a0<em>moy ceux que vous m\u2019avez t\u00e9moignez<\/em>\u00a0<em>tant de fois\u00a0? Si vous me conservez<\/em>\u00a0<em>cette fidelit\u00e9, venez recevoir au plut\u00f4t la r\u00e9compense qu\u2019elle merite. J\u2019\u00e9cris<\/em>\u00a0<em>\u00e0 ce sujet au Roy v\u00f4tre frere, &amp; \u00e0 la<\/em>\u00a0<em>Reine ma chere cousine\u00a0; mais ce ne<\/em>\u00a0<em>sont que des complimens : je veux ne<\/em>\u00a0<em>devoir qu\u2019\u00e0 vous le sacrifice que vous<\/em>\u00a0<em>me ferez de vous-m\u00eame. Quant au<\/em>\u00a0<em>mien, la victime est toute pr\u00eate. Adieu.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>FLORIE REINE d\u2019ARMENIE.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Urian penetr\u00e9 de tendresse \u00e0 cette lecture, en fit part au Roy, \u00e0 la Reine, &amp; au Grand-Ma\u00eetre. Ils eurent au milieu de leur tristesse toute la joye qu\u2019on pouvoit ressentir d\u2019un \u00e9venement si heureux. Le Grand-Ma\u00eetre, qui regardoit cette alliance comme son ouvrage, pressa Urian de partir. Le Roy luy donna des Vaisseaux, &amp; un grand nombre d\u2019Officiers demanderent d\u2019accompagner ce nouveau Roy. Le Grand Ma\u00eetre voulut aussi \u00eatre de la n\u00f4ce\u00a0; &amp; Urian, apr\u00e9s avoir pris avec son frere toutes les mesures necessaires, tant pour son \u00e9tablissement, que pour la seuret\u00e9 commune de leurs Etats, partit, &amp; arriva \u00e0 Crury, o\u00f9 la Princesse attendoit de ses nouvelles avec grande impatience.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019ariv\u00e9e d\u2019Urian ne donna pas moins de joye au peuple, qu\u2019\u00e0 la Princesse. Les ceremonies du mariage furent faites avec un aplaudissement general. La magnificence, qui y parut, fut digne d\u2019un si puissant Royaume\u00a0; &amp; quand Urian s\u2019en vit paisible possesseur, il envoya aussi des Vaisseaux, pour en donner avis \u00e0 ses parens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9levation de Guy de Lusignan sur le Tr\u00f4ne de Cipre avoit \u00e9t\u00e9 receu\u00eb en France avec \u00e9tonnement\u00a0; mais celle d\u2019Urian \u00e0 la Couronne d\u2019Armenie jetta tout le monde dans l\u2019admiration : car les victoires signal\u00e9es qu\u2019ils avoient remport\u00e9es sur les Mahometans, \u00e9toient s\u00e7u\u00ebs de toute l\u2019Europe. Il est donc facile de s\u2019imaginer la joye que Raimondin &amp; Melusine en ressentirent. Ils firent de beaux presents aux Chevaliers qui leur avoient rendu les Lettres de leurs fils, &amp; ils donnerent de grandes F\u00eates pour rendre leur joye publique\u00a0; de sorte que ces illustres \u00e9tablissemens aquirent une haute reputation \u00e0 la Maison de Lusignan.<\/p>\n<h1 class=\"entry-title\" style=\"text-align: justify;\">Chapitre VI<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Mariage d\u2019Odon de Lusignan avec la princesse Constance, h\u00e9riti\u00e8re du Comt\u00e9 de la Marche.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A QUELQUE tems de l\u00e0 Melusine songea \u00e0 marier Odon son second fils \u00e0 la fille du Comte de la Marche, qui estant seule heritiere de cette Province, qui luy estoit voisine, paroissoit plus convenable \u00e0 son alliance. Elle disposoit ainsi d\u2019abord dans son esprit de tout ce qui pouvoit estre avantageux \u00e0 sa Maison, &amp; apr\u00e9s elle en parloit \u00e0 son mary, qui ne s\u2019opposoit jamais \u00e0 ses sentimens, parce qu\u2019il avoit une longue experience de son habilet\u00e9 &amp; de l\u2019empressement qu\u2019elle avoit pour son \u00e9levation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melusine ouvrit donc \u00e0 Raimondin le dessein qu\u2019elle avoit con\u00e7u pour le mariage d\u2019Odon\u00a0; ce qu\u2019il aprouva beaucoup, &amp; d\u2019autant plus qu\u2019il aimoit ce fils avec pr\u00e9dilection, parce qu\u2019il estoit d\u2019une humeur douce &amp; convenable \u00e0 la sienne\u00a0; ce qui est assez ordinaire dans les peres pour leurs enfans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La chose estant resolu\u00eb, ils choisirent un de leurs premiers Barons, pour l\u2019envoyer en Ambassade vers le Comte de la Marche, &amp; pour luy faire la demande de sa fille. Melusine qui avoit le don d\u2019estre instruite du futur dans les choses seulement qui regardoient le destin de sa famille, &amp; non pas de ce qui la concernoit elle-m\u00eame, comme il a to\u00fbjours paru dans son Histoire, s\u00e7avoit tres-bien qu\u2019apr\u00e9s plusieurs difficultez on leur accorderoit cette Princesse, quoy que le Comte de la Marche e\u00fbt un engagement ailleurs : c\u2019est pourquoy elle fit sans crainte la d\u00e9pense qui estoit necessaire pour faire paro\u00eetre \u00e0 cette Cour son Ambassadeur avec beaucoup de magnificence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout cadra au sujet de l\u2019Ambassade. Le Baron \u00e9toit un jeune homme d\u2019environ trente ans, tres-bien fait de sa personne, &amp; qui ressembloit m\u00eame \u00e0 Odon. Il \u00e9toit accompagn\u00e9 de la plus belle jeunesse de la Cour, qui avoit fait travailler \u00e0 l\u2019envy \u00e0 des habillemens fort galands, &amp; \u00e0 de superbes \u00e9quipages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Ambassadeur partit avec ce train magnifique, &amp; arriva \u00e0 Gueret, o\u00f9 le Comte faisoit sa residence pour lors. CePrince fut surpris \u00e0 la lecture de la Lettre de Raimondin, non pas \u00e0 cause de son alliance, parce qu\u2019il l\u2019estimoit beaucoup, &amp; s\u2019en faisoit honneur, mais \u00e0 cause de l\u2019engagement qu\u2019il avoit avec le Dauphin de Viennois, pour lequel le Comte de Provence, son oncle, \u00e9toit venu luy-m\u00eame luy demander sa fille en mariage, &amp; la luy avoit promise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte fit conno\u00eetre ce f\u00e2cheux contre-tems \u00e0 l\u2019Ambassadeur, qui apporta toutes les raisons, qu\u2019on peut s\u2019imaginer, pour combattre celles qu\u2019on luy alleguoit\u00a0; mais voyant qu\u2019apr\u00e9s plusieurs conferences, qu\u2019il avoit eu\u00ebs, tant avec le Comte en particulier, qu\u2019avec ses Ministres, il n\u2019avan\u00e7oit rien, &amp; que cette maniere de traiter avec luy avoit toutes les apparences d\u2019un refus honn\u00eate, il s\u2019avisa de faire en sorte de gagner la Princesse, qu\u2019il avoit apris n\u2019avoir pas donn\u00e9 son consentement \u00e0 ce mariage\u00a0; &amp; dans ce dessein, il feignit de tomber malade, pour avoir un pretexte plausible de rester \u00e0 Gueret. Aussi \u2013 t\u00f4t il fit donner avis au Comte de son indisposition, &amp; ce Prince luy envoya faire offre de tout ce qu\u2019il jugeroit necessaire pour soulager son indisposition.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9s que l\u2019Ambassadeur eut pris ses mesures de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, il pratiqua en Politique adroit un des Officiers de la Princesse, qui se trouvoit parent d\u2019une de ses filles d\u2019honneur, &amp; pour laquelle elle avoit toute la confiance possible. Ce fut par le moyen de cet Officier, qui se nommoit Durval, qu\u2019il \u00e9tablit son intrigue. Il luy promit de faire sa fortune, &amp; \u00e0 sa parente, si elle pouvoit engager la Princesse Constance \u00e0 ne point donner son consentement pour son mariage avec le Dauphin, &amp; qu\u2019il luy en suggereroit les moyens, pourv\u00fb qu\u2019il p\u00fbt instruire luy-m\u00eame la Demoiselle de ce qu\u2019elle auroit \u00e0 dire \u00e0 sa Ma\u00eetresse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Durval, qui ne douta point de sa fortune s\u2019il r\u00e9\u00fcssissoit dans cette negotiation, promit tout \u00e0 l\u2019Ambassadeur, &amp; partit en m\u00eame tems pour aller executer sa commission, Il n\u2019employa aucun pr\u00e9liminaire aupr\u00e9s de sa parente avant de luy declarer sa proposition, dans l\u2019assurance qu\u2019il avoit quelle la recevroit agreablement\u00a0; ce qui arriva : car Belinde (c\u2019\u00e9toit le nom de cette fille) fut ravie d\u2019une si heureuse occasion, pour ne point quitter sa Ma\u00eetresse, parce que le bruit couroit \u00e0 la Cour, que le Dauphin vouloit changer tous les domestiques de la Princesse, pour mettre aupr\u00e9s d\u2019elle les Officiers qui avoient servi la Dauphine sa mere, qui etoit morte depuis peu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde, qui \u00e9toit une fille d\u2019esprit, &amp; pleine de pr\u00e9caution, trouva \u00e0 propos que les entreveu\u00ebs de l\u2019Ambassadeur &amp; d\u2019elle se fissent dans la maison de son parent, o\u00f9 elle \u00e9toit libre d\u2019aller sans soup\u00e7on, qu\u2019elle ne manqueroit pas de s\u2019y rendre tous les jours, d\u00e9s que la nuit seroit venu\u00eb, &amp; qu\u2019elle commenceroit le m\u00eame soir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Durval ayant rendu compte \u00e0 l\u2019Ambassadeur de sa negotiation, ce Ministre connut qu\u2019il ne pouvoit pas tomber en de meilleures mains, pour r\u00e9\u00fcssir \u00e0 son dessein. Il s\u2019aplaudit par avance de cette heureuse r\u00e9\u00fcssite, \u00e0 l\u2019imitation de ceux qui font quelque entreprise d\u2019importance, &amp; le moment de voir Belinde luy faisoit desirer avec empressement l\u2019arriv\u00e9e de la nuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est facile de se persuader que cet empressement porta l\u2019Ambassadeur \u00e0 se trouver le premier au rendez vous, &amp; Belinde ne le fit pas beaucoup attendre. J\u2019ay dit que le Baron \u00e9toit un jeune homme bien fait\u00a0; il avoit autant d\u2019esprit que de bonne mine, &amp; Belinde ne l\u2019avoit pas encore v\u00fb, parce qu\u2019on n\u2019avoit pas permis \u00e0 cet Ambassadeur d\u2019avoir audience de la Princesse, \u00e9tant une chose inutile, &amp; m\u00eame dangereuse, dans les engagemens o\u00f9 l\u2019on \u00e9toit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Baron commen\u00e7a par recommander \u00e0 Belinde le secret dans toute la conduite de cette affaire, luy faisant voir que c\u2019\u00e9toit le moyen le plus seur d\u2019y re\u00fcssir. Ensuite il luy representa l\u2019avantage qu\u2019elle procureroit \u00e0 sa ma\u00eetresse, si elle pouvoit \u00eatre cause de son mariage avec un Prince qui \u00e9toit frere de ces jeunes Heros, lesquels depuis quelques ann\u00e9es s\u2019\u00e9toient aquis des Royaumes par leur valeur\u00a0; Que ses Etats \u00e9tant voisins de ceux de Lusignan, Odon resteroit aupr\u00e9s d\u2019elle\u00a0; au lieu qu\u2019\u00e9pousant le Dauphin, elle seroit oblig\u00e9e d\u2019aller habiter un pays rempli de montagnes, &amp; de vivre avec un peuple, dont le c\u0153ur tenoit beaucoup du naturel de ces lieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais comme l\u2019Ambassadeur poursuivoit son discours, Belinde l\u2019interrompit pour luy dire franchement, qu\u2019elle s\u00e7avoit mieux que luy ce qu\u2019il falloit representer \u00e0 sa ma\u00eetresse, &amp; qu\u2019il la laiss\u00e2t faire. L\u2019Ambassadeur aprouva fort son air libre, connoissant que c\u2019\u00e9toit l\u2019effet d\u2019un bon c\u0153ur, &amp; que cette fille avoit inter\u00eat que la Princesse n\u2019\u00e9pous\u00e2t pas le Dauphin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Ambassadeur se voyant ainsi assur\u00e9 de la bonne volont\u00e9 de Belinde, tira de sa poche un portrait de son Ma\u00eetre, enrichi de diamans, &amp; le luy mit entre les mains. Le portrait ressembloit fort. Il fit l\u2019admiration de cette confidente, &amp; elle assura l\u2019Ambassadeur, qu\u2019il seroit beaucoup mieux re\u00e7\u00fb que celuy du Dauphin qu\u2019on avoit donn\u00e9 \u00e0 sa Ma\u00eetresse. Le Baron voulut faire present ensuite \u00e0 Belinde d\u2019un diamant de grand prix, qu\u2019il portoit \u00e0 son doigt\u00a0; mais il trouva tant de generosit\u00e9 dans cette fille \u00e0 le refuser plusieurs fois, avec des discours tout\u00e0-fait spirituels, qu\u2019il en fut charm\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde \u00e9toit une grande brune fort agreable\u00a0; elle avoit les yeux vifs &amp; les plus belles dents du monde\u00a0; le reste de son visage n\u2019\u00e9toit pas tout-\u00e0-fait regulier\u00a0; mais sa taille \u00e9toit fine, &amp; elle avoit un agr\u00e9ment dans toute sa personne qui la rendoit aimable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout ce que je viens de dire \u00e0 l\u2019avantage de Belinde, avoit si bien touch\u00e9 l\u2019Ambassadeur, qu\u2019elle luy donna \u00e0 r\u00eaver d\u00e9s qu\u2019il l\u2019eut quitt\u00e9e\u00a0; la vivacit\u00e9 de son esprit luy avoit pl\u00fb sur tout\u00a0; mais il cessa de penser \u00e0 cette charmante fille, pour songer \u00e0 rendre compte \u00e0 Raimondin &amp; \u00e0 Melusine du projet qu\u2019il avoit fait, &amp; de l\u2019esperance qu\u2019il avoit d\u2019y r\u00e9\u00fcssir. Il n\u2019avoit pas jug\u00e9 \u00e0 propos de le faire avant que d\u2019\u00eatre bien asseur\u00e9 de son intrigue. Il dep\u00eacha donc un Courrier, par lequel il les informa de tout, jusqu\u2019aux moindres circonstances, &amp; en attendant leur r\u00e9ponse, il continua ses correspondances avec sa confidente. A dire la verit\u00e9, il br\u00fbloit d\u2019envie de la revoir, autant pour le repos de son c\u0153ur, que pour l\u2019inter\u00eat de son Ma\u00eetre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain il fut bien dans une autre agitation, quand il vit que Belinde ne venoit point au rendez vous : tellement qu\u2019apr\u00e9s l\u2019avoir attendu\u00eb fort avant dans la nuit, il pria Durval d\u2019aller en s\u00e7avoir la cause\u00a0; &amp; il revint, sans qu\u2019il luy e\u00fbt \u00e9t\u00e9 possible de luy parler; parce qu\u2019on luy dit que la Princesse se trouvoit indispos\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant quelques Officiers de la chambre a\u00efant dit \u00e0 Belinde que Durval avoit demand\u00e9 \u00e0 luy parler, elle se douta bien que c\u2019\u00e9toit l\u2019impatience de l\u2019Ambassadeur, qui l\u2019avoit envoy\u00e9 vers elle, pour apprendre ce qu\u2019elle avoit fait. Elle avoit aussi beaucoup d\u2019envie de l\u2019entretenir\u00a0; mais l\u2019indisposition de sa Ma\u00eetresse l\u2019emp\u00eachant de la quitter, elle s\u2019enferma un moment pour \u00e9crire le billet qui suit, &amp; qu\u2019elle remit entre les mains de Durval, qu\u2019elle avoit envoy\u00e9 querir. Il contenoit ces paroles :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Comme je vous connois un homme<\/em>\u00a0<em>capable de ne pas reposer cette nuit,<\/em>\u00a0<em>si je ne vous donne des nouvelles de<\/em>\u00a0<em>ce que vous m\u2019avez confi\u00e9, je vous diray que la presence de l\u2019absent a fait<\/em>\u00a0<em>mettre son rival au coffre. Ce combat<\/em>\u00a0a\u00a0<em>dur\u00e9 peu de tems\u00a0; cependant le<\/em>\u00a0<em>champ de bataille en souffre, mais<\/em>\u00a0<em>nul bien sans peine. Dormez en repos,<\/em>\u00a0<em>&amp; reposez-vous sur mes soins. Adieu.