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Le « moraliste classique » : une fiction ?

Le “moraliste classique” : une fiction?

Les manuels et bien des ouvrages critiques situent La Bruyère dans une tradition, celle  des moralistes classiques (ils ne s’appelaient pas ainsi).

Le mot de « moraliste » existe bien chez Furetière, seul d’ailleurs parmi les lexicographes du temps à définir ce terme pour qualifier un “auteur qui traite de la morale”, c’est-à-dire la “doctrine des moeurs, science qui enseigne à conduire sa vie, ses actions”. Socrate, Aristote figurent ainsi parmi les auteurs de morale dans le Dictionnaire universel (1690). Ce serait toutefois un contresens grave de considérer les livres des “moralistes” comme de purs ouvrages d’éthique, quels que soient les airs de “philosophe” que se donne notre auteur 1)Voir à ce sujet les mises au point de Jean Lafond au début de sa préface dans le volume des Moralistes du XVIIe siècle paru chez Robert Laffond, op. cit . Du terme latin mores dérivent à la fois les mots moeurs et morale, et les Caractères ne laissent jamais de jouer de cette ambiguïté : ils décrivent pour les dénoncer la perversion des moeurs en un siècle de décadence ; et ils proposent ou suggèrent quelques principes moraux à partir desquels réformer les hommes et la société. Tel est le but édifiant que poursuit La Bruyère, ainsi qu’il s’en explique au seuil de son ouvrage. L’utilité est la principale finalité de son livre, affirme-t-il:

“l’approbation la plus sûre et la moins équivoque est le changement de mœurs et la réformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On ne doit parler, on ne doit écrire que pour l’instruction” (p. 117-118).

La Bruyère, même s’il ignore le terme de “moraliste”, parle “d’ouvrage moral” (p. 67), et se situe dans la lignée de ses deux prédécesseurs, Pascal et La Rochefoucauld (p. 71). Il paraît ainsi justifier le discours critique qui réunira ces trois auteurs au sein d’une même triade, celle des “moralistes classiques”. Terme doublement piégé, mais auquel nous souscrivons ici à notre tour, par commodité, au moins à titre provisoire, et non sans rappeler en guise d’avertissement liminaire à la section suivante que ces trois auteurs ne sont pas interchangeables. Un oeil un peu exercé y discernera même davantage de différences que de ressemblances… Prudence qui ne nous empêchera pas de tenter de définir l’écriture moraliste par quelque traits récurrents et communs à cette famille d’auteurs.

References   [ + ]

1. Voir à ce sujet les mises au point de Jean Lafond au début de sa préface dans le volume des Moralistes du XVIIe siècle paru chez Robert Laffond, op. cit

L’acuité du regard

Tout d’abord, il importe de répéter que moraliste n’est pas synonyme de censeur ou moralisateur. Le moraliste n’est jamais prescripteur ni normatif, d’autant qu’il ne se fait guère d’illusions sur l’utilité des recommandations que l’on dispense à autrui : “Le conseil, si nécessaire pour les affaires, est quelquefois dans la société nuisible à qui le donne, et inutile à celui à qui il est donné.” (“De la Société”, 64). Inutile à qui le reçoit, car celui-ci est trop aveuglé par ses passions pour en profiter (ainsi Lise, « Des femmes », 8); nuisible à qui le donne: le moraliste, trop lucide, trop déplaisant par sa vision exacte et son aptitude à débusquer les vices et les ridicules, ne parviendra qu’à se faire détester de tous ceux qu’ils voudraient secourir.

Par ailleurs, si le moraliste évite d’asséner des vérités, ce n’est pas seulement, comme le pense Patrice Soler, parce qu’elles seraient évidentes à déduire de ses portraits et maximes 1)“La prescription est sous-jacente à la peinture. La peinture morale, à l’époque, comme la peinture tout court, se charge d’un docere : elle a une valeur protreptique”, Patrice Soler, op. cit., p. 14. Plus profondément, si La Bruyère inquiète, s’il déstabilise, s’il remet en cause les certitudes, c’est aussi parce que le message et l’instruction sont souvent brouillés. Des deux portraits de Phédon et Giton, à la fin du chapitre “Des biens de la fortune”, on ne saurait distinguer le modèle et le repoussoir. Le portrait du roi, au fur et à mesure que les éditions se succèdent, devient de plus en plus résversible, et les éloges labiles; le grand portrait de Louis XIV en “Du Souverain”, 35, lui-même d’une ambiguïté croissante, a été par avance miné en X, 29. Il serait bien difficile de tirer une leçon claire et univoque des Caractères. Il n’y a pas à s’en étonner : un moraliste n’est pas un redresseur des comportements éthiques jugés déviants ; il est d’abord un observateur : c’est le coeur de son existence et de son activité, estime La Bruyère : “le philosophe consume sa vie à observer les hommes” (“Des Ouvrages de l’esprit”, I, 34). La critique a perçu très tôt l’importance du regard chez l’auteur des Caractères : Sainte-Beuve considérait que La Bruyère était “au balcon pour tout voir”. Van Delft, qui le cite, inscrit La Bruyère dans une histoire du “spectateur”. E. Bury a étudié et conceptualisé “l’optique” de La Bruyère, passé maître dans cet art de croquer sur le vif des détails. Le moraliste, avant de proposer une morale, pose des constats. D’où l’importance de la vision et du visible : les Caractères sont des “peintures morales”, dans la tradition de l’ouvrage du Père Le Moyne (1643-1645), lui-même héritier des Iconologies et autres livres d’emblème, dont le grand modèle est celui de Cesare Ripa (1593-1603). Un livre d’emblèmes était, au XVIe et XVIIe siècles, un livre illustré de gravures associant un texte et une image à caractère allégorique et à vocation d’édification. Les portraits du pauvre et du riche (“Des Biens de la fortune”, 83), héritent encore lointainement de cette structure picturale et graphique de l’emblème 2)voir la pauvreté selon L’Iconologie de Ripa, 1593, traduit par J. Baudoin en 1643: ils nous donnent à voir deux personnages, avant de nous en délivrer la clef pour les décrypter.