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Ambassadeur, \u00e0 qui Durval rendit ce billet, aussi-t\u00f4t qu\u2019il l\u2019eut re\u00e7u, fut ravi de l\u2019exactitude de Belinde. Son stile luy parut particulier, &amp; il y trouva d\u2019autant plus d\u2019esprit, qu\u2019il falloit \u00eatre instruit de leur affaire, pour entendre ses expressions. Enfin il reconnut que rien ne le d\u00e9mentoit en elle : car sa maniere d\u2019\u00e9crire r\u00e9pondoit \u00e0 son humeur libre. Cet heureux commencement luy faisoit bien augurer de la suite\u00a0; il \u00e9toit pourtant curieux d\u2019aprendre en original comment ce combat s\u2019\u00e9toit fait, &amp; ce qui se passoit pour lors dans le champ de bataille, qui \u00e9toit le c\u0153ur de la Princesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde avoit pris son tems juste que sa Ma\u00eetresse, en touchant quelques hardes, fit tomber le portrait du Dauphin, qui \u00e9toit dedans\u00a0; &amp; cette fille, qui n\u2019en \u00e9toit pas \u00e9loign\u00e9e, l\u2019ayant ramass\u00e9, dit \u00e0 la Princesse : Madame, cette chute n\u2019est pas avantageuse \u00e0 ce portrait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ay remarqu\u00e9, repartit la Princesse, que voil\u00e0 d\u00e9ja plusieurs fois qu\u2019il tombe, &amp; que cependant il ne s\u2019est fait aucun mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qui s\u00e7ait, Madame, reprit Belinde, si le dedans n\u2019en souffre pas\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu es toujours pleine de pointes, repliqua la Princesse\u00a0; j\u2019entens ce que tu veux dire. Il est vray que l\u2019original ne me pla\u00eet pas trop; mais il faut ob\u00e9\u00efr.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019avou\u00eb, Madame, r\u00e9pondit Belinde, que vous devez l\u2019ob\u00e9\u00efssance\u00a0; mais comme on ne vous force point, que ne vous expliquez-vous\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019est plus tems, Belinde, dit la Princesse, c\u2019est une affaire regl\u00e9e\u00a0; la parole, que mon pere a donn\u00e9e, entra\u00eene la mienne, &amp; anneantit ma volont\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, Madame, ajo\u00fbta cette confidente, pouvez \u2013 vous vous resoudre \u00e0 passer le reste de vos jours avec un homme dont vous connoissez toutes les imperfections\u00a0; pendant qu\u2019un Prince tres-bien-fait, &amp; d\u2019une Maison tres-illustre, recherche avec empressement \u00e0 vous posseder\u00a0? Toute la Cour vous plaint depuis l\u2019arriv\u00e9e de son Ambassadeur. Ce Seigneur a charm\u00e9 tout le monde d\u2019abord qu\u2019il a paru, tant par la suite nombreuse des gens de qualit\u00e9 qui l\u2019accompagnent, que par sa galanterie, &amp; ses \u00e9quipages magnifiques. Cette prodigieuse d\u00e9pense montre \u00e9galement la puissance de son Ma\u00eetre, &amp; l\u2019ardeur de son amour. Vous ne r\u00e9pondez rien, Madame\u00a0; n\u2019\u00eates-vous pas sensible \u00e0 de si nobles marques de sa tendresse\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Princesse gardoit le silence, &amp; souffroit de ne pouvoir exprimer ce qui se passoit dans son c\u0153ur en faveur d\u2019Odon; ce que Belinde apercevant, &amp; voulant profiter de ce moment, Madame, poursuivit-elle, il est f\u00e2cheux qu\u2019on n\u2019ait pas donn\u00e9 permission \u00e0 l\u2019Ambassadeur d\u2019avoir l\u2019honneur de vous voir, parce qu\u2019il a un tres-beau portrait de son Ma\u00eetre \u00e0 vous remettre entre les mains\u00a0; je l\u2019ay v\u00fb, &amp; s\u00e7ay o\u00f9 il est.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ne pourrois-je point le voir\u00a0? interrompit la Princesse avec precipitation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">O\u00fcy, Madame, dit Belinde, &amp; je n\u2019iray pas loin pour vous le montrer. Ensuite tirant ce Portrait d\u2019un petit sac en broderie, o\u00f9 il \u00e9toit enferm\u00e9, elle se mit en \u00e9tat de l\u2019ouvrir\u00a0; mais la Princesse le luy prit pour avoir ellem\u00eame ce plaisir. Elle fut surprise de voir la beaut\u00e9, &amp; le bon air d\u2019Odon, &amp; cette peinture, quoique muette, eut une \u00e9loquence si vive, qu\u2019elle se fit entendre long tems, sans que la Princesse profer\u00e2t une seule parole.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde \u00e9toit ravie de ce silence, dont elle connoissoit la cause\u00a0; elle n\u2019avoit garde de l\u2019interrompre\u00a0; il \u00e9toit trop avantageux \u00e0 la perfection de son ouvrage\u00a0; enfin la Princesse le rompit elle-m\u00eame, pour luy avo\u00fcer qu\u2019elle se figuroit tant de charmes dans l\u2019original de ce Portrait, qu\u2019elle ne pouvoit plus souffrir celuy du Dauphin; &amp; elle donna ordre d\u00e9s ce moment \u00e0 Belinde de l\u2019\u00f4ter de sa veu\u00eb. Ensuite elle pressa cette confidente de luy dire de quelle maniere le portrait d\u2019Odon luy \u00e9toit tomb\u00e9 entre les mains, &amp; si elle ne pouvoit pas le garder.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors Belinde luy raconta l\u2019avanture qui luy estoit arriv\u00e9e avec l\u2019Ambassadeur, &amp; dans quel esprit elle s\u2019\u00e9toit charg\u00e9e de ce portrait\u00a0; Ajo\u00fbtant qu\u2019elle pouvoit le garder en seuret\u00e9\u00a0; mais qu\u2019il falloit songer aux moyens de rompre son mariage avec le Dauphin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Princesse estoit si fort occup\u00e9e de sa passion naissante, qu\u2019elle d\u00eet \u00e0 Belinde de prendre elle-m\u00eame ce soin, parce qu\u2019elle ne se sentoit pas l\u2019esprit assez libre, pour donner \u00e0 une affaire de cette importance toute l\u2019aplication qu\u2019elle meritoit. La Confidente s\u2019en chargea volontiers, &amp; pendant toute la soir\u00e9e leur conversation roula sur la violence qu\u2019on luy faisoit, &amp; sur le malheur des Princesses qui sont presque to\u00fbjours les victimes de la raison d\u2019Estat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutes ces reflexions, jointes \u00e0 la passion de la Princesse, qui se formoit de moment en moment par la v\u00fb\u00eb continuelle du portrait d\u2019Odon, luy firent passer une si mauvaise nuit, que sa sant\u00e9 s\u2019en trouva alter\u00e9e, ce qui fut cause, comme nous l\u2019avons dit, que Belinde ne put pas aller ce soir-l\u00e0 rendre compte \u00e0 l\u2019Ambassadeur du bon succ\u00e9s de ses soins ny le jour d\u2019apr\u00e9s\u00a0; ce qui obligea l\u2019Ambassadeur, qui avoit con\u00e7u de l\u2019amour pour cette aimable fille, \u00e0 luy \u00e9crire le Billet suivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>J\u2019ay re\u00e7\u00fb v\u00f4tre Enigme, que j\u2019ay<\/em>\u00a0<em>develop\u00e9e aussi tost. Je voudrois bien<\/em>\u00a0<em>s\u00e7avoir si la victoire est complette.<\/em>\u00a0<em>En attendant le plaisir de vous voir,<\/em>\u00a0<em>charmante Belinde, je vous avou\u00ebray<\/em>\u00a0<em>que vous estes fort dangereuse \u00e0 regarder fixement\u00a0; &amp; que j\u2019ay peur en<\/em>\u00a0<em>voulant faire les affaires d\u2019autruy, de<\/em>\u00a0<em>g\u00e2ter les miennes. Vous voil\u00e0 expos\u00e9e aux confidences de toutes manieres\u00a0; ne manquez-donc pas de venir<\/em>\u00a0<em>demain, afin que je vous explique<\/em>\u00a0<em>celle-cy : Adieu.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Ambassadeur fit tenir ce Billet par la voye ordinaire, &amp; Belinde en lisant cette maniere de declaration, crut qu\u2019il avoit voulu seulement trouver matiere pour luy \u00e9crire. Cependant la chose estoit tres \u2013 serieuse, ainsi que nous le verrons par la suite. Elle vint le lendemain au rendez vous, &amp; fut surprise de ce que le Baron l\u2019entretint d\u2019abord de ses propres interests\u00a0; mais comme elle avoit beaucoup d\u2019esprit, elle tourna si adroitement la conversation, qu\u2019elle ne parla que de ceux de son Maistre, luy faisant un recit exact de la conduite qu\u2019elle avoit tenu\u00eb; De quelle maniere la Princesse estoit resolu\u00eb \u00e0 preferer Odon au Dauphin, pourvu qu\u2019on la so\u00fbtint dans ses resolutions\u00a0; Combien son portrait luy faisoit de plaisir \u00e0 voir\u00a0; Enfin, tout ce qu\u2019elle avoit dit \u00e0 l\u2019avantage du Prince de Lusignan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce Discours ravit l\u2019Ambassadeur, il estoit charm\u00e9 de ce que sa Ma\u00eetresse avoit si bien commenc\u00e9, parce qu\u2019il tenoit la fortune de cette aimable fille, assur\u00e9e si la conclusion y pouvoit r\u00e9pondre\u00a0; il luy d\u00eet \u00e0 ce sujet tout ce qu\u2019il put pour luy faire plaisir, &amp; leur conversation ne fut tissu\u00eb d\u2019autre chose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9s que l\u2019Ambassadeur fut retir\u00e9 chez luy il fit ses d\u00e9p\u00eaches pour Lusignan, &amp; elles partirent \u00e0 la pointe du jour. Il ne fut pas long-temps \u00e0 en avoir r\u00e9ponse. Il re\u00e7ut ordre de feindre to\u00fbjours sa maladie pour ne pas quitter prise, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on e\u00fbt trouv\u00e9 des mesures convenables \u00e0 l\u2019estat des affaires. Le Courier luy remit encore une grosse somme d\u2019argent, &amp; plusieurs bijoux de grand prix pour distribuer \u00e0 ceux qui rendroient service dans cette occasion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut juger si l\u2019Ambassadeur en offrit \u00e0 Belinde. Elle les refusa long temps, &amp; elle n\u2019e\u00fbt jamais rien accept\u00e9, si elle n\u2019e\u00fbt parl\u00e9 \u00e0 sa Ma\u00eetresse de toutes ces richesses dont on vouloit luy faire part \u00e0 toute force. Cet air de grandeur de la part d\u2019Odon plut infiniment \u00e0 la Princesse, qui ne voyoit rien de magnifique du cost\u00e9 du Dauphin\u00a0; elle obligea Belinde \u00e0 violenter une vertu desinteress\u00e9e, &amp; si rare dans tous les siecles. Ainsi elle re\u00e7ut des presens tres considerables, &amp; les cacha fort prudemment, crainte de donner des soup\u00e7ons qui luy eussent \u00e9t\u00e9 funestes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant le Dauphin ayant eu avis par son Resident qu\u2019il \u00e9toit arriv\u00e9 un Ambassadeur de Lusignan, pour demander la Princesse Constance en mariage, avoit \u00e9crit au Comte de la Marche \u00e0 ce sujet, lequel luy avoit fait r\u00e9ponse, qu\u2019\u00e0 la verit\u00e9 cet Ambassadeur luy avoit fait la demande de sa fille, mais qu\u2019ayant des engagemens de son cost\u00e9, il l\u2019avoit remerci\u00e9 de l\u2019honneur que son Ma\u00eetre luy faisoit, &amp; que sans une indisposition qui estoit survenu\u00eb \u00e0 cet Ambassadeur, il s\u2019en seroit retourn\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Dauphin naturellement soup\u00e7onneux, ne se tint pas en repos par cette r\u00e9ponse. L\u2019indisposition de ce Ministre, arriv\u00e9e si \u00e0 propos, luy fit craindre quelque intrigue de Cour. Il en \u00e9crivit \u00e0 son Resident, qui veilla si bien, que l\u2019Ambassadeur fut veu pendant trois soirs consecutifs sortir de chez luy seul \u00e0 cheval, mais si bien mont\u00e9 qu\u2019on n\u2019avoit p\u00fb le suivre\u00a0; ce qui fut heureux, car on ne d\u00e9couvrit rien du mystere. Toutefois le Resident s\u2019\u00e9tant plaint au Comte de ce que l\u2019Ambassadeur restoit to\u00fbjours \u00e0 Gueret, quoy qu\u2019il se portast bien, ce Prince voulut s\u2019en \u00e9claircir, &amp; ayant reconnu la feinte de l\u2019Ambassadeur, il le fit prier de se retirer, ce qu\u2019il n\u2019executa pas\u00a0; au contraire, il se plaignit hautement, que c\u2019\u00e9toit violer le droit des Gens, &amp; m\u00eame celui de l\u2019humanit\u00e9, que de vouloir contraindre le Ministre d\u2019un Prince, avec lequel on \u00e9toit en bonne intelligence, \u00e0 se retirer au plus fort d\u2019une maladie. Tous les Seigneurs de sa suite, qui avoient fait quantit\u00e9 d\u2019amis par la grande d\u00e9pense qu\u2019ils faisoient depuis qu\u2019ils \u00e9toient dans le pays, semoient ces mesmes plaintes de tous costez, &amp; augmentoient le murmure, ce qui obligea \u00e0 laisser les choses comme indecises, parce que le Comte n\u2019osoit prendre le party de la force, crainte de s\u2019attirer sur les bras une Maison aussi puissante &amp; aussi redoutable qu\u2019\u00e9toit pour lors celle de Lusignan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ces entrefaites, le Dauphin apprehendant l\u2019effet de ses soup\u00e7ons, arriva en poste \u00e0 la Cour, &amp; sollicita fortement le Comte de la Marche de conclure son mariage. La Princesse l\u2019avoit re\u00e7u assez froidement, ce qui donnoit lieu \u00e0 son pere de ne rien precipiter, car il avoit beaucoup de tendresse pour elle. Belinde estoit to\u00fbjours son conseil, &amp; l\u2019Ambassadeur le conseil de Belinde\u00a0; un avis qu\u2019il avoit re\u00e7u qu\u2019on l\u2019\u00e9pioit luy avoit fait changer d\u2019allure\u00a0; il ne voyoit plus sa Confidente que travesty en habit de femme, \u00e0 quoy sa taille convenoit assez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, le Comte press\u00e9 par le Dauphin, proposa \u00e0 sa Fille de l\u2019\u00e9pouser dans huit jours, &amp; il donna des ordres pour les preparatifs du mariage. L\u2019Ambassadeur eut aussi-tost avis par Belinde de cette resolution. Cette fille, qui estoit devenu\u00eb plus que son amie, ne manquoit pas de l\u2019informer exactement de tout ce qui se passoit, &amp; elle en estoit bien pay\u00e9e de toute maniere. Cette conjoncture estoit f\u00e2cheuse, &amp; demandoit un azile dont la protection p\u00fbt mettre la Princesse hors la port\u00e9e de la puissance de son pere. Apr\u00e9s avoir bien cherch\u00e9, ils trouverent qu\u2019il n\u2019y avoit que l\u2019Eglise, de qui les privileges estoient alors encore plus respectez qu\u2019ils ne le sont aujourd\u2019huy en Italie, qui p\u00fbt l\u2019en garantir. Il fut donc arrest\u00e9, que la Princesse iroit se jetter entre les bras d\u2019une de ses tantes, Abbesse d\u2019un celebre Monastere qui estoit dans la Ville, &amp; que Belinde ne la suivroit point pour deux raisons\u00a0; l\u2019une afin de ne donner aucun soup\u00e7on d\u2019elle\u00a0; l\u2019autre pour estre en libert\u00e9 d\u2019aller &amp; de venir pour ses interests.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde, qui estoit persuad\u00e9e que tout ce qu\u2019elle faisoit ne pouvoit estre que tres-avantageux \u00e0 sa Ma\u00eetresse, la porta \u00e0 se retirer aupr\u00e9s de cette Tante, puisqu\u2019il n\u2019y avoit que cet azile pour la delivrer des persecutions du Dauphin. La Princesse s\u2019y resolut aussi -ost, car elle estoit entreprenante, &amp; croyoit aveugl\u00e9ment tout ce que luy disoit sa Confidente. Elle sortit donc du Palais de grand matin, suivie d\u2019une de ses filles, \u00e0 laquelle elle ne declara point son dessein\u00a0; &amp; elle entra dans le Convent avant que sa Tante en f\u00fbt avertie, parce qu\u2019elle le trouva plus \u00e0 propos.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Vous voyez, Madame<\/em>, dit elle en l\u2019abordant, &amp; se jettant entre ses bras, fondante en larmes,\u00a0<em>une malheureuse Princesse, qui ne peut trouver d\u2019autre azile que cette sainte<\/em>\u00a0<em>Closture pour la delivrer des injustes<\/em>\u00a0<em>pretentions d\u2019un homme, qu\u2019on veut<\/em>\u00a0<em>luy faire \u00e9pouser, contre sa volont\u00e9.<\/em>\u00a0<em>J\u2019ay fait assez pr\u00e9sentir \u00e0 mon pere<\/em>\u00a0<em>qu\u2019il en avoit donn\u00e9 sa parole trop<\/em>\u00a0<em>legerement\u00a0; mais comme la chose d\u00e9pend de mon consentement, il doit s\u2019en<\/em>\u00a0<em>croire aujourd\u2019huy degag\u00e9 par la declaration publique que j\u2019en fais. Je<\/em>\u00a0<em>vous prie de le faire avertir que j\u2019ay<\/em>\u00a0<em>choisi ce lieu pour ma retraite, &amp;<\/em>\u00a0<em>que je n\u2019en sortiray jamais tandis<\/em>\u00a0<em>qu\u2019il sera dans les sentimens o\u00f9 je le<\/em>\u00a0<em>vois.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Abbesse fur \u00e9galement \u00e9tonn\u00e9e du discours de sa niece, &amp; de sa fermet\u00e9\u00a0; elle fit donner aussi-tost avis au Comte de la retraite qu\u2019elle avoit choisie. Il vint dans le moment au Convent, o\u00f9 apr\u00e9s avoir est\u00e9 inform\u00e9 par sa s\u0153ur de la resolution de la Princesse, &amp; convaincu par les raisons de cette pieuse Dame, du danger qu\u2019il y a de forcer la volont\u00e9 d\u2019une fille \u00e0 ce sujet, il fit venir Constance, qui so\u00fbtint tres-bien son caractere, &amp; parla avec tant de force \u00e0 son pere, qu\u2019il ne put luy contredire, &amp; se retira penetr\u00e9 de douleur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte fit avertir le Dauphin de ce triste \u00e9venement\u00a0; ce Prince passa aussi-tost de son apartement \u00e0 celuy du Comte, tout transport\u00e9, &amp; ne pouvant croire \u00e0 ses paroles, courut \u00e0 la chambre de la Princesse, o\u00f9 il trouva toutes ses filles dans une terrible affliction. Ce spectacle le toucha, car leurs larmes &amp; leur silence sembloient luy reprocher la perte de leur Ma\u00eetresse. Il courut ensuite au Convent, &amp; demanda \u00e0 parler \u00e0 Constance, mais inutilement\u00a0; sa Tante ne put obtenir d\u2019elle de la faire aller au parloir\u00a0; &amp; m\u00eame, pour \u00e9viter toute sorte de visite, elle se mit au lit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Dauphin prit ce refus pour un sanglant affront\u00a0; &amp; il s\u2019en plaignit au Comte avec tant d\u2019aigreur, qu\u2019il perdit mesme le respect qu\u2019il devoit \u00e0 un Prince, qui l\u2019avoit re\u00e7u si honorablement dans ses Estats, &amp; avec lequel il \u00e9toit en si grande liaison\u00a0; mais le Comte regarda toutes ses extravagances avec plus de piti\u00e9 que de ressentiment. Enfin, cet Amant malheureux, \u00a0voyant qu\u2019il n\u2019y avoit pas moyen de flechir la Princesse, \u00e0 laquelle il fit parler encore par son pere, &amp; par plusieurs Dames de la Cour qui entroient dans le Convent, il reprit la poste pour s\u2019en retourner en Dauphin\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant Belinde, &amp; l\u2019Ambassadeur triomphoient dans leur c\u0153ur, &amp; s\u2019aplaudissoient d\u2019avoir si heureusement r\u00e9\u00fcssi. Belinde voyoit souvent sa Ma\u00eetresse\u00a0; elle la fortifioit dans ses resolutions, &amp; apr\u00e9s le depart du Dauphin, elle luy conseilla encore de ne point sortir du Couvent, de crainte qu\u2019il ne revint sur ses pas, &amp; que n\u2019\u00e9tant plus ma\u00eetresse de sa personne, on ne contraign\u00eet ses volontez\u00a0; ce qu\u2019elle observa : car son pere luy ayant propos\u00e9 de revenir aupr\u00e9s de luy, elle le pria de regler sa destin\u00e9e avant sa sortie, &amp; luy representa, que le Dauphin n\u2019\u00e9tant pas n\u00e9 pour elle, on luy faisoit d\u2019autres propositions qu\u2019il pouvoit \u00e9couter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019en fallut pas davantage au Comte pour penetrer les sentimens de sa fille. Il ne les condamna pas\u00a0; mais il la bl\u00e2ma d\u2019avoir gard\u00e9 le silence, pendant qu\u2019elle voyoit qu\u2019il prenoit des engagemens ailleurs. Ajo\u00fbtant que puis qu\u2019elle luy avoit d\u00e9clar\u00e9 sa pens\u00e9e, il alloit prendre des mesures pour la satisfaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet le Comte, en quittant sa fille, alla assembler son Conseil, auquel il exposa tout ce qui s\u2019\u00e9toit pass\u00e9 entre elle, &amp; le Dauphin\u00a0; &amp; d\u00eet \u00e0 ses Ministres, qu\u2019ils eussent \u00e0 aviser non seulement \u00e0 la maniere dont il pourroit retirer sa parole, mais encore s\u2019il pouvoit s\u2019engager du c\u00f4t\u00e9 de Lusignan, pour satisfaire \u00e0 la declaration que la Princesse luy en avoit faite, &amp; qu\u2019elle souhaittoit de voir regl\u00e9e avant que de sortir du Couvent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces propositions ne firent pas de difficult\u00e9. Tous les Conseillers dirent d\u2019une voix au Comte, que son engagement cessoit de droit au moment que la Princesse ne vouloit point donner de consentement \u00e0 son mariage, &amp; que le Dauphin l\u2019avoit si bien reconnu luy-m\u00eame, qu\u2019il avoit pris le party de s\u2019en retourner, apr\u00e9s avoir fait toutes les tentatives qu\u2019il avoit p\u00fb aupr\u00e9s d\u2019elle\u00a0; &amp; qu\u2019ainsi il \u00e9toit libre de traiter avec qui il luy plairoit, apr\u00e9s sa declaration\u00a0; Que la Maison de Lusignan \u00e9toit puissante, &amp; que l\u2019\u00e9poux de la Princesse devant naturellement succeder \u00e0 ses Etats, il seroit tresavantageux de s\u2019allier avec un Prince de cette Maison, qui \u00e9toit son voisin. Au sortir du Conseil le Comte alla declarer \u00e0 sa fille, qu\u2019elle \u00e9toit libre de choisir un \u00e9poux. Elle re\u00e7ut cette nouvelle sans faire paro\u00eetre aucune \u00e9motion\u00a0; ce qu\u2019il admira. La Princesse \u00e9toit d\u2019un esprit ferme, &amp; s\u00e7avoit se posseder. Elle remercia son pere, &amp; le pria de travailler \u00e0 sa libert\u00e9, \u00a0parce qu\u2019elle \u00e9toit resolu\u00eb de ne point sortir du Couvent que dans le moment qu\u2019il faudroit aller au pied des Autels.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde se trouva aupr\u00e9s de sa Ma\u00eetresse, lorsque son pere luy aporta cette agreable nouvelle. Il est ais\u00e9 de s\u2019imaginer la joye qu\u2019elle en t\u00e9moigna \u00e0 cette confidente, parce qu\u2019elle commen\u00e7oit d\u2019avoir une passion violente pour Odon. Elle \u00e9toit ravie d\u2019aprendre que la realit\u00e9 alloit succeder aux charmantes id\u00e9es qu\u2019elle s\u2019\u00e9toit faite de ce Prince, &amp; qu\u2019enfin elle possederoit bien-t\u00f4t l\u2019original d\u2019une peinture, qui avoit nourri son amour avec tant de plaisir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut croire que l\u2019Ambassadeur fut inform\u00e9 dans le moment de cette nouvelle. Belinde luy fit le recit exact de tout ce qui s\u2019\u00e9toit pass\u00e9, &amp; luy d\u00eet, que la fermet\u00e9 que la Princesse avoit fait paro\u00eetre \u00e0 ne point sortir du Convent que son destin ne f\u00fbt r\u00e9gl\u00e9, avoit avanc\u00e9 les affaires au point o\u00f9 elles \u00e9toient\u00a0; qu\u2019apparemment le Comte alloit l\u2019envoyer querir, pour reno\u00fcer avec luy, &amp; qu\u2019il falloit qu\u2019il se port\u00e2t mieux pour aller le trouver au premier ordre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La journ\u00e9e entiere se passa neanmoins sans que l\u2019Ambassadeur re\u00e7\u00fbt aucune nouvelle de la part de la Cour; ce qui l\u2019inquieta beaucoup : Belinde n\u2019en fut pas moins surprise, aussi-bien que la Princesse. Ils ne s\u00e7avoient \u00e0 quoy attribuer ce retardement. Enfin ils tinrent conseil, &amp; il fut resolu que l\u2019Ambassadeur, feignant de se mieux porter, feroit demander audience au Comte, pour prendre cong\u00e9 de luy, &amp; s\u2019en retourner \u00e0 Lusignan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce conseil fut fort adroit pour faire expliquer le Comte. L\u2019Ambassadeur demanda son audience de cong\u00e9, &amp; il trouva le Prince dans toute une autre disposition que celle de luy accorder la permission de se retirer. Il fut ravi de ce que l\u2019Ambassadeur luy donnoit luy-m\u00eame occasion de luy parler : car il \u00e9toit fort embarrass\u00e9 \u00e0 trouver un sujet pour le faire venir au Palais\u00a0; l\u2019inter\u00eat de son honneur voulant qu\u2019il ne par\u00fbt pas rechercher une alliance qu\u2019il avoit refus\u00e9e. Il commen\u00e7a par congratuler l\u2019Ambassadeur, en souriant, de son bon visage apr\u00e9s une si longue maladie, &amp; ensuite il luy demanda des nouvelles de Lusignan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019en re\u00e7ois, Seigneur, que des Lettres pleines de chagrin de la partdu Prince Odon, r\u00e9pondit l\u2019Ambassadeur, depuis qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 inform\u00e9 du bonheur de son rival.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019est pas grand, repartit le Comre : car apparemment vous avez appris que le Dauphin est parti plein de dese poir des traittemens qu\u2019il a re\u00e7us de ma fille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est donc une affaire rompu\u00eb, Seigneur, reprit l\u2019Ambassadeur. Si cela est, promettez moy d\u2019offrir \u00e0 la Princesse les respects de mon Ma\u00eetre, &amp; de luy engager son c\u0153ur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je suis seur, repliqua le Comte, que v\u00f4tre offre sera bien re\u00e7u, &amp; vous le s\u00e7avez comme moy. Je ne veux point penetrer ce mystere\u00a0; mais s\u2019il est vray que le Prince est accabl\u00e9 d\u2019un si grand chagrin, v\u00f4tre maladie sera cause de sa gu\u00e9rison. Mandez luy qu\u2019il ait \u00e0 se mieux porter, &amp; qu\u2019il se prepare \u00e0 venir nous voir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Ambassadeur re\u00e7ut cet ordre avec un plaisir incroyable. Il dep\u00eacha aussit\u00f4t un courrier \u00e0 Raimondin &amp; \u00e0 Melusine, pour leur donner cette agreable nouvelle, qui \u00e9toit l\u2019effet de ses soins, par le moyen de l\u2019intrigue qu\u2019il avoit si bien conduite, &amp; dont il les avoit inform\u00e9 exactement, \u00e0 mesure qu\u2019il faisoit quelque progr\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Odon ne tarda pas \u00e0 venir apr\u00e9s cet avis. Son amour luy pr\u00eata des a\u00eeles. Le Comte de la Marche eut beaucoup de joye de le voir. Il avoit tout un autre air que le Dauphin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde aprit son arriv\u00e9e \u00e0 sa Ma\u00eetresse\u00a0; &amp; comme elle avoit \u00e9t\u00e9 curieuse de le voir des premieres, elle voulut luy faire une fidelle description de sa personne, afin qu\u2019elle ne f\u00fbt point surprise par son abord. Ainsi cette Princesse se trouva bien prepar\u00e9e lorsque son pere luy amena luy-m\u00eame son Amant : car elle avoit tenu parole, n\u2019ayant point voulu sortir du Couvent pour l\u2019arriv\u00e9e d\u2019Odon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je tais les ceremonies de cette entreveu\u00eb, qui fut fort serieuse \u00e0 cause de la presence du Comte : toutefois les changemens qu\u2019on remarquoit sur les visages de ces Amans, t\u00e9moignoient l\u2019agitation de leur c\u0153ur. Mais ils n\u2019en furent pas toujours sur le compliment. Odon vit sa Ma\u00eetresse sans t\u00e9moins\u00a0; leurs conversations furent charmantes; jamais l\u2019amour n\u2019a inspir\u00e9 de plus tendres sentimens. Belinde \u00e9toit souvent de tiers avec eux. Le Prince la regardant comme la mediatrice de son bonheur, luy faisoit toutes les amitiez possibles. L\u2019Ambassadeur accompagnoit aussi quelquefois son Ma\u00eetre dans ses visites\u00a0; &amp; quand ils se trouvoient tous ensemble, ils disoient mille plaisanteries sur les avantures de leur intrigue\u00a0; &amp; Belinde, qui par la vivacit\u00e9 de son esprit \u00e9toit l\u2019ame de ces agreables entretiens, leur faisoit des portraits si r\u00e9jo\u00fcissans des gens qui les avoient traversez, &amp; particulierement du Dauphin, qu\u2019ils \u00e9toient contraints quelquefois de la faire taire, n\u2019en pouvant plus de rire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant qu\u2019Odon passoit le tems si agreablement, Melusine faisoit travailler au plus superbe \u00e9quipage qu\u2019on e\u00fbt jamais v\u00fb; &amp; cette Dame ayant le don de perfectionner les ouvrages en peu de tems, on le vit bien-t\u00f4t sur pied\u00a0; Elle en donna encore la conduite \u00e0 l\u2019ancien Chevalier, qui avoit suivi Raimondin en Bretagne\u00a0; &amp; comme son dessein \u00e9toit de faire assister Antoine &amp; Regnault, ses quatri\u00e9me &amp; cinqui\u00e9me fils, au mariage de leur frere, elle les fit accompagner par huit cens Gentilshommes les mieux faits qui fussent dans ses Etats.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce grand train arriva \u00e0 Gueret, &amp; fit un fracas prodigieux, parce que la Ville se trouvant trop petite pour contenir tant de monde d\u2019extraordinaire, il fallut particulierement trouver des \u00e9curies pour les chevaux des Chevaliers, &amp; ceux de leur suite, la saison ne leur permettant pas de camper. Il n\u2019est pas hors de propos de faire le recit de l\u2019entr\u00e9e magnifique que firent Antoine &amp; Regnault dans Gueret, le jour qu\u2019ils eurent audience du Comte, qui fut celuy \u2013 l\u00e0 m\u00eame de leur arriv\u00e9e, parce qu\u2019ils n\u2019avoient pas besoin de pr\u00e9paration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce Prince \u00e9tant averti de leur venu\u00eb, fit partir d\u00e9s le matin les premiers Barons de sa Cour, pour aller au devant de ces jeunes Seigneurs, &amp; leur faire des complimens de sa part, &amp; de celle de la Princesse. Ces envoyez les rencontrerent \u00e0 deux lieu\u00ebs de la Ville\u00a0; &amp; apr\u00e9s avoir execut\u00e9 leur ordre, ils les accompagnerent. L\u2019Ambassadeur, qui avoit pris les devants, les avoit instruits de tout ce qu\u2019ils avoient \u00e0 faire, tant pour cette reception, que pour l\u2019audience du Comte, &amp; de la Princesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand ils furent \u00e0 la veu\u00eb de Gueret, les Magistrats vinrent \u00e0 leur rencontre\u00a0; &amp; avant que d\u2019entrer dans la Ville, l\u2019ancien Chevalier disposa la marche en la maniere qui suit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On vit paro\u00eetre d\u2019abord un grand nombre de trompettes, &amp; d\u2019autres instrumens militaires, qui marchoient \u00e0 la t\u00eate de quatre cens Gentilshommes richement v\u00eatus. Cette troupe \u00e9toit suivie des Officiers de la maison des Princes, qui precedoient trente chariots attelez de huit chevaux chacun, richement harnachez, &amp; lesquels \u00e9toient chargez des bagages d\u2019Odon, de m\u00eame que soixante mulets, qui les suivoient, parez de riches couvertures en broderie d\u2019or &amp; d\u2019argent, o\u00f9 brilloient les Armes de Lusignan, jointes \u00e0 plusieurs devises qui expliquoient l\u2019amour du Prince par des pens\u00e9es galantes. Melusine avoit trouv\u00e9 \u00e0 propos de faire porter toutes les richesses qu\u2019elle donnoit \u00e0 son fils, parce que les conventions du contrat \u00e9toient regl\u00e9es. Apr\u00e9s ces bagages on vit trente Pages superbement habillez. Ils avoient leurs Ecuyers \u00e0 leur t\u00eate. Les Magistrats marchoient ensuite. Antoine &amp; Regnault \u00e9toient au milieu d\u2019eux, &amp; leur bon air attiroit les yeux de tout le monde. Cette troupe \u00e9toit ferm\u00e9e par les quatre cens Gentilshommes qui restoient, &amp; lesquels \u00e9toient suivis d\u2019un grand nombre de valets de pied, &amp; d\u2019autres