Ripa - Iconologie - 1643 - p. 138 - pauvrete.jpg

Le paradigme visuel, omniprésent, est sensible par exemple dans “De l’Homme, 156”: celui qui n’a vu que des hommes polis, etc.”. La question de la vision est un “leitmotiv”, estime E. Bury 3)« L’optique de La Bruyère », dans L’Optique des moralistes, op. cit..

Encore faut-il être capable de voir. Le talent de regarder n’est pas donné à tous. “Avoir de bons yeux”, certes, nous engage à remuer la boue, pour découvrir la vérité sordide derrière les apparences trompeuses : ce n’est pas toutefois pour autant “être libertin”, comme nous en prévenait Cléante, c’est bien plutôt être moraliste 4)“C’est être libertin que d’avoir de bons yeux”, Tartuffe ou l’Imposteur, I, 6. Attentif au détail, le moraliste ne se propose pourtant pas de croquer des petits faits pittoresques : c’est la nature et la condition de l’homme dont il cherche à percer le secret à travers ces observations. Voir, pour La Bruyère, ce n’est pas rester prisonnier des apparences, mais au contraire, les traverser. Débusquer le fond de l’être à partir des détails, tel est le projet qu’expose l’auteur des Caractères : « il n’y a rien de si délié, de si simple et de si imperceptible, où il n’entre des manières qui nous décèlent », c’est-à-dire qui désignent notre caractère (« Du mérite personne », I, 37). Le regard du moraliste est, littéralement, un regard perçant, il traverse les surfaces chatoyantes et illusoires : “Il ne faut pas juger les hommes comme d’un tableau ou d’une figure, sur une seule et première vue : il y a un intérieur et un coeur qu’il faut approfondir” (“Des Jugements”, 27). Si La Bruyère est “spectateur”, pour reprendre le titre de l’étude de L. Van Delft, ce n’est pas seulement qu’il se tient en retrait, comme depuis le parterre ou la loge: c’est bien plutôt qu’il tient la place du Spectateur-Juge suprême, Dieu, qui voit les hommes comme sur une scène, mais à qui seul est donné de sonder les reins et les coeurs, et de percer le secret de leurs motivations aussi bien que la réalité de leur essence. Ainsi Philémon, qui roule carrosse et porte des étoffes luxueuses : “l’on écarte tout cet attirail qui [lui] est étranger, pour pénétrer jusques à [lui], qui n’es[t] qu’un fat”. (“Du Mérite personnel”, 27). Certes, la comédie sociale masque plus qu’elle ne révèle un “moi profond” (Van Delft), mais La Bruyère, au contraire de l’auteur de La Recherche, estime toutefois que, pour qui sait les voir, la vie en société porte des indices de l’existence affective et morale enfouie au coeur de l’être. L’art du moraliste consiste dans la détection, à partir de traces à décrypter, des secrets des humains. Le moraliste n’en reste pas à l’or de Philémon qui “éclate” avec tant d’ostentation : il veut toucher le “tuf” (“De la cour”, 83), et voir “la corde” (“Du mérite personnel”, 40). Ainsi, la croix d’or, emblème de la vanité de Théonas, ne suffit pas à susciter l’admiration du moraliste pour le prélat. Bien au contraire, la brigue et l’ambition de ce dernier sont d’autant plus impardonnables qu’elle sont le fait d’un ecclésiastique (“De la cour”, 52). L’essentiel de l’entreprise des Caractères consiste à voir, finement, en distinguant la vérité de sa caricature : la vraie noblesse, et non le train de vie tapageur des parvenus; la vraie honnêteté, et non la politesse élégante des arrivistes, qui n’est que le fruit de la vanité (c’est “sa vanité” seule qui a fait Ménippe “‘honnête homme”, “De l’homme”, 40, c’est-à-dire lui en a donné le dehors). D’une façon générale, c’est l’acuité de la vision qui permet au moraliste de repérer toutes les falsifications du siècle : “ce qu’on voit” dans le monde, comme à la cour selon Mme de Chartres, “n’est presque jamais la vérité”. Il faut bien regarder pour bien décrypter  : les fausses apparences, mais surtout les fausses valeurs qui prennent la place des vraies. Il faut, pour le résumer d’un mot, “démêler les vices et les ridicules” (I, 34), comme on démêlerait les fils enchevêtrés d’une pelote de laine. Art difficile, car les objets qu’étudie le moraliste sont mobiles et fuyants : les hommes sont des caméléons, ou du moins, comme Ménippe ou Dyphile, des paons et des oiseaux aux couleurs chamarrées et variables, ondoyants et divers, mobiles, en perpétuelle métamorphose, toujours changeant de masques et de déguisements. “Ménippe est l’oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui” (“Du mérite personne”, I, 40). De même Euthycrate : “Un homme inégal n’est pas un seul homme, ce sont plusieurs”, etc., “De l’homme”, 6). La raison de la cyclothymie qui caractérise ce personnage n’est pas aisée à discerner; la fin du texte nous en donne toutefois la clef : le fond de son être, c’est un égoïsme forcené qui le rend amnésique et indifférent à tout autre qu’à lui-même. Découvrir ainsi l’être stable sous ces camouflages, ces artifices, et cette “inconstance du coeur” (“De l’Homme”, 4), tel est l’art difficile du moraliste  : “Ainsi tel homme au fond et en lui-même ne se peut définir : trop de choses qui sont hors de lui l’altèrent, le changent, le bouleversent ; il n’est point précisément ce qu’il est ou ce qu’il paraît être.” (“De l’Homme”, 18). La conclusion est essentielle : ce n’est pas que son essence est instable, c’est plutôt que l’apparence la maquille. Si l’être humain semble protéiforme, c’est qu’il est vicié par un amour-propre dont la caractéristique foncière, ainsi que l’avait montré La Rochefoucauld, est la métamorphose incessante : “ses souplesses ne se peuvent représenter, ses transformations passent celles des métamorphoses” 5)La Rochefoucauld, Maximes, Maxime supprimée, 1.