bas Officiers, tous fort lestes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Odon \u00e9toit avec la Princesse \u00e0 un balcon au dehors de l\u2019Abbaye, quand cette entr\u00e9e passa. Elle fut surprise de la richesse qu\u2019elle voyoit, &amp; elle s\u2019aplaudissoit en secret du choix qu\u2019elle avoit fait. Ce secret toutefois ne pouvoit l\u2019\u00eatre jusqu\u2019au point de le cacher tout entier \u00e0 son Amant, &amp; elle le luy declaroit assez par les lo\u00fcanges qu\u2019elle donnoit sans cesse \u00e0 cette magnificence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant Antoine &amp; Regnault \u00e9tant arrivez au Palais, furent re\u00e7us \u00e0 la porte par le Grand-Ma\u00eetre des Ceremonies, &amp; ils passerent \u00e0 travers les Officiers de la Couronne jusqu\u2019\u00e0 la Sale des audiences, o\u00f9 le Comte vint au devant d\u2019eux. Ils luy firent un compliment si juste sur l\u2019honneur que leur Maison alloit recevoir de son alliance, que ce Prince en fut charm\u00e9. Il leur r\u00e9pondit avec des sentimens pareils\u00a0; &amp; apr\u00e9s les avoir entretenus quelque tems sur les difficultez qui s\u2019\u00e9toient present\u00e9es, &amp; avoient aport\u00e9 des obstacles \u00e0 cette union, il les conduisit \u00e0 l\u2019Abbaye, pour saluer la Princesse, &amp; voir leur frere qui les y attendoit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La joye fut grande \u00e0 cette veu\u00eb; mais la Princesse fut si \u00e9tonn\u00e9e quand elle aper\u00e7ut une griffe de lion sur la jou\u00eb d\u2019Antoine, &amp; que Regnault n\u2019avoit qu\u2019un \u0153il, qu\u2019elle n\u2019eut pas toute l\u2019attention possible au compliment qu\u2019ils luy firent. Elle y r\u00e9pondit neanmoins d\u2019une mani\u00e8re qui leur plut, &amp; ils ne s\u2019apper\u00e7\u00fbrent point de son \u00e9tonnement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s quelques momens de conversation, le Comte les laissa ensemble pour donner des ordres pour la celebration du mariage, qu\u2019il avoit resolu qu\u2019on feroit le lendemain de l\u2019arriv\u00e9e des Princes, afin de se voir quite d\u2019un soin qui l\u2019occupoit depuis longtems. Il restoit peu de preparatifs \u00e0 faire, parce qu\u2019il y avoit d\u00e9ja plusieurs jours qu\u2019on y travailloit. Cependant l\u2019ancien Chevalier ayant ouvert les coffres, o\u00f9 \u00e9toient les bijoux que Melusine luy avoit donn\u00e9 charge de remettre entre les mains de son Ambassadeur, pour les presenter de sa part \u00e0 sa belle fille, avoit execut\u00e9 son ordre, &amp; ce Ministre \u00e9toit all\u00e9 les porter \u00e0 la Princesse. Il y en avoit de plusieurs sortes, &amp; tous \u00e0 l\u2019usage de sa parure. Ils \u00e9toient renfermez dans une cassette faite d\u2019un bois rare, &amp; garnie d\u2019or, dont l\u2019ouvrage \u00e9toit merveilleux. La Princesse ouvrit elle m\u00eame cette cassette, &amp; fut \u00e9blo\u00fcie d\u2019abord par l\u2019\u00e9clat des pierreries, dont l\u2019arrangement faisoit plaisir \u00e0 voir, parce que chaque sorte d\u2019ajustement \u00e9toit distingu\u00e9e par des compartimens. On voyoit entre autres un collier dans toute sa longueur, dont les perles \u00e9toient d\u2019une grosseur prodigieuse, &amp; d\u2019une eau parfaite. Ce riche present re\u00e7ut des remerciemens infinis, &amp; l\u2019Ambassadeur fut pri\u00e9 d\u2019aller le montrer au Comte dans le moment, &amp; de le rapporter aussi t\u00f4t.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte admira la beaut\u00e9 de ces pierreries, &amp; donna toutes les lo\u00fcanges possibles \u00e0 la grandeur que Raimondin &amp; Melusine faisoient paro\u00eetre dans toutes leurs entreprises. Mais \u00e0 peine avoit-on referm\u00e9 la cassette, qu\u2019un Garde entra, &amp; donna avis au Comte, que le Dauphin venoit d\u2019arriver, &amp; qu\u2019il avoit mis pied \u00e0 terre \u00e0 l\u2019H\u00f4tel de son Resident, lequel il avoit laiss\u00e9 expr\u00e9s dans la Ville pour \u00eatre inform\u00e9 de ce que deviendroit l\u2019Ambassadeur de Lusignan, qui luy avoit to\u00fbjours donn\u00e9 du soup\u00e7on depuis sa feinte maladie, &amp; ses sorties de nuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jamais \u00e9tonnement ne fut pareil \u00e0 celuy du Comte quand il re\u00e7ut cette nouvelle, &amp; l\u2019Ambassadeur ne fut pas moins surpris. Apr\u00e9s avoir fait ensemble plusieurs raisonnemens \u00e0 ce sujet, ils trouverent \u00e0 propos d\u2019ignorer la venu\u00eb du Dauphin, &amp; d\u2019attendre ce qu\u2019il feroit : que cependant on mettroit des espions autour de la maison o\u00f9 il \u00e9toit pour voir s\u2019il entreprendroit quelque chose d\u2019extraordinaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Ambassadeur alla ensuite reporter la cassette \u00e0 la Princesse; &amp; comme il vouloit l\u2019informer de l\u2019arriv\u00e9e du Dauphin, il trouva qu\u2019elle la s\u00e7avoit d\u00e9ja. Durval s\u2019\u00e9tant rencontr\u00e9 par hazard hors de la Ville, l\u2019avoit v\u00fb entrer suivi seulement de quatre personnes. L\u2019Ambassadeur dit \u00e0 ses Ma\u00eetres la resolution que le Comte avoit prise \u00e0 cet avis, &amp; qu\u2019ainsi il falloit attendre en repos l\u2019issu\u00eb de ce nouvel \u00e9venement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La soir\u00e9e se passa sans qu\u2019on entendist parler du Dauphin, &amp; cependant on preparoit toutes choses pour les ceremonies du lendemain, car le Comte ayant consult\u00e9 encore ses Ministres, se croyoit si bien degag\u00e9 de sa parole, par la declaration de sa fille, &amp; trouvoit tant d\u2019avantage dans l\u2019alliance de Lusignan, qu\u2019il vouloit la conclure au pl\u00fbtost.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant le Dauphin, qui estoit party de son pays avec le dernier sur l\u2019avis qu\u2019Odon estoit arriv\u00e9 \u00e0 la Cour pour \u00e9pouser la Princesse, &amp; qui aprenoit encore, en mettant pied \u00e0 terre, que ce mariage estoit si fort avanc\u00e9, qu\u2019il devoit estre consomm\u00e9 le lendemain, se mit au lit, penetr\u00e9 de douleur\u00a0; &amp; sans se trouver assez de force pour executer des desseins de vengeance qu\u2019il avoit con\u00e7us contre son Rival. Il passa donc la nuit dans de terribles agitations, &amp; elles furent si violentes, que l\u2019on craignit le transport au cerveau\u00a0; mais le lendemain se trouvant un peu mieux il envoya son Resident vers le Comte pour luy declarer\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019il estoit venu expr\u00e9s pour combattre le Chevalier, \u00e0 qui il estoit sur le point de donner la Princesse sa fille, parce qu\u2019elle luy avoit est\u00e9 promise avant luy. Que si une fievre violente, qui luy avoit pris en arrivant, &amp; dont l\u2019injustice qu\u2019on luy faisoit estoit la seule cause, ne le privoit pas de ses forces, il auroit \u00e9t\u00e9 trouver cet ennemy au moment de son arriv\u00e9e\u00a0; mais qu\u2019esperant de se voir r\u00e9tably dans peu de tems, il prioit le Comte de differer de quelques jours l\u2019execution de son dessein\u00a0; autrement qu\u2019il estoit dans la resolution de se porter \u00e0 toutes les violences dont un amour outr\u00e9 estoit capable.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte re\u00e7ut l\u2019Envoy\u00e9 fort honnestement\u00a0; mais il considera son discours de la mani\u00e8re qu\u2019il luy avoit est\u00e9 dict\u00e9 par un homme, dont l\u2019esprit estoit encore frap\u00e9 des vapeurs de la fi\u00e9vre. Cependant, comme il est bon de faire connoistre \u00e0 un emport\u00e9 qu\u2019on est en droit de reprimer ses fureurs, il parla \u00e0 l\u2019Envoy\u00e9 d\u2019un ton qui luy fit comprendre, que l\u2019issu\u00eb du projet de son Maistre pourroit luy estre funeste\u00a0; &amp; luy d\u00eet que c\u2019\u00e9toit toute la r\u00e9ponse qu\u2019il convenoit luy donner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est ais\u00e9 de s\u2019imaginer combien cette r\u00e9ponse donna de chagrin au Dauphin, elle augmenta son mal de beaucoup\u00a0; mais sa principale peine \u00e9toit de n\u2019avoit pas la force d\u2019aller arracher sa Ma\u00eetresse des bras de son rival.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant l\u2019arriv\u00e9e du Dauphin estant s\u00e7u\u00eb de tout le monde, on s\u2019attendoit \u00e0 quelque catastrophe, car on connoissoit son naturel violent. La celebration du mariage s\u2019acheva pourtant sans trouble, &amp; avec toute la pompe qu\u2019on put s\u2019imaginer. La consommation s\u2019en fit aussi le soir m\u00eame avec une pareille tranquillit\u00e9, mais non pas \u00e0 l\u2019\u00e9gard du Dauphin, qui pensa expirer quand il aprit que l\u2019Eglise venoit de regler son destin avec la Princesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant que ce Prince malheureux \u00e9toit ainsi retenu au lit, accabl\u00e9 d\u2019une si vive douleur, les peuples faisoient paro\u00eetre leur joye par toutes les marques qu\u2019ils ont co\u00fbtume d\u2019en donner. Du c\u00f4t\u00e9 de la Cour il se fit un superbe Carousel, o\u00f9 les Princes de Lusignan se distinguerent par beaucoup d\u2019adresse &amp; de valeur. Il y eut un bal magnifique le soir, o\u00f9 les Dames &amp; tous les Courtisans firent voir aussi un grand nombre de pierreries &amp; de riches v\u00eatemens.Enfin cette f\u00eate dura l\u2019espace de huit jours, &amp; il y eut chaque jour de nouveaux divertissemens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Dauphin, qui \u00e9toit du naturel de ces gens qui sont ingenieux \u00e0 se faire de la peine, se faisoit instruire exactement de ce qui se passoit, &amp; toutes les fois qu\u2019on luy en rendoit compte, il souffroit infiniment sans le t\u00e9moigner\u00a0; ce qui fit que sa maladie augmenta d\u2019une maniere \u00e0 faire craindre pour sa vie. Le Comte en \u00e9tant inform\u00e9 envoya querir son Resident, &amp; luy fit toutes les offres de service qu\u2019il put pour son Ma\u00eetre\u00a0; ensuite il le pria de luy faire comprendre que les chagrins qu\u2019il se donnoit \u00e9toient \u00e0 present inutiles, &amp; qu\u2019il devoit songer \u00e0 r\u00e9tablir sa sant\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Resident, qui \u00e9toit un homme de bon sens, avo\u00fca que son Ma\u00eetre se tuoit luy-m\u00eame, &amp; il prit cong\u00e9 du Comte dans la resolution de faire tous ses efforts pour guerir l\u2019esprit de ce Prince. En effet il y travailla si heureusement, que les Medecins aper\u00e7\u00fbrent un changement notable en peu de tems. On voit par l\u00e0 que les maladies de l\u2019esprit sont toujours \u00e0 craindre pour le corps, &amp; que c\u2019est par la gu\u00e9rison de ce premier qu\u2019il faut commencer pour rendre la sant\u00e9 \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Dauphin se fortifiant tous les jours, se trouva dans peu en \u00e9tat de se lever\u00a0; &amp; la raison qui luy \u00e9toit revenu\u00eb, luy inspira de faire prier le Comte de le venir voir. Ce Prince eut beaucoup de joye d\u2019aprendre que le Dauphin souhaitoit luy parler. Il jugea que toutes ses violences \u00e9toient dissip\u00e9es, &amp; il ne se trompa pas, car aussi-t\u00f4t que le Dauphin le vit paro\u00eetre, il s\u2019effor\u00e7a d\u2019aller au devant de luy, &amp; ses premieres paroles furent de luy demander pardon de ses folies. Il se servit de ces propres termes, ajo\u00fbtant que tout doit \u00eatre excusable dans un amant r\u00e9duit au desespoir\u00a0; qu\u2019il n\u2019oublieroit jamais la Princesse, mais qu\u2019il ne pouvoit se resoudre \u00e0 pardonner \u00e0 la Maison de Lusignan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Comte voyant tant de retour \u00e0 son \u00e9gard dans le c\u0153ur du Dauphin, luy fit conno\u00eetre la necessit\u00e9 o\u00f9 il s\u2019\u00e9toit v\u00fb de ceder aux volontez de sa fille, qui en effet ne luy avoit jamais dit qu\u2019elle consentoit \u00e0 l\u2019\u00e9pouser, mais avoit souffert par une ob\u00e9\u00efssance aveugle qu\u2019on trait\u00e2t de son mariage jusqu\u2019au point de le voir conclure, &amp; qu\u2019assur\u00e9ment elle en e\u00fbt \u00e9t\u00e9 la victime contre son gr\u00e9, si quelqu\u2019un, gagn\u00e9 apparemment par l\u2019Ambassadeur de Lusignan, ne luy avoit pas fait ouvrir les yeux sur le droit naturel qu\u2019elle avoit de s\u2019opposer \u00e0 cet engagement, pour lequel il falloit qu\u2019elle e\u00fbt fait paro\u00eetre \u00e0 ces gens-l\u00e0 de la repugnance, &amp; que l\u2019intrigue avoit \u00e9t\u00e9 conduite avec tant d\u2019adresse, qu\u2019il ne s\u2019en \u00e9toit point aper\u00e7\u00fb, &amp; ne vouloit pas encore en conno\u00eetre les auteurs. Quant \u00e0 la Maison de Lusignan, il luy remontra qu\u2019il y auroit de l\u2019injustice de luy vouloir du mal, puisque la libert\u00e9 des c\u0153urs \u00e9tant un droit qu\u2019on tient de la nature, il ne falloit pas trouver \u00e9trange qu\u2019un jeune Prince e\u00fbt tent\u00e9 toutes les voyes possibles de gagner celuy d\u2019une Princesse qu\u2019il aimoit, &amp; de l\u2019obliger \u00e0 se declarer en sa faveur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce raisonnement fut fait par le Comte avec un air si insinuant, que le Dauphin en fut convaincu. Il avo\u00fca que tout cela \u00e9toit un effet de son malheur, qu\u2019il n\u2019y avoit rien de plus juste que le proced\u00e9 du Comte\u00a0; mais qu\u2019il ne pouvoit pardonner \u00e0 son rival\u00a0; que cependant il promettoit de ne rien entreprendre contre sa personne, malgr\u00e9 ce qu\u2019il avoit resolu, parce qu\u2019il le regardoit \u00e0 present comme un homme \u00e0 qui la Princesse prenoit toute sorte d\u2019inter\u00eats.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s cette assurance, qui faisoit un fort grand plaisir au Comte, parce qu\u2019elle luy evitoit un terrible embarras, il prit cong\u00e9 du Dauphin, &amp; alla faire le recit de cette conversation au Prince, &amp; \u00e0 la Princesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9s que le Comte fut sorti, Belinde, qui \u00e9toit presente, &amp; n\u2019avoit pas perdu un mot de ce recit, dit cent plaisanteries au Prince, qui le divertirent beaucoup, aux d\u00e9pens de la bravoure du Dauphin, qu\u2019un retour de raison avoit s\u00e7u moderer si \u00e0 propos &amp; avec tant de puissance. A la verit\u00e9 il paroissoit une in\u00e9galit\u00e9 dans toute sa conduite, qui meritoit bien ce ridicule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant le Comte, qui \u00e9toit un adroit politique, envoyoit s\u2019informer tres-souvent de sa sant\u00e9, &amp; il aprenoit tous les jours qu\u2019il se portoit de mieux en mieux\u00a0; enfin il se trouva si bien r\u00e9tabli, qu\u2019il songea \u00e0 s\u2019en retourner dans ses Etats, &amp; il ne voulut voir que le Comte avant son depart.