Au demeurant, la capacité à voir et discerner avec clarté n’est pas tout : le but du moraliste étant de montrer aux hommes leur vérité – leur rendre ce qu’il leur a emprunté – tout l’art du moraliste consiste non seulement à voir, mais à faire voir quitte à faire peur, comme le faisait Socrate en son temps (“Des Jugement”, 66). La représentation (comme simple reproduction passive) n’a de sens que si elle est mise en mouvement dans une dynamique, si elle devient une force  capable d’influencer le lecteur. L’enjeu est rhétorique : il s’agit de persuader. Pour le dire en jouant sur deux termes chers à l’ancienne éloquence : l’enargeia (ou evidentia, effort de clarté et d’évidence) tend à l’energeia, l’énergie et la force d’un discours en mesure d’agir sur les âmes afin de les réformer 6)Voir Juliette Dross, « Texte, image et imagination : le développement de la rhétorique de l’évidence à Rome », Pallas, 93 | 2013, 269-279, en ligne. Il faut donc non seulement voir, mais faire voir. Et pour faire voir, il convient d’ajuster le regard. Il n’est pas aisé de montrer l’identité véritable sous les épaisseurs de mensonges variables et renouvelés : comment fixer le portrait d’un vrai libertin qui passe pour un dévot (“De la mode”, 19)? Koppisch  7)“Le dialogue de Molière et La Bruyère”, in Le Métier du moraliste. Tricentenaire de La Bruyère (1996), Actes du colloque de Paris, 8-10 novembre 1996, Paris, Champion, 2001, p. 29; voir aussi son The Dissolution of Character. Changing Perspectives in La Bruyère’s Caractères, 1981. estime que le faux-dévot n’a pas de “noyau intérieur stable”; on peut estimer au contraire qu’il possède, à défaut d’identité permanente, un principe qui suffit à le définir, quels que soient les masques qu’il emprunte : l’intérêt. L’intérêt sait se dissimuler sous des masques différents selon les lieux et les temps, ce qui le rend d’autant plus difficilement détectable : “Un [faux] dévot est celui qui sous un roi athée serait athée” (“De la mode”, 21). Une telle maxime possède une valeur méthodologique et ouvre la voie à une herméneutique : c’est en regardant son objet sous un autre angle (ici, en imaginant le dévot à la cour d’un agnostique), en faisant varier les lieux et les temps, que l’on peut tenter d’approcher sa vérité dissimulée. L’oeuvre du moraliste consiste avant tout dans cette mise en perspective, tant dans l’espace que dans le temps, car c’est un certain recul (historique ou spatial), assorti d’un décalage de point de vue, qui donne une perception juste des choses. Ainsi la diversité des coutumes, qu’il faut considérer depuis le point de perspective exact, faute de quoi nous ne pourrons les juger correctement : “nous sommes trop éloignés de celles qui ont passé, et trop proches de celles qui règnent encore, pour être dans la distance qu’il faut pour faire des unes et des autres un juste discernement. » (“Discours sur Théophraste”, p. 68). Pascal disait déjà  :

“ Si on est trop jeune on ne juge pas bien, trop vieil de même. Si on n’y songe pas assez, si on y songe trop on s’entête et on s’en coiffe. Si on considère son ouvrage incontinent après l’avoir fait, on en est encore tout prévenu, si trop longtemps après, on n’y entre plus.” (Pascal, Pensées, éd. Sellier, fr. 55)

Pour résoudre cette difficulté, La Bruyère adopte volontiers, avant Montesquieu, le regard du Persan, le seul qui puisse permettre de porter, de biais un regard adéquat sur notre société : par exemple en “Des Jugements”, 24, lorsqu’il imagine le regard posé par les Orientaux sur notre habitude de consommer de l’alcool et de nous enivrer.
Trouver le point focal qui permette d’échapper aux apparences trompeuses, la mise au point correcte qui révélera les noirs “replis” de l’âme sous le faux brillant et l’élégance des gens du monde élégants et affairés : c’est tout le travail du moraliste. L’écriture moraliste est un prisme. En apparence miroir déformant, peignant une galerie de “monstres” (“Des Jugements”, 66) et de bêtes curieuses ; en réalité miroir exact car il reflète la vérité du coeur et non la séduction du paraître: l’homme n’est qu’un monstre déguisé sous des oripeaux empruntés. Le regard et le reflet sont moins déformants que reformants, justes dans la mesure où il révèle la monstruosité du coeur. Car le moraliste est s’il on veut un peintre et un imitateur, mais un peintre de la nature profonde, non de la surface brillante et mensongère   :

Il ne faut pas juger des hommes comme d’un tableau ou d’une figure, sur une seule et première vue : il y a un intérieur et un cœur qu’il faut approfondir. Le voile de la modestie couvre le mérite, et le masque de l’hypocrisie cache la malignité. Il n’y a qu’un très petit nombre de connaisseurs qui discerne, et qui soit en droit de prononcer” (“Des jugements”, 27).

L’anecdote, l’extériorité, le petit détail pittoresque ne valent que tant qu’ils sont les révélateurs d’une âme, et de sa dépravation : rien ne serait plus inexact que de ne voir en La Bruyère qu’un écrivain habile à croquer des comportements, des ridicules purement extérieurs : ce sont les faux-semblants qu’il débusque, les penchants profonds des hommes que leurs attitudes peuvent révéler, ou au contraire, et plus souvent, masquer : si de temps en temps “le voile de la modestie couvre le mérite”, bien plus souvent “le masque de l’hypocrisie cache la malignité”. Comme le suggère Brody 8)“La Bruyère : le style d’un moraliste”, CAIEF, 1978, p. 146, La Bruyère distingue les moeurs de la morale : courtisans, coquettes et hommes du monde possèdent à merveille les codes de la société, évoluent avec aisance et élégance dans cet univers en apparence courtois, civil et bienséant, mais dont l’ordre apparent n’est qu’une folie : ainsi les Sannions, magistrats qui jouent aux brillants aristocrates et prétendent côtoyer les Bourbons, mènent grand train, affichent leurs armoiries, mais commettent des erreurs judiciaires mortelles au moment de rendre la justice (“ils viennent de faire pendre un homme qui méritait le bannissement”, p. 297, “De la Ville, 10). La stupidité criminelle des Sannions passerait aisément inaperçue aux yeux du monde. Le moraliste, ici comme souvent, est celui qui ôte les masques, et fait ainsi éclater les dissonances entre le réel et les apparences, rétablissant par là la hiérarchie des valeurs :  la “haute justice” prétendue des Sannions n’est que profonde et cruelle injustice. On retrouve l’idéal d’un La Rochefoucauld, qui faisait placer au frontispice de ses Maximes un Amour arrachant le masque de Sénèque. Le moraliste doit voir, mais son oeuvre n’est pas un simple miroir qu’il suffirait de promener le long d’un chemin : il doit bien plutôt rétablir la transparence, lever “l’opacité” du monde 9)E. Bury, “L’optique de La Bruyère”, art. cit., p. 253, pour tenter de trouver la vérité, souvent peu reluisante, du coeur, et révéler aussi les déviances d’un système social, judiciaire et politique perverti. Ce moraliste, comme peintre et un conseiller des âmes, La Bruyère aime à se le représenter en “philosophe”, au sens de chasseur de sagesse plus que de vérité univoque (son livre « chercher moins à rendre [les lecteurs] savants qu’à les rendre sages », p. 73). Mais il est un philosophe soucieux de style et d’écriture: il est aussi un « écrivain » (p. 119).