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce Prince fut ravi de se voir d\u00e9livr\u00e9 de luy, &amp; d\u2019apprendre qu\u2019il avoit aussi emmen\u00e9 son Resident. On s\u2019aper\u00e7ut de cette joye par une plus grande application qu\u2019il eut \u00e0 donner aux nouveaux mariez de nouveaux divertissemens. Odon en inventoit aussi souvent pour son \u00e9pouse\u00a0; &amp; comme ces plaisirs \u00e9toient publics, toute la jeunesse de la Cour les partageoit agreablement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant que les choses se passoient ainsi \u00e0 Gueret, Melusine, qui vouloit r\u00e9compenser amplement les soins que Belinde avoit pris pour procurer \u00e0 son fils le bonheur dont il jo\u00fcissoit, donna ordre \u00e0 son Ambassadeur de chercher \u00e0 acheter une Terre considerable dans le pays, pour en faire present \u00e0 cette fille\u00a0; qu\u2019elle luy en remettroit le prix aussi-t\u00f4t, &amp; qu\u2019en attendant il luy donn\u00e2t tout ce qu\u2019elle souhaitteroit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette generosit\u00e9 de Melusine \u00e9toit un effet de tout ce que l\u2019Ambassadeur avoit \u00e9crit \u00e0 l\u2019avantage de Belinde, qu\u2019il aimoit passionn\u00e9ment.Il est donc ais\u00e9 de juger s\u2019il fit son devoir pour trouver au plut\u00f4t dequoy faire de cette aimable fille une puissante Dame, &amp; il n\u2019eut pas de peine \u00e0 y r\u00e9\u00fcssir avec un gros argent comptant\u00a0; mais ensuite voyant Belinde si riche, &amp; fort aim\u00e9e du Prince &amp; de la Princesse, il luy proposa de l\u2019\u00e9pouser, s\u00e7achant bien qu\u2019il ne feroit aucun tort \u00e0 sa famille, parce que Belinde \u00e9toit d\u2019une Maison des plus considerables de la Province.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belinde re\u00e7ut avec plaisir cette proposition, quoy qu\u2019elle p\u00fbt soup\u00e7onner qu\u2019elle luy avoit \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9e plut\u00f4t par l\u2019inter\u00eat que par l\u2019amour\u00a0; &amp; leur mariage fut conclu en peu de jours avec l\u2019agr\u00e9ment du Comte, qui con nut par ce d\u00e9nou\u00ebment le secret de la piece.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelque tems apr\u00e9s, Antoine &amp; Regnault prirent cong\u00e9 du Comte de la Marche, &amp; des nouveaux mariez. Ils s\u2019en retournerent \u00e0 Lusignan, &amp; laisserent dans le pays beaucoup d\u2019estime, par la sagesse qu\u2019ils avoient fait paro\u00eetre dans leur conduite\u00a0; &amp; beaucoup de reputation par l\u2019adresse &amp; la valeur dont ils s\u2019\u00e9toient distinguez dans les exercices militaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand ces deux jeunes Seigneurs furent arrivez \u00e0 Lusignan, ils reprirent leurs emplois ordinaires, qui commencerent bien-t\u00f4t \u00e0 ne leur \u00eatre plus agreables, parce qu\u2019ils \u00e9toient fort differens de ce fracas de pompe &amp; de magnificence, qu\u2019ils venoient de quitter, &amp; qui leur avoit inspir\u00e9 de grands desseins pour leur \u00e9levation. L\u2019exemple de leurs a\u00eenez les excitoient encore beaucoup. Ils se sentoient animez du m\u00eame esprit, &amp; ils s\u2019encourageoient l\u2019un l\u2019autre \u00e0 les imiter. Enfin ces nobles sentimens les firent r\u00e9soudre \u00e0 declarer \u00e0 leurs parents, qu\u2019ils \u00e9toient dans la volont\u00e9 d\u2019aller chercher leur fortune par le monde, \u00e0 l\u2019imitation de leurs freres, &amp; qu\u2019ils les prioient instamment de les aider dans leur resolution.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melusine, qui s\u00e7avoit la fortune qui leur devoit arriver, conseilla \u00e0 Raimondin de leur laisser suivre leur penchant, &amp; d\u00e9s ce moment elle disposa de son c\u00f4t\u00e9 toutes les choses qui pouvoient les mettre en \u00e9tat de r\u00e9pondre aux desseins de la Providence. Dans ce m\u00eame tems la guerre \u00e9toit fort allum\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Allemagne, &amp; entre autres la ville de Luxembourg \u00e9toit assieg\u00e9e par le Roy de Metz, qui s\u2019effor\u00e7oit d\u2019usurper le pays, parce que le Duc qui le possedoit, \u00e9toit mort, &amp; n\u2019avoit laiss\u00e9 pour heritier qu\u2019une fille d\u2019environ dix-huit ans, nomm\u00e9e Cristine, que ce Roy vouloit \u00e9pouser malgr\u00e9 elle, &amp; les Etats du Pays\u00a0; ce qui avoit engag\u00e9 toute la Noblesse \u00e0 se retirer avec la Duchesse dans cette Place comme la plus forte, pour en disputer la possession \u00e0 ce Prince.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les affaires \u00e9toient dans cette situa tion, quand un Chevalier, qui \u00e9toit de retour de Cipre, &amp; avoit assist\u00e9 \u00e0 la lev\u00e9e du siege de Famagouste, vint se jetter dans la Place, &amp; un jour qu\u2019on voyoit grossir l\u2019arm\u00e9e des assiegeans, on assembla le Conseil pour d\u00e9liberer des moyens de trouver du secours chez les Princes voisins. Alors le Chevalier prit la parole, &amp; dit, que \u00ab\u00a0revenant de la guerre du Levant, il avoit pass\u00e9 \u00e0 Lusignan, pour saluer les Parents de ces deux Heros, dont l\u2019Europe, l\u2019Asie, &amp; l\u2019Afrique admiroient la valeur, pour avoir ruin\u00e9 les principales forces des Sarazins, &amp; s\u2019\u00eatre mis sur la t\u00eate les Couronnes de deux grands Royaumes\u00a0; Qu\u2019il avoit consider\u00e9 la puissance de cette Maison, &amp; qu\u2019elle \u00e9toit la plus capable de leur donner secours, par ce qu\u2019il y avoit encore deux jeunes Princes, freres des Rois de Cipre &amp; d\u2019Armenie, qui portez du fameux exemple de leurs a\u00eenez, cherchoient l\u2019occasion de faire briller aussi leur vertu\u00a0; qu\u2019il s\u2019offroit d\u2019aller demander leur protection au nom de la Duchesse, &amp; qu\u2019il \u00e9toit assur\u00e9 de l\u2019obtenir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Conseil ne balan\u00e7a pas \u00e0 donner les mains \u00e0 cete proposition, &amp; l\u2019on deputa quatre des premiers Barons du pays pour accompagner le Chevalier, que la Duchesse chargea d\u2019une Lettre pour les Seigneurs de Lusignan, laquelle \u00e9toit con\u00e7u\u00eb en des termes si touchants, que d\u00e9s qu\u2019Antoine &amp; Regnault l\u2019eurent lu\u00eb, ils solliciterent sans rel\u00e2che leurs parents \u00e0 leur donner des troupes, pour marcher \u00e0 son secours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melusine fut bien-aise que cette occasion s\u2019offroit si juste pour remplir la destin\u00e9e de ses fils. Elle re\u00e7ut magnifiquement les Ambassadeurs, compatit beaucoup au malheur de la Duchesse\u00a0; &amp; laissant \u00e0 son Epoux le soin de lever des troupes, elle s\u2019appliqua \u00e0 pourvoir \u00e0 tout ce qui \u00e9toit necessaire pour l\u2019achapt des chevaux, &amp; pour l\u2019armement.<\/p>\n<h1 class=\"entry-title\" style=\"text-align: justify;\">Chapitre VII<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Antoine et Regnault de Lusignan marchent contre le roy de Metz, &amp; ensuite contre les Sarrazins. Antoine est \u00e9lu Duc de Luxembourg, &amp; Regnault Roy de Boheme.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9s que la nouvelle se fut r\u00e9pandu\u00eb par la France, qu\u2019Antoine &amp; Regnault alloient se mettre en campagne pour marcher au secours de la Duchesse de Luxembourg, la Noblesse, qui \u00e9toit remplie d\u2019estime pour cette illustre Maison, vint de toutes parts pour les accompagner dans une si juste entreprise, &amp; il y eut de puissans Seigneurs qui amenerent beaucoup de monde avec eux\u00a0; ce qui composa en peu de tems, avec les troupes qu\u2019on leva, une arm\u00e9e tres-considerable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le rendez-vous general \u00e9toit \u00e0 Lusignan. Les troupes camperent dans la prairie, qui est sous la Forteresse. Jusqu\u2019\u00e0 leur depart, Antoine &amp; Regnault avoient un soin tres-grand que rien ne manqu\u00e2t au camp, &amp; l\u2019ordre y \u00e9toit observ\u00e9 fort exactement\u00a0; on faisoit tous les jours l\u2019exercice. Enfin l\u2019arm\u00e9e se trouvant en \u00e9tat de marcher, les deux freres firent leurs adieux, &amp; Melusine en usa \u00e0 leur \u00e9gard de la m\u00eame maniere qu\u2019elle avoit fait avec ses a\u00eenez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La premiere chose que les jeunes guerriers firent \u00e9tant en marche fut d\u2019entretenir leurs troupes dans une bonne discipline, en passant sur les Terres qui se trouvoient dans leur route\u00a0; ils envoyoient toujours par avance demander le passage, pour n\u2019\u00eatre pas contraints de commettre des actes d\u2019hostilit\u00e9, &amp; les Princes accordoient leur demande par deux raisons\u00a0; la pre miere, que leur arm\u00e9e \u00e9toit capable de l\u2019obtenir par la force; la seconde, que la querelle qu\u2019ils embrassoient \u00e9toit juste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant toute la route, Antoine &amp; Regnault prenoient les mesures necessaires pour attaquer les lignes des assiegeans. Les Ambassadeurs leur faisoient un plan de la situation du pays, pour asseoir leur camp avec avantage, quand ils seroient en leur presence. Ils leur enseignoient des moyens pour s\u2019assurer des vivres de toutes parts, &amp; se rendre ma\u00eetres de la campagne\u00a0; &amp; un jour ils leur dirent qu\u2019ils avoient avis que sur la nouvelle qui s\u2019\u00e9toit r\u00e9pandu\u00eb qu\u2019il venoit du secours, tous ceux qui n\u2019\u00e9toient pas arrivez assez \u00e0 tems pour se jetter dans la Ville, s\u2019\u00e9toient r\u00e9\u00fcnis sous un Chef, &amp; inquietoient beaucoup les assiegeants dans leurs convois &amp; dans leurs fourages\u00a0: de maniere qu\u2019ils ne les so\u00fbtenoient que par de grosses escortes\u00a0; &amp; qu\u2019ainsi les troupes ennemies se trouvoient tres fatigu\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut remarquer que parmy tous ces discours, les Ambassadeurs, qui ne songeoient qu\u2019\u00e0 s\u2019assurer pour to\u00fbjours la protection de la Maison de Lusignan, entretenoient leurs Chefs, quand ils en trouvoient l\u2019occasion, des avantages de leur pays, qui \u00e9toit d\u2019une plus grande \u00e9tendu\u00eb pour lors qu\u2019il ne l\u2019est aujourd\u2019huy. Ils parloient aussi des belles qualitez de la Duchesse, &amp; Antoine prenoit plaisir \u00e0 s\u2019en entretenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant l\u2019arm\u00e9e s\u2019avan\u00e7oit, &amp; d\u00e9s qu\u2019elle fut sur les Terres de Luxembourg, les deux Chefs firent partir un des Barons avec le Chevalier. Celuy-l\u00e0 pour annoncer leur arriv\u00e9e au Roy de Metz, &amp; luy proposer de lever le siege, apr\u00e9s luy avoir fait conno\u00eetre les injustes motifs qui l\u2019avoient port\u00e9 \u00e0 l\u2019entreprendre\u00a0; sinon luy declarer, qu\u2019ils \u00e9toient venus pour le combattre. Celui-cy fut charg\u00e9 de trouver le moyen de passer dans la Ville, en cas que le Roy demeur\u00e2t ferme dans son dessein, &amp; on luy remit des Lettres pour rendre \u00e0 la Duchesse, &amp; au Conseil d\u2019Etat. Celle qui \u00e9toit adress\u00e9e au Conseil, assuroit\u00a0; \u00ab\u00a0Que si les Ennemis ne levoient le siege, ils pouvoient s\u2019attendre d\u2019y \u00eatre forcez\u00a0; qu\u2019il ne falloit pas manquer de faire des sorties de toute la garnison au premier bruit qu\u2019on entendroit du c\u00f4t\u00e9 du camp, pour faire une diversion considerable\u00a0; Que le proced\u00e9 du Roy de Metz \u00e9toit en horreur \u00e0 toutes les troupes, &amp; qu\u2019elles marchoient avec une confiance si merveilleuse, qu\u2019elles partageoient d\u00e9ja ses d\u00e9pouilles.\u00a0\u00bb Quant \u00e0 la Lettre pour la Duchesse, elle avoit \u00e9t\u00e9 \u00e9crite par Antoine seul, &amp; \u00e9toit conceu\u00eb en ces termes :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>MADAME, V\u00f4tre Lettre nous a touch\u00e9 si fort,<\/em>\u00a0<em>qu\u2019apr\u00e9s l\u2019avoir lu\u00eb, nous n\u2019avons pas<\/em>\u00a0<em>perdu un moment pour lever des troupes, &amp; marcher \u00e0 v\u00f4tre secours. Le<\/em>\u00a0<em>Chevalier vous dira nos forces, &amp; nos<\/em>\u00a0<em>bonnes intentions. Si le Ciel les favorise, vous pouvez \u00eatre assur\u00e9e de vous<\/em>\u00a0<em>voir bien t\u00f4t d\u00e9livr\u00e9e de vos ennemis.<\/em>\u00a0<em>Il ne s\u2019\u00e9toit jamais veu jusqu\u2019\u00e0 present qu\u2019on e\u00fbt mis le siege devant un<\/em>\u00a0<em>c\u0153ur pour l\u2019obliger \u00e0 se rendre. C\u2019est<\/em>\u00a0<em>une Place qui ne se gagne qu\u2019\u00e0 force<\/em>\u00a0<em>de tendresse, de soins, d\u2019empressemens,<\/em>\u00a0<em>&amp; non pas \u00e0 main arm\u00e9e\u00a0; ce sont-l\u00e0<\/em>\u00a0<em>les troupes qu\u2019on doit faire agir pour<\/em>\u00a0<em>s\u2019en rendre ma\u00eetre. Les plus forts bataillons sont de foibles moyens pour s\u2019en<\/em>\u00a0<em>emparer. La contrainte en \u00e9loigne la<\/em>\u00a0<em>possession. Nous aimons la libert\u00e9 de<\/em>\u00a0<em>pouvoir en disposer en faveur de qui<\/em>\u00a0<em>il nous pla\u00eet. Heureux, Madame, celuy que vous trouverez digne du<\/em>\u00a0<em>v\u00f4tre.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>ANTOINE DE LUSIGNAN.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Chevalier qui \u00e9toit charg\u00e9 de ces Lettres, passa heureusement dans la Ville, car le Roy ne voulut entendre \u00e0 aucune proposition. On ne peut exprimer combien la joye fut grande \u00e0 la nouvelle de l\u2019arriv\u00e9e du secours\u00a0: on disposa tout pour les sorties, &amp; la garnison paroissoit r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019assurance des Lettres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Duchesse de son c\u00f4t\u00e9 fut charm\u00e9e de voir la galanterie dont Antoine luy \u00e9crivoit. Les derniers mots de sa Lettre pouvoient passer pour une declaration. Cet air libre luy fit plaisir. Elle se flatta que ce jeune Guerrier avoit conceu de l\u2019amour pour elle, sur la relation de ses Ambassadeurs\u00a0; &amp; c\u2019est aussi de cette maniere que les Princes se connoissent &amp; s\u2019aiment souvent, sans s\u2019\u00eatre jamais v\u00fbs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cristine s\u2019entretenoit dans ces sentimens, pendant qu\u2019Antoine &amp; Regnault s\u2019avan\u00e7oient \u00e0 grandes journ\u00e9es, parce que le Baron \u00e9toit retourn\u00e9 leur porter la r\u00e9ponse du Roy de Metz. Ce Prince, qui avoit de la valeur, ne voulut pas attendre ses Ennemis. Il laissa suffisamment de troupes pour continuer le siege, &amp; marcha au devant du secours, qu\u2019il croyoit, au rapport de ses espions, plus foible qu\u2019il n\u2019etoit\u00a0; ce qui le fit abandonner \u00e0 une maniere de confiance, qui l\u2019emp\u00eacha de prendre les pr\u00e9cautions qu\u2019il devoit, &amp; lesquelles eussent p\u00fb luy assurer la victoire, ou luy donner moyen de la disputer plus long-tems qu\u2019il ne fit : car ses troupes ayant rencontr\u00e9 l\u2019arm\u00e9e d\u2019Antoine, qui marchoit \u00e0 elles en bataille avec une contenance \u00e0 ne pas les apprehender, prirent d\u2019abord quelque \u00e9pouvante, &amp; ensuite leur avant-garde ayant \u00e9t\u00e9 repouss\u00e9e avec une vigueur extraordinaire, se renversa sur le corps de l\u2019arm\u00e9e\u00a0; ce qui causa un si grand desordre, que tout s\u2019abandonna \u00e0 une fuite honteuse. Le Roy fit ce qu\u2019il put pour retenir les fuyards, &amp; les rallier\u00a0; mais les victorieux les poursuivoient avec tant de chaleur, l\u2019\u00e9p\u00e9e dans les reins, qu\u2019ils les menerent battans jusques dans leur camp, o\u00f9 ils entrerent p\u00ealem\u00eale avec eux. Le Roy m\u00eame press\u00e9 par les siens, tomba de cheval \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des retranchemens, &amp; fut pris par Antoine, qui le donna \u00e0 garder \u00e0 son frere, pendant qu\u2019il alla achever de vaincre la garde du camp, qui faisoit une vigoureuse resistance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant ceux de la Ville ayant aperceu du haut des Tours la d\u00e9route du Roy, \u00e9toient sortis, &amp; attaquoient vaillamment les troupes qui \u00e9toient rest\u00e9es dans le camp; ce qui fit qu\u2019Antoine eut moins de peine \u00e0 les soumettre. D\u00e9s qu\u2019il se vit entierement ma\u00eetre du champ de bataille, il fit venir les quatre Barons, &amp; leur confiant son prisonnier, il les pria d\u2019aller l\u2019offrir de sa part, &amp; de celle de son frere, \u00e0 la Duchesse, pour en faire ce qu\u2019il luy plairoit. Le Roy fit son possible pour s\u2019exempter de cette honte, jusqu\u2019\u00e0 dire qu\u2019il aimoit mieux souffrir la mort\u00a0; mais Antoine demeura inflexible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Barons firent leur commission. La Duchesse fut extr\u00e9mement surprise de voir le Roy de Metz, &amp; la generosit\u00e9 d\u2019Antoine. Elle dit au prisonnier, qu\u2019elle ne se sentoit pas assez de force pour le renfermer\u00a0; mais qu\u2019il e\u00fbt \u00e0 luy promettre, sur sa parole Royale, qu\u2019il ne sortiroit point du Palais sans la permission de ses Vainqueurs. Ce qu\u2019il luy promit volontiers, penetr\u00e9 des manieres honorables dont il se voyoit traitt\u00e9, contre son attente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Duchesse fit prier ensuite ses Liberateurs de venir loger dans la Ville; ce qu\u2019ils firent apr\u00e9s avoir mis les ordres necessaires au camp\u00a0; &amp; elle envoya au devant d\u2019eux les principaux Magistrats, accompagnez des personnes de la premiere qualit\u00e9 de la Cour. Tout le monde \u00e9toit surpris de la grife de Lion qui paroissoit sur la jou\u00eb d\u2019Antoine, &amp; de voir que Regnault n\u2019avoit qu\u2019un \u0153il\u00a0; mais la beaut\u00e9 de leur visage, leur taille avantageuse, &amp; l\u2019air guerrier qu\u2019ils avoient, attiroient l\u2019admiration. Pour la Duchesse, elle n\u2019en fut nullement \u00e9tonn\u00e9e : car elle les connoissoit extr\u00e9mement bien, par la relation du Chevalier, avec qui elle s\u2019en \u00e9toit souvent entretenu\u00eb. Elle se sentit seulement \u00e9meu\u00eb \u00e0 l\u2019abord d\u2019Antoine\u00a0; cependant elle se posseda assez pour faire \u00e0 ces deux Heros des remerciemens proportionnez au service qu\u2019ils luy rendoient, &amp; leur dit qu\u2019elle aviseroit avec son Conseil \u00e0 la reconnoissance qu\u2019elle leur en devoit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antoine prenant la parole luy r\u00e9pondit, que la satisfaction que son frere &amp; luy avoient de la voir si heureusement secouru\u00eb, leur tenoit lieu de toute sorte de r\u00e9compense. Apr\u00e9s ces honn\u00eatetez, ils passerent \u00e0 l\u2019apartement du Roy, que son chagrin retenoit solitaire. Antoine en l\u2019abordant, luy tint ce discours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L\u2019injustice vous a fait prendre les armes, Seigneur, &amp; violer les droits les plus sacrez\u00a0; mais le Ciel vengeur de ces sortes d\u2019actions, vous rend prisonnier d\u2019une Princesse, qui e\u00fbt peut-\u00eatre succomb\u00e9 \u00e0 vos efforts, si nous n\u2019eussions \u00e9t\u00e9 inspirez de venir \u00e0 son secours. V\u00f4tre sort d\u00e9pend de sa volont\u00e9, &amp; c\u2019est \u00e0 elle \u00e0 le regler.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Seigneurs, repartit la Duchesse, les fatigues que vous avez eu\u00ebs, &amp; les hazards que vous avez courus, demandent que le Prisonnier demeure en v\u00f4tre possession. Ordonnez donc vous-m\u00eame de sa destin\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0En quelque main que je tombe, dit le Roy, on n\u2019aura aucun avantage de me tenir long tems captif, c\u2019est pourquoy vous, Seigneurs, que j\u2019estime pour v\u00f4tre valeur\u00a0; &amp; vous, Madame, qui malgr\u00e9 mon entreprise, paroissez avoir tant de bont\u00e9 pour moy, je vous prie de me rendre la libert\u00e9, en m\u2019imposant la peine que vous trouverez \u00e0 propos.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Duchesse, qui \u00e9toit d\u2019un bon naturel, consentit \u00e0 cette proposition, &amp; Antoine pronon\u00e7a, \u00ab\u00a0Que le Roy payeroit comptant tous les dommages qu\u2019il avoit faits dans le pays, \u00e0 l\u2019estimation des Commissaires qui seroient nommez \u00e0 cet effet. Outre cela, qu\u2019il fonderoit un Prieur\u00e9 de douze Religieux pr\u00e9s du champ de bataille, pour avoir soin de prier Dieu pour les ames de ceux qui \u00e9toient morts dans cette journ\u00e9e, &amp; que pour assurance de ce Traitt\u00e9 il donneroit des \u00f4tages.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Prisonnier consentit \u00e0 tout pour recouvrer la libert\u00e9, &amp; il se crut tellement oblig\u00e9 \u00e0 ses Vainqueurs, de ne rien demander pour les frais de la guerre, que surmontant genereusement l\u2019amour qu\u2019il avoit pour la Duchesse, il forma le dessein de procurer \u00e0 Antoine l\u2019avantage d\u2019\u00e9pouser cette riche heritiere. Il s\u2019en ouvrit \u00e0 quelques-uns des Barons les plus acreditez, leur representant, que s\u2019ils avoient un Seigneur de cette vertu, ils seroient craints &amp; respectez de leurs voisins. L\u2019affaire fut aussi-t\u00f4t propos\u00e9e dans le Conseil\u00a0; &amp; comme en ce temsl\u00e0 on cherchoit les moyens de reconno\u00eetre le service signal\u00e9 qu\u2019on venoit de recevoir des Seigneurs de Lusignan, on trouva qu\u2019il n\u2019y en avoit point de meilleur, que d\u2019offrir \u00e0 l\u2019a\u00een\u00e9 ce qu\u2019ils possedoient de plus precieux. Le Roy se chargea d\u2019en parler \u00e0 Antoine, &amp; les Barons \u00e0 la Duchesse. Ils y consentirent tous deux d\u2019autant plus volontiers, que l\u2019amour avoit d\u00e9ja fait du progr\u00e9s dans leurs c\u0153urs depuis leur premiere veu\u00eb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce mariage donna beaucoup de joye \u00e0 toute la Province. Les ceremonies s\u2019en firent avec toute la magnificence de ces tems-l\u00e0, qui consistoit en des tournois &amp; autres divertissemens semblables. Apr\u00e9s que la f\u00eate fut faite, les Barons renouvellerent leurs hommages au nouveau Duc\u00a0; ensuite il alla visiter visiter toutes ses Places, &amp; laissa le Roy de Metz aupr\u00e9s de la Duchesse, son \u00e9pouse, pour executer les articles de son Traitt\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ces entrefaites, un Courrier, qui cherchoit le Roy, \u00e9toit all\u00e9 droit \u00e0 Metz, &amp; ne le trouvant point, avoit pris la route de Luxembourg. Il luy rendit une Lettre de Frederic Roy de Boheme, son frere, qui luy mandoit, que le Sarazin Zelodus Roy de Croco \u00e9toit entr\u00e9 sur ses Terres avec quatre-vingt mille hommes, &amp; marchoit \u00e0 Prague, o\u00f9 il s\u2019\u00e9toit retir\u00e9 avec toute sa Noblesse, ne se sentant pas assez fort pour luy faire t\u00eate en campagne. C\u2019est pourquoy il le prioit de venir au plut\u00f4t \u00e0 son secours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette nouvelle affligea beaucoup le Roy, parcequ\u2019il se vo\u00efoit dans l\u2019impuissance de secourir son frere. La douleur qu\u2019il en avoit, jointe au malheureux \u00e9tat de ses affaires, l\u2019avoient tellement accabl\u00e9, qu\u2019il \u00e9toit retenu au lit, lorsque le Duc arriva. Ce Prince compatit beaucoup \u00e0 son affliction. Il lut la Lettre de Frederic, &amp; fut touch\u00e9 d\u2019apprendre qu\u2019un si beau Royaume \u00e9toit expos\u00e9 \u00e0 l\u2019invasion des Infidelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Roy de Metz voyant le Duc dans ces sentimens, t\u00e2cha de l\u2019\u00e9mouvoir encore davantage, luy representant vivement l\u2019\u00e9tat d\u00e9plorable o\u00f9 se trouveroit son frere, si les Sarazins le for\u00e7oient dans Prague\u00a0; qu\u2019il avoit une fille \u00e2g\u00e9e de seize ans, unique heritiere de ses Etats, qui seroit expos\u00e9e \u00e0 leur brutalit\u00e9, &amp; r\u00e9duite dans un dur esclavage\u00a0; qu\u2019il n\u2019y avoit rien qu\u2019il n\u2019offr\u00eet pour leur procurer du secours; &amp; qu\u2019il le prioit de luy permettre d\u2019envoyer dans toutes les Cours d\u2019Allemagne, pour en demander non seulement \u00e0 ses Alliez, mais aussi \u00e0 tous les Princes\u00a0; puisque ce secours regardoit \u00e9galement la conservation de la Foy, &amp; la seuret\u00e9 du pays.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Duc Antoine entendant ainsi parler le Roy de Metz, la larme aux yeux, s\u2019offrit d\u2019aller secourir Frederic de toutes ses forces, &amp; le Roy luy promit, qu\u2019\u00e0 la faveur de ce secours, il feroit donner sa niece en mariage \u00e0 Regnault avec la Couronne de Boheme apr\u00e9s la mort de son frere.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutes ces considerations firent armer promtement nos deux Heros. Le Roy de Metz alla aussi dans son pays lever autant de soldats qu\u2019il luy fut possible, &amp; il joignit le Duc au plut\u00f4t \u00e0 un rendez-vous qu\u2019il luy assigna sur la route. Le Prince de Cologne leur donna le passage &amp; des troupes; celles de Brandebourg, de Baviere, &amp; plusieurs autres joignirent aussi l\u2019arm\u00e9e Chr\u00e9tienne. Odon Duc de Baviere \u00e9toit \u00e0 la t\u00eate des siennes, comme ayant le plus d\u2019inter\u00eat dans cette affaire, car il \u00e9toit le plus proche voisin de Prague. Ainsi l\u2019arm\u00e9e se trouva tres-forte, lors qu\u2019elle entra en Boheme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle n\u2019y fut pas plut\u00f4t, que le Roy de Metz envoya un Gentilhomme du pays, pour donner avis \u00e0 son frere du secours qui luy venoit. Le courrier eut le bonheur d\u2019entrer dans la Ville, &amp; il arriva tres juste, parce que Frederic ayant \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 dans une sortie, la garnison, aussi afflig\u00e9e que remplie de crainte, \u00e9toit pr\u00eate \u00e0 capituler\u00a0; mais aprenant une si heureuse nouvelle, sa terreur se dissipa, les forces luy revinrent, &amp; la Princesse Aiglantine, ne songeant qu\u2019\u00e0 venger la mort de son pere, encouragea elle-m\u00eame tout le monde \u00e0 la d\u00e9fense\u00a0; si bien que les Sarazins aper\u00e7urent bien t\u00f4t une nouvelle valeur dans les assiegez. Ils ne s\u00e7avoient \u00e0 quoy l\u2019attribuer\u00a0; mais ils en aprirent bien-t\u00f4t la cause par leurs coureurs, qui raporterent, qu\u2019une formidable arm\u00e9e de Chretiens venoit au secours de Prague, &amp; n\u2019\u00e9toit plus qu\u2019\u00e0 deux journ\u00e9es du camp.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette nouvelle \u00e9tonna les Sarazins, &amp; Zelodus en parut si surpris, qu\u2019il douta s\u2019il iroit au devant de ces nouveaux ennemis, ou s\u2019il les attendroit dans ses lignes. Enfin il se determina \u00e0 les attendre, pour ne pas partager ses forces, &amp; il donna tous les ordres necessaires pour les repousser vaillamment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019autre c\u00f4t\u00e9 le Duc Antoine, qui avoit envoy\u00e9 plusieurs partis vers le camp, pour s\u00e7avoir les mouvemens des Sarazins, aprenant qu\u2019ils n\u2019en faisoient aucun, marcha droit \u00e0 leurs retranchemens, &amp; campa \u00e0 leur veu\u00eb le plus avantageusement qu\u2019il put sur une \u00e9minence, qui exposoit son arm\u00e9e aux yeux de toute la Ville, &amp; luy offroit un aussi agreable spectable, qu\u2019il \u00e9toit terrible aux Infidelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 Zelodus, il visitoit continuellement ses postes, &amp; animoit ses troupes du mieux qu\u2019il pouvoit, avec des discours de m\u00e9pris contre les Chretiens; mais qui perdirent bien-t\u00f4t leur credit dans les esprits, par la fuite de deux gros d\u00e9tachemens, qu\u2019il avoit envoyez garder des passages importans, &amp; qui rentrerent dans les retranchemens avec beaucoup de precipitation, d\u2019effroy, &amp; de perte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces heureux commencemens augmenterent si fort le courage de l\u2019arm\u00e9e Chretienne, que les soldats demandoient \u00e0 combattre, sans vouloir se reposer\u00a0; ce qui fit qu\u2019Antoine, pour profiter de cette ardeur, disposa aussi t\u00f4t les attaques Il pria le Roy de Metz, le Duc de Baviere, &amp; Regnault d\u2019en prendre le commandement, &amp; ces Princes s\u2019y comporterent avec tant de valeur, qu\u2019apr\u00e9s deux heures de combat seulement, ils forcerent les retranchemens des Sarazins\u00a0; aidez neanmoins par les assiegez, qui sortirent en grand nombre dans le tems qu\u2019ils virent qu\u2019on attaquoit les lignes. Et cette diversion fit tres-bien : car Zelodus, qui ne s\u2019y attendoit pas, fut contraint de d\u00e9garnir quelques-uns de ses postes, pour faire t\u00eate de tous c\u00f4tez\u00a0; ainsi les Sarazins se trouvant trop foibles en certains endroits, furent obligez de ceder la victoire aux Chretiens, qui en firent un terrible carnage, &amp; Zelodus fut trouv\u00e9 parmy les morts.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La joye de cet heureux succ\u00e9s fut diminu\u00e9e par la douleur d\u2019aprendre, que le Roy de Boheme avoit perdu la vie. La Princesse Aiglantine, qui avoit surmont\u00e9 dans cette occasion &amp; son sexe &amp; son \u00e2ge, s\u2019\u00e9tant trouv\u00e9e sans cesse \u00e0 la t\u00eate de ses troupes, vint au-devant des Victorieux\u00a0; &amp; aprit \u00e0 son oncle cette triste nouvelle\u00a0; elle en \u00e9toit si vivement touch\u00e9e, qu\u2019elle eut de la peine \u00e0 exprimer \u00e0 Antoine aux autres Chefs l\u2019obligation qu\u2019elle leur avoit de sa Couronne, &amp; de sa libert\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s qu\u2019ils eurent t\u00e9moign\u00e9 la part qu\u2019ils prenoient tous \u00e0 la perte qu\u2019elle faisoit du Roy son pere, ils donnerent ordre de poursuivre les Sarazins, qui avoient cherch\u00e9 leur salut dans la fuite. On en assembla un grand nombre\u00a0; &amp; le Roy de Metz, qui avoit apris que Zelodus avoit fait br\u00fbler le corps de son frere \u00e0 la veu\u00eb de de la Ville, avec indignit\u00e9, pour \u00e9mouvoir les assiegez, fit porter celuy de ce Roy barbare sur une montagne voisine, &amp; la fit br\u00fbler de m\u00eame avec un nombre de prisonniers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant ce tems l\u00e0 on s\u2019appliquoit \u00e0 preparer la pompe funebre. Tous les Princes assisterent au Service\u00a0; &amp; le Roy de Metz, qui n\u2019avoit point encore voulu de clarer \u00e0 sa niece la promesse qu\u2019il avoit faite au Duc Antoine en faveur de Regnault, parce qu\u2019il \u00e9toit juste de luy laisser donner quelques jours \u00e0 sa douleur, trouva \u00e0 propos de luy en parler apr\u00e9s qu\u2019elle eut ren du les derniers devoirs \u00e0 son pere.