Frontispice des Maximes de La Rochefoucauld (1665)

 

Observateur, le moraliste est aussi un cartographe, qui dresse des plans minutieux de l’esprit humain. Joseph Hall, traducteur de Théophraste en Angleterre, et lui-même traduit en français, considérait un recueil de caractères comme une carte   :

“un ouvrage de caractères […] constitue une mappemonde sur laquelle figurent comme autant de pays et de bourgades, les différents caractères qui se rencontrent dans le monde sublunaire […]. L’auteur de caractères lève la carte des lieux moraux.” 10)Cité par Louis Van Delft, « Littérature et anthropologie: le ‘caractère’ à l’âge classique », in Le Statut de la littérature. Mélanges Paul Bénichou, 1982.

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References   [ + ]

1. “La prescription est sous-jacente à la peinture. La peinture morale, à l’époque, comme la peinture tout court, se charge d’un docere : elle a une valeur protreptique”, Patrice Soler, op. cit., p. 14
2. voir la pauvreté selon L’Iconologie de Ripa, 1593, traduit par J. Baudoin en 1643
3. « L’optique de La Bruyère », dans L’Optique des moralistes, op. cit.
4. “C’est être libertin que d’avoir de bons yeux”, Tartuffe ou l’Imposteur, I, 6
5. La Rochefoucauld, Maximes, Maxime supprimée, 1
6. Voir Juliette Dross, « Texte, image et imagination : le développement de la rhétorique de l’évidence à Rome », Pallas, 93 | 2013, 269-279, en ligne
7. “Le dialogue de Molière et La Bruyère”, in Le Métier du moraliste. Tricentenaire de La Bruyère (1996), Actes du colloque de Paris, 8-10 novembre 1996, Paris, Champion, 2001, p. 29; voir aussi son The Dissolution of Character. Changing Perspectives in La Bruyère’s Caractères, 1981.
8. “La Bruyère : le style d’un moraliste”, CAIEF, 1978, p. 146
9. E. Bury, “L’optique de La Bruyère”, art. cit., p. 253
10. Cité par Louis Van Delft, « Littérature et anthropologie: le ‘caractère’ à l’âge classique », in Le Statut de la littérature. Mélanges Paul Bénichou, 1982.

“Les replis du coeur” (p. 72) : une « anatomie » du coeur humain

Le “moraliste classique” est un anthropologue, non qu’il s’intéresse aux os de nos ancêtres, mais au coeur, et à l’esprit de l’homme, dont il dissèque le fonctionnement, à la manière d’un anatomiste de l’esprit (le mot anatomie signifiait dissection à l’époque moderne). L’art du moraliste tend à “l’anatomie de tous les replis du coeur”, explique La Rochefoucauld dans sa lettre au père Thomas Esprit du 6 février 1664. Dans son avis au lecteur de 1665, l’auteur des Maximes prévenait encore que son intention était de “pénétrer dans le fond du coeur”, tenu pour répugnant, pour lui comme pour Pascal, qui se le représentait dans les Pensées comme un “cloaque”, “creux et plein d’ordure”. La Bruyère s’inscrit dans cette tradition, en reprenant mot pour mot les termes de l’auteur des Maximes : “L’on s’est plus appliqué aux vices de l’esprit, aux replis du coeur, et à tout l’intérieur de l’homme” (p. 72). Il se représente en médecin anatomiste de l’âme.

Rembrandt - The Anatomy Lesson of Dr Nicolaes Tulp.jpg

Par cette tendance à l’introspection  et à l’analyse, les moralistes sont héritiers de Montaigne, dont ils admirent aussi le style ; La Bruyère y ajoute la figure de Socrate (son nom revient à six reprises dans les Caractères), maître de l’analyse de soi (“Connais-toi toi-même” était son injonction, inspirée du précepte inscrit au fronton du temple de Delphes): les Caractères sont un outil réflexif, un miroir renvoyant la laideur de l’âme humaine. Le moraliste est ainsi un anti-Narcisse, qui admira sa beauté jusqu’à en périr 1)Sur la question de l’amour-propre dans le discours moral, voir Charles-Olivier Stiker-Métral, Narcisse contrarié, Champion, 2007. En cela, par la peinture au vitriol qu’il nous donne du coeur humain, le moraliste est anti-humaniste, il renverse l’idéal de promotion de l’homme comme être raisonnable qui prévalait au début de la Renaissance. Car ces “replis du coeur” n’ont rien de glorieux. L’être humain, chez La Bruyère, est animalisé, ainsi Ménippe “oiseau paré de divers plumages” (“Du Mérite personnel, 40), réifié en “automate”, “machine” et “ressort” (“De l’Homme”, 142), ou simplement sale et répugnant, comme Gnathon (“De l’Homme”, 121), dont la barbe dégoutte de jus et de sauce, ou Giton qui crache loin et éternue haut (“Des Biens de la fortune”, 83), ou Ménalque bien sûr : autant de portraits qui ne manifestent guère la grandeur de l’homme, naguère encore tenu pour une créature de Dieu et un sommet de la Création… Les traits dégagés par l’auteur des Caractères dévoilent bien plutôt la misère de la condition humaine. “Quelle chimère est-ce donc que l’homme, quel monstre, quel chaos” écrivait Pascal : La Bruyère s’en souvient, qui nous donne à voir une galerie de monstres de foire, “un composé bizarre ou grotesque” (des jugements, 26). “Ô le plaisant Dieu que voilà !” ironisait Pascal. Sur le même ton, La Bruyère raille ces “Rois, Monarques, Potentats, sacrées Majestés  !”, incapables, malgré leur prétention, de faire surgir un vermisseau ou pleuvoir une goutte de rosée. Les accents augustiniens, qui rapprochent La Bruyère de La Rochefoucauld et Pascal, sont nombreux. Ainsi, les défauts des enfants, jouets des passions mauvaises, composent un modèle réduit des vices de l’humanité tout entière (“De l’Homme”, 50):

« Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés ; ils rient et pleurent facilement ; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets ; ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire : ils sont déjà des hommes. »

Mensonge, propension à faire le mal, violence des passions, amour-propre (“intéressés”), libido sciendi (“curieux”): c’est toute l’anthropologie héritée d’Augustin dont La Bruyère nous donne ici un raccourci 2)La première remarque du chapitre nous en donne un  autre aperçu comparable. On pourrait y ajouter la vaine gloire, bête noire des Pères depuis toujours (“De l’homme”, 66). Plus loin, le moraliste écrit sans nuance, “L’homme est né menteur” (“Des Esprits forts”, 22). L’homme n’était pas meilleur autrefois qu’il est aujourd’hui, quelle que soit l’admiration de La Bruyère pour sa chère Antiquité. Il estime, dans le “Discours sur Théophraste”, que les Athéniens étaient  “vains, dissimulés, flatteurs, intéressés, effrontés, importuns, défiants, médisants, querelleux, superstitieux” (p. 69), et que les humains sont toujours ainsi aujourd’hui. “L’humanité se caractérise avant tout par ses vices”, résume Charles-Olivier Stiker-Métral (Narcisse contrarié, p. 337).

Nous en reparlerons, et verrons aussi que cet anti-humanisme si typique des moralistes est en même temps corrigé chez La Bruyère par une fidélité à un humanisme platonicien qui le rend moins désespéré que Pascal sur les qualités d’humanités, de moralité et de sociabilité de l’être humain : si les trois grands moralistes déclinent les mêmes thèmes, ils se les approprient avec des nuances et des accents particuliers propres à chacun. La sévère critique des vices des Athéniens est corrigée par un bel éloge de la ville, des moeurs de ses habitants et même, c’est le plus curieux sans doute, de son système politique. Mais n’anticipons pas.

References   [ + ]

1. Sur la question de l’amour-propre dans le discours moral, voir Charles-Olivier Stiker-Métral, Narcisse contrarié, Champion, 2007
2. La première remarque du chapitre nous en donne un  autre aperçu comparable

“Un prédicateur laïc » (L. Van Delft) à l’usage des mondains

Souvent chrétien militant, le moraliste évite de passer trop directement pour tel, parce qu’il ne souhaite pas effaroucher les mondains auxquels il s’adresse. Il adopte le ton, les manières, les formes des gens du beau monde, et ne se démasque qu’à la fin de son ouvrage: il a été, durant tout l’ouvrage, un « prédicateur laïc oeuvrant à l’ombre de la Croix” (L. Van Delft). La Bruyère a pu trouver chez Pascal de cette structure ascendante qui part de la connaissance de l’homme pour aller à la connaissance de Dieu : seul les deux derniers chapitres des Caractères traitent directement les questions éthiques, anthropologiques et politiques sous l’angle de la religion. Dans le reste de l’ouvrage, La Bruyère, qui n’est pas membre du clergé et s’adresse à des profanes privilégie des personnages, un décor, des thèmes, et enfin des formes littéraires qu’affectionnent les mondains à qui il s’adresse. D’où son intérêt pour la politesse, les règles du vivre ensemble, de l’art d’agréer, de l’art de “la conversation” (“De la Société, etc.”, 16). Comme l’auteur des Pensées, La Bruyère choisit des formes brèves qu’affectionnent les beaux esprits : maxime, mais aussi le portrait, la “remarque”, voire le “proverbe” (« Discours », p. 71). Cette tendance à l’éclatement formelle débouche sur une écriture non systématique : les sentences, épigrammes, dialogues, maximes, etc., sont choisis de préférence aux grands genres rhétoriques, organiques, aux parties savamment équilibrées et proportionnées.
Le style coupé est préféré au style périodique, la recherche de la diversité et de la variété à l’unité de ton et à l’équilibre, et l’hétérogénéité du style/des styles à son homogénéité. Les grands modèles de ce style coupé sont Sénèque, qui s’en servait pour réveiller son lecteur malade ; Tacite, dont l’imperatoria brevitas traduisait un laconisme pessimiste ; et bien sûr Montaigne, qui se passait des “paroles de liaison et de couture introduites pour le service des oreilles faibles ou nonchalantes” 1)Essais, III, 9, « De la vanité ».
Il arrive à La Bruyère de prendre le masque de celle qui offre le modèle le plus abrupt de ce style bref jusqu’à l’obscurité : celui de la Pythie, dont il adopte la voix oraculaire : ses maximes sont composées “à la manière des oracles”, “courtes et concises” (« préface », p. 120). La parole laconique d’Esculape en fournit un autre exemple (“De l’homme”, 35). Ce style coupé est à la fois exquise politesse, envers un public mondain qui n’aime plus l’ampleur asianiste et le discours linéaire ; et violence destinée à sortir les âmes de leur sommeil, au moyen de formules frappantes et incisives, les lumina orationis du style coupé, qui brillent en particulier dans les épigrammes et les maximes.