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aiglantine receut cette declaration avec plaisir, persuad\u00e9e que son oncle ne songeoit qu\u2019\u00e0 son avantage. Elle assembla ensuite son Conseil, pour deliberer sur cette affaire, &amp; chacun fut ravi de cette proposition\u00a0; car une alliance si considerable asseuroit la Couronne de Boheme \u00e0 la Maison de Frederic, &amp; affermissoit le repos de l\u2019Etat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Roy de Metz aprit aussi-t\u00f4t \u00e0 Antoine &amp; \u00e0 Regnault la r\u00e9\u00fcssite de leur dessein, &amp; ils allerent ensemble rendre visite \u00e0 la Princesse, qui les receut agreablement, &amp; ne fut point du tout embarrass\u00e9e de traitter avec ces Prince d\u2019une affaire si importante. Ce qui les \u00e9tonna \u00e0 cause de son \u00e2ge. Elle fut assist\u00e9e dans cette negotiation de ses Ministres, &amp; des premiers Seigneurs du Royaume. Les articles du mariage furent dressez, &amp; la celebration s\u2019en fit quelques jours apr\u00e9s au grand contentement des peuples.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les r\u00e9jo\u00fcissances, qui se firent \u00e0 ces noces, furent extraordinaires par tous les divertissemens qui parurent dans l\u2019arm\u00e9e. Les soldats en inventerent de plusieurs sortes\u00a0; &amp; la Reine, qui avoit le c\u0153ur martial, se plaisoit si fort \u00e0 les voir, qu\u2019elle \u00e9toit presque to\u00fbjours dans le camp. Enfin apr\u00e9s que la f\u00eate fut finie, &amp; que Regnault eut travaill\u00e9 avec son frere, &amp; avec le Roy de Metz, aux moyens de s\u2019affermir sur le Tr\u00f4ne, chaque corps des troupes \u00e9trangeres reprit le chemin de sa Province\u00a0; &amp; Antoine, accompagn\u00e9 du Duc de Baviere, qu\u2019il quitta en repassant par ses Etats, retourna \u00e0 Luxembourg.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces deux Princes, Antoine &amp; Regnault, eurent des enfans m\u00e2les, qui augmenterent la reputation de leurs peres. Antoine eut Bertrand &amp; Lohier. Regnault eut Oniphar, Prince tres vaillant, &amp; qui conquit, avec Lohier son cousin, la Hollande, la Zelande, le Danemarc &amp; la Norvege. Bertrand \u00e9pousa Melide, fille du Roy de Metz, &amp; succeda \u00e0 son Royaume. Quant \u00e0 Lohier, il fut Duc de Luxembourg, &amp; purgea les Ardennes de voleurs, qui s\u2019y \u00e9toient fortifiez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e9s avoir racont\u00e9 les illustres \u00e9tablissemens de ces cinq premiers fils de Melusine, revenons \u00e0 Raimondin, qui de son c\u00f4t\u00e9 s\u2019\u00e9toit aquis des Provinces entieres, &amp; recevoit des hommages jusqu\u2019en Bretagne. Ainsi il se voyoit un des plus puissans Seigneurs de France, &amp; sa famille la mieux \u00e9tablie qui f\u00fbt en Europe. Il avoit receu des nouvelles de la haute fortune de ses deux derniers fils aussi-t\u00f4t apr\u00e9s leur \u00e9levation\u00a0; ce qui l\u2019avoit combl\u00e9 de joye.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi la prophetie de sa femme \u00e9toit accomplie \u00e0 cet \u00e9gard, &amp; elle se f\u00fbt so\u00fbtenu\u00eb pour tout le reste jusqu\u2019\u00e0 la fin, s\u2019il luy e\u00fbt gard\u00e9 la parole qu\u2019il luy avoit donn\u00e9e, &amp; dont l\u2019execution faisoit la dur\u00e9e de son bonheur\u00a0; mais disons de quelle maniere il la faussa, &amp; la triste avanture qui s\u2019ensuivit.<\/p>\n<h1 class=\"entry-title\" style=\"text-align: justify;\">Chapitre VIII<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Raimondin viole la promesse qu\u2019il avait fait \u00e0 M\u00e9lusine. Et elle le quitte metamorphos\u00e9e en serpent.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">IL restoit encore cinq enfans \u00e0 Raimondin, dont les deux plus \u00e2gez se nommoient l\u2019un Froimont, &amp; l\u2019autre Geoffroy. Nous avons dit que le dernier \u00e9toit n\u00e9 avec une dent semblable \u00e0 la d\u00e9fense d\u2019un sanglier, &amp; qu\u2019il fut surnomm\u00e9, \u00e0 cause de cette marque, Geoffroy \u00e0 la Grand\u2019dent. Ce fut le plus furieux homme de la terre. D\u00e9s sa tendre jeunesse, il fit mourir plusieurs nourrices, pour les avoir tet\u00e9esavec trop de force\u00a0; &amp; \u00e0 peine avoitil sept ans, qu\u2019il tua deux de ses Ecuyers. Il n\u2019a jamais trouv\u00e9 d\u2019homme qui ait p\u00fb le vaincre en combat singulier. Il fit de grandes actions, &amp; fut Seigneur de Lusignan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 Froimont, ce fut un homme vertueux, aimant la retraite\u00a0; il se rendit Moine \u00e0 Mailleres, Abbaye celebre assez voisine de Lusignan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Geoffroy eut un tel chagrin de voir que son frere avoit pris ce party, qu\u2019il n\u2019estimoit pas, persuad\u00e9 que c\u2019\u00e9toit celuy d\u2019un faineant, &amp; qu\u2019il faisoit tort \u00e0 la splendeur de sa Maison, qu\u2019il fit son possible pour le d\u00e9tourner de ce dessein. Il pressa m\u00eame l\u2019Abb\u00e9 avec menace de ne le pas recevoir. Cependant voyant que malgr\u00e9 toutes ses sollicitations, Froimont avoit pris l\u2019habit, il alla au Couvent, y mit le feu, &amp; br\u00fbla tous les Moines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce malheur ne fut pas plut\u00f4t arriv\u00e9, qu\u2019un courrier vint en aporter la nouvelle \u00e0 Raimondin, qui \u00e9toit pour lors \u00e0 Mermande, &amp; Melusine \u00e9toit de Niort, o\u00f9 elle faisoit b\u00e2tir les deux belles Tours qu\u2019on y voit encore. Raimondin trouva cette action si horrible, qu\u2019il n\u2019en voulut croire que ses yeux. Il monta \u00e0 cheval, &amp; alla \u00e0 Mailleres, qu\u2019il trouva dans une terrible desolation\u00a0; car tous les Paysans des environs \u00e9tant accourus, s\u2019occupoient les uns \u00e0 retirer les corps \u00e0 demy br\u00fblez, les autres \u00e0 \u00e9teindre les flammes, qui s\u2019effor\u00e7oient de consommer le reste de l\u2019Abbaye.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce triste spectacle toucha extr\u00e9mement Raimondin, &amp; le jetta dans de profondes reflexions, qui le faisant remonter jusqu\u2019\u00e0 l\u2019origine de son mariage, luy representoient toutes les choses extraordinaires qu\u2019il avoit veu arriver par l\u2019operation de sa femme. La haute fortune o\u00f9 elle avoit \u00e9lev\u00e9 sa Maison, les marques mysterieuses qui paroissoient \u00e0 tous ses enfans, enfin tant de prodiges luy faisoient douter qu\u2019elle f\u00fbt veritablement une femme naturelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin \u00e9toit plong\u00e9 dans ces reflexions, lorsque Melusine arriva de Niort. Il ne put s\u2019emp\u00eacher de luy t\u00e9moigner la colere o\u00f9 il \u00e9toit de l\u2019action de son fils. Elle, qui en \u00e9toit aussi tres bien inform\u00e9e, bl\u00e2ma beaucoup Geoffroy\u00a0; mais comme elle avoit un grand ascendant sur l\u2019esprit de son mary, elle luy rendit bien-t\u00f4t la tranquillit\u00e9\u00a0; &amp; les raisons dont elle se servit, furent singulieres. Elle luy representa que rien en ce monde n\u2019arrivant que par la volont\u00e9 de Dieu, dont les jugemens sont merveilleux, il se pouvoit faire que sa justice s\u2019\u00e9toit voulu servir de Geoffroy, pour punir ces Moines, trop sensuels pour lors, &amp; qui menoient une vie scandaleuse. Que cependant, pour reparation du tort que souffroit l\u2019Eglise, elle alloit faire reb\u00e2tir cette Abbaye plus belle qu\u2019elle n\u2019\u00e9toit, &amp; capable d\u2019y loger un plus grand nombre de Religieux, qui deserviroient l\u2019Autel avec plus de piet\u00e9\u00a0; &amp; que pour son fils, on pouvoit considerer son action comme un zele, qui prouvoit l\u2019\u00e9levation de son c\u0153ur. Apr\u00e9s ce beau raisonnement, Melusine prit soin de faire r\u00e9tablir l\u2019Abbaye. En effet, elle la rendit plus belle qu\u2019auparavant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans ces entrefaites, le Comte de Forest, frere de Raimondin, dont nous avons parl\u00e9, vint \u00e0 Lusignan, o\u00f9 il fut receu avec une joye fort grande, parce qu\u2019il y avoit long-tems qu\u2019il n\u2019y \u00e9toit venu. Il arriva justement un Samedy, jour que Melusine n\u2019\u00e9toit visible \u00e0 personne, pas m\u00eame \u00e0 son mary, suivant cette convention que nous avons dite, &amp; qui \u00e9toit l\u2019article secret de leur mariage. Le Comte avoit un dessein form\u00e9 \u00e0 ce sujet\u00a0; ce qui fit qu\u2019il demanda \u00e0 la voir avec empressement\u00a0; &amp; Raimondin ne sceut que r\u00e9pondre : de sorte que le Comte prenant un serieux affect\u00e9, d\u00eet \u00e0 son frere, qu\u2019il \u00e9toit oblig\u00e9 de l\u2019avertir des bruits qui couroient contre son honneur \u00e0 l\u2019\u00e9gard de sa femme\u00a0; les uns assurans qu\u2019elle avoit un rendez-vous tous les Samedis avec un galant\u00a0; les autres, qu\u2019elle \u00e9toit un esprit F\u00e9e, qui faisoit sa penitence ces jours l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin entendant ces paroles se leva tout furieux, prit son \u00e9p\u00e9e, &amp; sans songer \u00e0 ce qu\u2019il avoit promis avec tant de sermens \u00e0 sa femme, courut \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 il s\u00e7avoit qu\u2019elle se retiroit tous les Samedis. Le lieu \u00e9toit obscur &amp; fait expr\u00e9s pour cette retraite. Jamais il n\u2019avoit \u00e9te si avant dans le Donjon de la Forteresse\u00a0; il y trouva une porte de fer qu\u2019il t\u00e2ta par tout avec la main, &amp; n\u2019y rencontra aucune ouverrure que le deffaut d\u2019un clou o\u00f9 il mit la pointe de son \u00e9p\u00e9e, qui \u00e9toit de bonne trempe, &amp; la tourna si long-tems qu\u2019il fit un petit trou par o\u00f9 il vit Melusine qui se baignoit dans une grande cuve de marbre. Elle \u00e9toit toute nu\u00eb, &amp; plong\u00e9e dans l\u2019eau jusqu\u2019\u00e0 la ceinture\u00a0; la partie superieure de son corps paroissoit \u00e0 son ordinaire, ayant les cheveux \u00e9pars, &amp; un peigne \u00e0 la main; quant \u00e0 la partie inferieure, elle ressembloit \u00e0 la queu\u00eb d\u2019un serpent grosse \u00e0 proportion du corps, &amp; elle l\u2019agitoit d\u2019une si grande force, \u00e0 cause qu\u2019elle ressentoit des peines terribles de ce qu\u2019on la regardoit, qu\u2019elle faisoit rejallir l\u2019eau jusqu\u2019\u00e0 la voute du salon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin n\u2019eut pas pl\u00fbtost aper\u00e7u cet horrible spectacle, qu\u2019il se repentit de sa curiosit\u00e9, &amp; connut\u00a0<a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-viii-raimondin-viole-la-promesse-quil-avait-fait-a-melusine-et-elle-le-quitte-metamorphosee-en-serpent\/#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">*<\/a>* Qu\u2019en matiere de Femme il est souvent dangereux de\u00a0 voir plus qu\u2019elle ne veut qu\u2019on voye. Enfin, afflig\u00e9 au dernier point d\u2019avoir viol\u00e9 sa promesse, il courut \u00e0 sa chambre, prit de la cire &amp; boucha le funeste trou par o\u00f9 il avoit vu sa perte : Ensuite il alla retrouver son frere contre lequel il eut tous les emportemens imaginables, jusqu\u2019\u00e0 luy commander de sortir \u00e0 l\u2019heure m\u00eame de chez luy; \u00e0 quoy le Comte ob\u00e9\u00eft, &amp; partit aussitost, quoy qu\u2019il f\u00fbt fort tard, pour s\u2019en retourner en Forest, chagrin d\u2019avoir oblig\u00e9 son frere \u00e0 luy faire un si dur traitement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019autre c\u00f4t\u00e9, Melusine qui sentoit des tourmens infinis, resta dans les m\u00eames peines jusqu\u2019\u00e0 minuit, qui \u00e9toit le tems o\u00f9 il luy \u00e9toit libre de sortir du lieu de sa penitence. De l\u00e0 elle alla trouver Raimondin \u00e0 son ordinaire dans son lit. Il est ais\u00e9 de juger qu\u2019il n\u2019avoit pas ferm\u00e9 l\u2019\u0153il, depuis qu\u2019il s\u2019\u00e9toit couch\u00e9, persuad\u00e9 du malheur qui luy devoit arriver. Quand il entendit venir Melusine, il fit semblant de dormir, &amp; continua cette feinte jusqu\u2019au tems qu\u2019il avoit coutume de se lever.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melusine voyant son mary dans le repos, ne voulut point le troubler\u00a0; elle passa ainsi le reste de la nuit aupr\u00e9s de luy\u00a0; mais le Soleil \u00e9tant lev\u00e9 elle sortit du lit, sans attendre que ses Dames fussent entr\u00e9es dans sa chambre, &amp; elle alla s\u2019enfermer dans un Cabinet, o\u00f9 on l\u2019entendoit pleurer &amp; soupirer avec tant d\u2019effort, que ses Officiers en furent alarmez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant Raimondin se tenoit to\u00fbjours au lit, penetr\u00e9 aussi de sa douleur, qui fut prodigieusement augment\u00e9e, quand un de ses Gentilshommes vint lui dire l\u2019\u00e9tat o\u00f9 \u00e9toit son Epouse. Il se leva promptement, &amp; entrant dans le Cabinet, il la trouva \u00e9tendu\u00eb par terre, se debattant comme si elle e\u00fbt \u00e9t\u00e9 possed\u00e9e. Ce triste objet le saisit, &amp; fondant en larmes il se mit en devoir de la relever, mais elle luy d\u00eet :\u00a0<em>Mon cher<\/em>\u00a0<em>amy, il ne vous est plus permis de<\/em>\u00a0<em>me toucher, &amp; \u00e0 moy de rester en v\u00f4tre<\/em>\u00a0<em>compagnie. Vous avez viol\u00e9 vos sermens, &amp; par cette funeste action<\/em>\u00a0<em>vous me rengagez dans une penitence<\/em>\u00a0<em>qui ne finira qu\u2019au Jugement dernier.<\/em>\u00a0<em>Si vous m\u2019aviez tenu la parole que<\/em>\u00a0<em>vous m\u2019aviez donn\u00e9e de ne me jamais<\/em>\u00a0<em>voir les Samedis, je fusse to\u00fbjours rest\u00e9e comme vous m\u2019avez v\u00fbe, je serois morte d\u2019une mort naturelle, &amp;<\/em>\u00a0<em>me voil\u00e0 replong\u00e9e dans l\u2019abyme de<\/em>\u00a0<em>mes douleurs.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Achevant ces paroles, elle s\u2019agita beaucoup, fit des cris horribles, &amp; Raimondin en fut tellement \u00e9pouvant\u00e9, qu\u2019il tomba en foiblesse aupr\u00e9s d\u2019elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant le bruit de ce terrible \u00e9venement s\u2019\u00e9tant r\u00e9pandu par tout, les Barons &amp; autres personnes considerables accoururent au Ch\u00e2teau, &amp; furent sensiblement touchez de voir un si triste accident. Melusine faisoit des cris qui per\u00e7oient le c\u0153ur, &amp; elle repetoit de tems en tems ces paroles\u00a0:\u00a0<em>Quoy, faut-il que je quitte ces lieux que j\u2019ay tant cheris\u00a0?<\/em>\u00a0Et tout le monde pleuroit \u00e0 torrens, car elle \u00e9toit extr\u00eamement aym\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les plus familiers de ses Courtisans &amp; ses Dames d\u2019honneur voulurent essayer de la consoler, s\u2019imaginant que c\u2019\u00e9toit une vapeur qui la prenoit. Dans ce moment elle sembla devenir plus calme, elle se leva &amp; alla dans la salle des Gardes, o\u00f9 \u00e9tant arriv\u00e9e avec Raimondin, elle regarda d\u2019un \u0153il ferme la foule de monde qui l\u2019environnoit, &amp; adressant la parole \u00e0 son mary, elle luy dit avec une voix extraordinaire.