References   [ + ]

1. Essais, III, 9, « De la vanité »

La « véritable éloquence » (XV, 26)

Autre point commun qui unit les trois principaux moralistes : le goût des formes éclatées et morcelées. La fragmentation peut être accidentelle chez Pascal – encore qu’il ait manifesté par ailleurs son affection pour une parole disséminée – elle ne l’est pas chez La Rochefoucauld ni chez La Bruyère. Parmi les raisons qu’on peut avancer pour justifier cette prédilection pour la sentence brève, nous pouvons avancer, nous l’avons vu, le souci de ne pas déplaire aux mondains, tout en les réveillant de leur tranquille indifférence. On peut en avancer une troisième, plus essentielle : la dispersion du discours ainsi ruiné et fragmenté renvoie à un refus délibéré de la construction démonstrative au sein d’un discours continu, qui ne pourrait au mieux que convaincre la raison, mais non toucher le coeur. Les moralistes, qui prétendent atteindre l’âme et non l’entendement (il ne s’agit pas de rendre les hommes « savants », p. 73), se défient des trop cohérentes dissertations, fondés sur des principes trop humains et trop rassis. “La vraie éloquence se moque de l’éloquence”, tonnait Pascal. De même, La Bruyère invective les mauvais prédicateurs qui construisent leur sermon comme de mauvais agrégatifs une ennuyeuse dissertation. Le moraliste raille certaine obsession creuse des trois parties qui ne résonne que trop familièrement à nos oreilles:

« Ils ont toujours, d’une nécessité indispensable et géométrique, trois sujets admirables de vos attentions : ils prouveront une telle chose dans la première partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie, et cette autre encore dans la troisième. Ainsi vous serez convaincu d’abord d’une certaine vérité, et c’est leur premier point ; d’une autre vérité, et c’est leur second point ; et puis d’une troisième vérité, et c’est leur troisième point » (“De la Chaire”, 5)

Cette méthode, qui exige “d’abréger cette division et former un plan” est le propre des “préceptes de l’éloquence humaine, parée de tous les ornements de la rhétorique” (“De la Chaire”, 10). Elle pourrait bien convaincre votre raison (« vous serez convaincu… »), mais n’échauffera pas votre esprit.  Elle pourrait convaincre à la rigueur de doctes esprits, mais certainement pas des êtres rétifs, indociles à la voix de celui qui les reprend (“De la Chaire”, 2). Ce ne sont pas les dissertations qui convertiront les pécheurs, mais la grâce de Dieu. Or, “la grâce de la conversion [n’est pas] attachée à ces énormes partitions” (“De la Chaire”, 5): “comment serait-on converti par de tels apôtres, si l’on ne peut qu’à peine les entendre articuler, les suivre, et ne pas les perdre de vue”?

Si l’homme que prétendent saisir les moralistes ne se laisse pas convaincre par ces discours bien ordonnés, c’est qu’il est, comme celui de Montaigne, “ondoyant et divers”, trop plein de contradictions, de “contrariétés” disait Pascal, “d’incompatibles” dit La Bruyère : “Le cœur seul concilie les choses contraires, et admet les incompatibles”  (“Du Coeur”, 74). Ce coeur déchiré, comme celui de Pascal, a ses raisons que la raison ne connaît pas : aussi ne se laisse-t-il pas aisément réduire par une logique “géométrique” desséchée. L’entendement ne suffit donc pas à l’élaboration d’une morale, chez aucun des trois grands moralistes. L’homme, qu’il s’agit à la fois de décrire et de persuader, est, pour ce qui concerne sa vie morale et spirituelle, irrationnel. Cette analyse entraîne des conséquences sur la composition de l’oeuvre. Il convient d’ajouter que les traités continus lassent le public mondain. Pascal, de même, n’affectionnait pas les “divisions de Charron, qui attristent et ennuient”: son traité De la Sagesse, en 117 chapitres, n’était guère séduisant, avec ses divisions et subdivisions. Sans doute La Bruyère est-il bien moins méfiant que l’auteur des Pensées à l’égard de la raison, bien moins anti-métaphysicien et anti-philosophe. Malgré tout, comme le montre par exemple sa répulsion pour le stoïcisme ou les arguties de la “scolastique” (“Des Jugements”, 11), l’être humain selon La Bruyère ne saurait non plus se réduire à une mécanique rationnelle. L’écriture discontinue s’impose pour représenter un être humain qui ne se laisse pas décrire en système. Là encore, cette conception de l’écriture éclatée comme seule manière de refléter un moi lui-même éclaté est inspirée par Montaigne : “Si je parle diversement de moi, c’est que je me regarde diversement” (Essais, II, 7). Il arrive bien à  Montaigne de “se contredire à l’aventure” (Essais, III, 2 “Du Repentir”), mais “la vérité”, il ne “la contredi[t] point”, parce qu’elle est elle-même contradictoire. Il n’en va pas autrement chez La Bruyère, pour qui également le coeur est déchiré en “incompatibles” (“Du Coeur”, 74): 