\u00a0<em>Le Ciel veut que je vous annonce v\u00f4tre destin\u00e9e avant mon d\u00e9part. S\u00e7achez qu\u2019apr\u00e9s vous, personne ne jo\u00fcira de la possession de vos Terres en repos\u00a0; que vos heritiers so\u00fbtiendront des guerres tres-fortes, &amp; que quelques uns d\u2019entr\u2019eux tomberont dans l\u2019infortune par leur faute. Quant \u00e0 Geoffroy, quittez le chagrin que vous pouvez avoir contre luy, car ce sera un jour le plus vaillant homme de la terre, &amp; il so\u00fbtiendra l\u2019honneur de Lusignan. Ce sera luy qui vengera l\u2019action qui me force \u00e0 vous quitter\u00a0; c\u2019est \u00e0 dire le pernicieux conseil qu\u2019on vous a donn\u00e9 de violer v\u00f4tre promesse en me voyant. Il \u00e9tablira Raimondin son frere Comte de Forest. Pour Thiery, il sera Seigneur de Partenay &amp; de toutes vos Terres, jusqu\u2019\u00e0 la Rochelle.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce discours finy elle tira son mary \u00e0 part aupr\u00e9s d\u2019une fenestre, &amp; fit aprocher les principaux Barons, puis continua ainsi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Vous s\u00e7avez que mon dernier fils a trois yeux\u00a0; sa fatalit\u00e9 est de d\u00e9truire tout ce que j\u2019ay \u00e9difi\u00e9, &amp; d\u2019entretenir des guerres immortelles dans le pays\u00a0; c\u2019est pourquoy faitesle mourir aussi-tost que j\u2019auray disparu \u00e0 vos yeux, &amp; n\u2019y manquez<\/em>\u00a0<em>pas.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Raimondin prenant la parole promit \u00e0 Melusine d\u2019executer tout ce qu\u2019elle luy enjoignoit, &amp; la suplia, fondant en larmes, de ne point le quitter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Cela ne d\u00e9pend pas de moy<\/em>, s\u2019\u00e9criat-elle\u00a0;\u00a0<em>c\u2019est Dieu, dont les jugemens<\/em>\u00a0<em>sont impenetrables, qui me l\u2019ordonne,<\/em>\u00a0<em>&amp; je sens que le moment de n\u00f4tre<\/em>\u00a0<em>cruelle separation approche.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme elle disoit ces mots on remarqua que son visage commen\u00e7oit \u00e0 s\u2019allonger, &amp; \u00e0 se d\u00e9figurer, que sa peau devenoit \u00e9caill\u00e9e, que ses bras prenoient la forme de deux a\u00eeles\u00a0; &amp; un moment apr\u00e9s, s\u2019\u00e9levant sur la fen\u00eatre, qui \u00e9toit proche, elle dit adieu \u00e0 son mary, &amp; \u00e0 tous les assistans avec une voix toute chang\u00e9e, &amp; les chargea de nouveau d\u2019executer ponctuellement ses dernieres volontez. Ensuite ou vit sortir de ses habits un Serpent a\u00eel\u00e9, long d\u2019environ huit pieds, qui s\u2019\u00e9lan\u00e7ant en l\u2019air, fit par trois fois le tour de la Forteresse, &amp; poussoit des cris terribles chaque fois qu\u2019il passoit devant la fen\u00eatre\u00a0; puis s\u2019\u00e9loignant d\u2019un vol assez lent, on le perdit peu \u00e0 peu de veu\u00eb L\u2019impression de son pied resta sur la pierre de la m\u00eame fen\u00eatre, &amp; ce vestige y a demeur\u00e9 jusqu\u2019en 1574. que cette Forteresse fut d\u00e9molie par les raisons que nous avons deduites dans la Preface.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le President de Boissieu dit dans ce qu\u2019il\u00a0<a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-viii-raimondin-viole-la-promesse-quil-avait-fait-a-melusine-et-elle-le-quitte-metamorphosee-en-serpent\/#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">*<\/a>\u00a0rapporte de Melusine, qu\u2019elle choisit pour retraitte une des montagnes de Sassenages pr\u00e9s de Grenoble, \u00e0 cause de certaines cuves qu\u2019on y voit, &amp; qu\u2019elle leur communiqua une vertu qui fait aujourd\u2019huy une des sept merveilles du Dauphin\u00e9 Ces cuves sont au nombre de deux. Leur beaut\u00e9 &amp; leur grandeur surprennent, &amp; elles sont si heureusement taill\u00e9es dans le roc, qu\u2019il est ais\u00e9 de voir que la nature seule y a travaill\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Melusine ayant choisi ce lieu pour sa retraite, &amp; ces cuves pour continuer ses bains, leur donna la vertu de pr\u00e9sager les tems, c\u2019est-\u00e0 dire d\u2019annoncer la fertilit\u00e9 ou la sterilit\u00e9 des recoltes par une quantit\u00e9 d\u2019eau dont elles se remplissent naturellement en certain tems. Lors qu\u2019elles doivent \u00eatre fertiles, l\u2019eau surpasse les bords, &amp; se r\u00e9pand avec abondance\u00a0; elles ne sont qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9 pleines pour les ann\u00e9es mediocres\u00a0; &amp; elles demeurent seches, quand elles marquent la sterilit\u00e9. L\u2019une de ces cuves est consacr\u00e9e pour les grains, &amp; l\u2019autre pour le vin. Il est juste de raporter icy de quelle maniere l\u2019Auteur fait parler cette puissante F\u00e9e au m\u00eame sujet, lors qu\u2019apr\u00e9s avoir d\u00e9crit son depart de Lusignan, elle prit possession de ces montagnes escarp\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Lusinian\u00e6os postquam Melusina<\/em>\u00a0<em>penates,<br \/>\nIndignata viro colubri sub imagine<\/em>\u00a0<em>liquit, &amp;c.<br \/>\nH\u00e6c, ait, qu\u00e6situm pr\u00e6bebunt antra recessum,<br \/>\nN\u00e9ve piis videar posthac ingrata<\/em>\u00a0<em>colonis,<br \/>\nQueis me proluerim tin\u00e6 sint fertilis anni<br \/>\nSigna, probaturam nunquam fallentia gentem.<br \/>\nUt cum festa dies Eo\u00e2 luce micabit,<br \/>\nQu\u00e2 Sassenagiis successi finibus exul,<br \/>\nUtraque desudet puris ex tempore<\/em>\u00a0<em>lymphis,<br \/>\nEt largas segetes H\u00e6c denotet, Illa<\/em>\u00a0<em>racemos.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voicy l\u2019antre que je choisis pour ma retraite\u00a0; &amp; afin de ne point paro\u00eetre ingrate envers les peuples qui habitent cette contr\u00e9e, je veux que ces cuves, o\u00f9 je me baigneray doresnavant, ayent le don de pr\u00e9sager la fertilit\u00e9 des ann\u00e9es, &amp; avec tant de certitude, que les nations en conno\u00eetront la verit\u00e9. Tous les ans \u00e0 pareil jour, que celuy que je suis arriv\u00e9e aux montagnes de Sassenages, ces deux cuves r\u00e9pandront tout \u00e0 coup des eaux en abondance. Celle-cy marquera la fertilit\u00e9 des moissons\u00a0; Celle-l\u00e0 des vendanges.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette merveille est tres-connu\u00eb dans le pays, &amp; les peuples ne manquent jamais d\u2019aller consulter dans les tems ordinaires les cuves de Sassenages, pour conno\u00eetre quelle sera la fertilit\u00e9 de la moisson, &amp; l\u2019abondance du vin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est impossible d\u2019exprimer la tristesse o\u00f9 le depart de Melusine plongea non seulement ceux qui la virent, mais encore tous les peuples de ses Etats : car \u00e9tant tres-charitable aux pauvres, elle leur avoit fait de grands biens. Les Couvens &amp; les Eglises particulieres, qu\u2019elle avoit fondez, firent des prieres pour demander \u00e0 Dieu son repos, &amp; abreger s\u2019il se pouvoit sa dure penitence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 Raimondin, il ne voulut plus rester dans le lieu o\u00f9 il avoit fait une si grande perte\u00a0; il quitta la Forteresse, &amp; s\u2019en alla demeurer \u00e0 Mermande avec ses enfans; mais avant que de partir, il donna commission aux Barons d\u2019executer l\u2019ordre que Melusine avoit donn\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son fils \u00e0 trois yeux. Ils l\u2019attirerent donc par de belles paroles vers un lieu souterrain, o\u00f9 on l\u2019\u00e9touffa \u00e0 force de fum\u00e9e\u00a0; ensuite son corps fut port\u00e9 \u00e0 Poitiers, &amp; enterr\u00e9 au Moustier-neuf.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un \u00e9venement si \u00e9trange \u00e9tonna toute la France, &amp; fit faire des reflexions \u00e0 Raimondin, qui l\u2019obligerent \u00e0 prendre la resolution d\u2019aller \u00e0 Rome, persuad\u00e9 que le Pape \u00e9toit le seul qui pouvoit luy donner conseil apr\u00e9s un si funeste accident, &amp; l\u2019absoudre m\u00eame du commerce qu\u2019il avoit entretenu tres-long tems avec une femme qui venoit de donner des preuves si \u00e9videntes d\u2019un estre surnaturel. Il remit donc \u00e0 Geoffroy la Souverainet\u00e9 de Lusignan, &amp; luy fit recevoir les hommages de tous les Barons, le chargeant aussi d\u2019\u00e9tablir ses freres, suivant la volont\u00e9 que leur mere avoit t\u00e9moign\u00e9e\u00a0; &amp; un jour il s\u2019en alla avec peu de suite, sans en parler \u00e0 personne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Etant arriv\u00e9 \u00e0 Rome, le Pape Benoist, qui regnoit pour lors, le re\u00e7ut tres-bien, le confessa, &amp; luy ordonna une retraite pour sa penitence, qui fut \u00e0 Montserrat en Aragon, lieu qui \u00e9toit en grande veneration pour lors, \u00e0 cause des pieux Hermites qui s\u2019y renfermoient. Raimondin executa religieusement cette penitence : car il finit ses jours dans cette sainte retraite. Apr\u00e9s sa mort, ses enfans firent aporter son corps \u00e0 Lusignan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il reste encore beaucoup de choses \u00e0 dire de cette histoire\u00a0; mais comme elles regardent la vie de Geoffroy \u00e0 la Grand\u2019dent, j\u2019en laisse le recit \u00e0 ceux qui voudront prendre la peine de la composer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ajo\u00fbteray seulement une remarque, qu\u2019on a toujours faite depuis le depart de Melusine, qui est, que suivant la prophetie de sa mere, \u00e0 chaque mutation de Seigneur de Lusignan, &amp; m\u00eame \u00e0 la mort de tous ceux qui sont de cette Maison, elle apparo\u00eet trois jours auparavant en forme de serpent, &amp; fait trois tours, &amp; trois cris plaintifs aux environs de la Forteresse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Auteur, que je viens de citer, rapporte aussi la m\u00eame chose en parlant de la noble Famille de Sassenage, qui sort de la Maison de Lusignan. Il fait dire \u00e0 Melusine \u00e0 ce sujet, par maniere de prophetie :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Quin etiam nostr\u00e2 geniti de stirpe<\/em>\u00a0<em>nepotes<br \/>\nLusinian\u00e6is venient ex finibus olim,<br \/>\nQui Sassenagiis \u00e6qui dent jura colonis\u00a0;<br \/>\nAspera gens bello, gens fortibus inclita factis.<br \/>\nQuin ubi Parca ferox aliquem<\/em>\u00a0<em>damnaverit orco,<br \/>\nM\u0153sta subibo Lares duri pr\u00e6nuncia fati,<br \/>\nFlebilibusque leves replebo questibus auras.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il arrivera aussi un jour que quelques-uns de mes descendans, sortans de Lusignan deviendront Seigneurs de Sassenage : ce seront de grands Guerriers, &amp; qui feront quantit\u00e9 de belles actions. Enfin lorsque quelqu\u2019un de ma Maison sera pr\u00eat de mourir, j\u2019iray annoncer leur cruel destin par des cris, &amp; des gemissemens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean Daras assure que Serville, ce fameux Capitaine, qui d\u00e9fendit la Forteresse de Lusignan pour les Anglois contre le Duc de Bery, qui l\u2019assiegeoit, jura \u00e0 ce Prince, sur sa foy &amp; sur son honneur, \u00ab\u00a0Que trois jours apres la reddition de la Place, un grand serpent,\u00a0<a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-viii-raimondin-viole-la-promesse-quil-avait-fait-a-melusine-et-elle-le-quitte-metamorphosee-en-serpent\/#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">*<\/a>\u00e9maill\u00e9 de blanc &amp; de bleu, entra dans sa chambre les portes ferm\u00e9es, &amp; vint en debat tant sa queu\u00eb sur les pieds du lit o\u00f9 il \u00e9toit couch\u00e9 avec sa femme, la quelle n\u2019eut aucune peur, mais que luy en eut beaucoup, &amp; que se saississant de son \u00e9p\u00e9e, ce serpent se changea tout d\u2019un coup en femme, &amp; luy dit :\u00a0<em>Comment, Serville, vous qui avez assist\u00e9 \u00e0 tant de sieges &amp; \u00e0 tant de batailles, vous avez peur\u00a0; s\u00e7achez que je suis la Ma\u00eetresse de cette Place, que je l\u2019ay fait b\u00e2tir, &amp; qu\u2019il faut que vous la rendiez dans peu.\u00a0<\/em>Ces paroles achev\u00e9es, elle reprit sa forme de serpent, &amp; se glissa si v\u00eete, qu\u2019il ne put l\u2019appercevoir.\u00a0\u00bb Cet Auteur ajo\u00fbte, que le m\u00eame Prince luy a dit, que d\u2019autres personnes dignes de foy luy avoient jur\u00e9 de l\u2019avoir vu\u00eb aussi dans le m\u00eame tems en d\u2019autres lieux du voisinage, sous la m\u00eame forme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous ceux qui sont de la Maison de Lusignan, sont persuadez du soin que Melusine prend to\u00fbjours de ses descendans\u00a0; &amp; il y en a peu qui ne s\u00e7achent par la relation de leurs Anc\u00eatres, ou par leur propre experience, ces apparitions merveilleuses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">FIN.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-viii-raimondin-viole-la-promesse-quil-avait-fait-a-melusine-et-elle-le-quitte-metamorphosee-en-serpent\/#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">*<\/a>\u00a0Morale qu\u2019on doit tirer de la Metamorphose de Melusine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-viii-raimondin-viole-la-promesse-quil-avait-fait-a-melusine-et-elle-le-quitte-metamorphosee-en-serpent\/#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">*<\/a>\u00a0Dans un excellent Po\u00ebme, qui a pour titre MELUSINA, &amp; qu\u2019il a dedi\u00e9 \u00e0 la Reine de Suede Christine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2022\/09\/12\/chapitre-viii-raimondin-viole-la-promesse-quil-avait-fait-a-melusine-et-elle-le-quitte-metamorphosee-en-serpent\/#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">*<\/a>\u00a0Les Armes de Lusignan portent burel\u00e9 d\u2019argent &amp; d\u2019azur, avec deux Melusines pour supp\u00f4ts. Le serpent se conformoit \u00e0 ce Blason, qui \u00e9toit aussi celuy que Raimondin portoit comme Chevalier : car la cotte d\u2019armes qu\u2019il avoit, lors qu\u2019il combattit Olivier en presence du Duc de Bretagne, \u00e9toit bord\u00e9e, dit l\u2019Histoire, d\u2019argent &amp; d\u2019azur. page 74.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>HISTOIRE DE MELUSINE TIREE DES CHRONIQUES DU POITOU ET Qui sert d&#8217;Origine \u00e0 l&#8217;ancienne Maison DE LUSIGNAN A PARIS Chez Claude Barbin, au Palais ET Thomas Moette, ru\u00eb de la Bouclerie, pr\u00e9s le Pont S. Michel, \u00e0 S. Alexis ________________________ M. DC. XCVIII. AVEC PRIVILEGE DU ROY A SON ALTESSE ROYALE MADEMOISELLE. MADEMOISELLE, Si-t\u00f4t que &hellip; <a href=\"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/2024\/07\/23\/texte-linearise-complet\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Texte lin\u00e9aris\u00e9 complet<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[12],"tags":[],"class_list":["post-1444","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire-de-melusine-edition-linearisee"],"jetpack_featured_media_url":"","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1444","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1444"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1444\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1464,"href":"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1444\/revisions\/1464"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1444"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1444"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/melancholia.fr\/melusine\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1444"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}