« Je me contredis, il est vrai : accusez-en les hommes, dont je ne fais que rapporter les jugements ; je ne dis pas de différents hommes, je dis les mêmes, qui jugent si différemment. » (“Des Jugements”, 93)

Le discours éclaté et fragmenté correspond ainsi à un art de “toucher les auditeurs” (XV, 29). La forme fragmentaire reflète un anti-systématisme qui découle d’une anthropologie et débouche sur un art de persuader. Plus d’une fois, nous surprenons l’auteur des Caractères en flagrant délit de contradiction. Patrice Soler parle de “plurivocalisme” et d’oeuvre qui “blesse la cohérence” 1) Voir Patrice Soler, Les Caractères de La Bruyère, PUF, Etudes littéraires, p. 12. Mais ces contradictions nombreuses dans les Caractères ne sont pas le fruit d’un déficit de réflexion: elles sont plutôt le résultat d’une pensée délibérément non logique qui admet les paradoxes.

Ce défaut de systématisme et de cohérence conduit à considérer le paradoxe central de l’écriture moraliste : elle prétend réformer les moeurs du lecteur (“on ne doit parler, on ne doit écrire que pour l’instruction”), mais ce lecteur est inamendable, puisque prisonnier d’une nature inaltérable, “fixé et déterminé par sa nature” (“De l’Homme”, 147). L’assertion péremptoire se heurte au doute et à l’ambivalence. La recherche de l’essence immuable bute sur le sentiment que l’être humain est trop complexe pour se laisser réduire à une formule transparente, rendant ainsi non seulement toute observation adéquate difficile, mais surtout toute réforme impossible.

Le moraliste, si soucieux de se conformer aux Evangiles, assumerait la posture du serviteur inutile  Paradoxe insoluble et sans issue? La suite de notre étude proposera quelques pistes pour dénouer ces contradictions. Ainsi, il sera peut-être possible d’établir une distinction entre la nature humaine éternelle, et les moeurs contingentes et soumises aux caprices des lieux et des temps. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

References   [ + ]

1.  Voir Patrice Soler, Les Caractères de La Bruyère, PUF, Etudes littéraires, p. 12

L’écriture moraliste dans les Caractères

L’auteur des Caractères appartient à la famille des moralistes français, après Pascal et La Rochefoucauld, deux prédécesseurs auxquels La Bruyère rend hommage dans son Discours liminaire sur Théoprhaste (p. 71-72), tout en cherchant à s’en distinguer. Le terme de “moraliste”, au sens qu’on donne à ce terme aujourd’hui, n’est pas exactement d’époque ; il est toutefois couramment utilisé pour désigner ces auteurs qui, affectionnant la forme brève, prétendent non d’abord censurer les moeurs, mais surtout les observer. E. Bury insiste sur cette dimension “optique” de La Bruyère. Analyse impitoyable de l’esprit humain, professant une conception trop fixiste du coeur pour envisager une réforme morale, encore moins une quelconque “perfectibilité” de l’être, les Caractères se heurtent à une contradiction qu’ils partagent avec l’ensemble des ouvrages des moralistes : à quoi bon peindre les moeurs et prétendre les corriger si, au fond, l’état de l’homme n’est pas autre aujourd’hui que ce qu’il fut au temps de Théophraste? « Les hommes sont encore tels qu’ils étaient alors […] vains, dissimulés, flatteurs, intéressés, effrontés, importuns, défiants, médisants, querelleux, superstitieux » (p. 69). Quel portrait de l’humanité, et d’une humanité figée dans ses défauts… Nous tenterons d’éclairer, à défaut de le dénouer, ce paradoxe d’un moraliste qui n’espère pas sérieusement moraliser en profondeur ses lecteurs.

Sur La Bruyère moraliste, on se reportera avec profit au Siècle des Moralistes de Bérengère Parmentier (Points Essais au Seuil, avec un chapitre spécifique sur La Bruyère), aux travaux de Louis Van Delft (par exemple La Bruyère moraliste, Genève, 1971), ou, pour une perspective plus générale, au volume des Moralistes paru dans la collection Bouquins, sous la direction de Jean Lafond (la préface constitue un panorama essentiel).