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« Le plan que je me suis fait » (p. 118) ?

Longtemps, les Caractères sont apparus comme une oeuvre éclatée voire fragmentée. La Bruyère lui-même se prête à cette lecture de son ouvrage sous le signe de la dissémination : en 1688, il prétendait, avec une négligence et désinvolture affectée, examiner l’homme “indifféremment, sans beaucoup de méthode” (p. 72), et définisssait son oeuvre comme ensemble de “pièces détachées” à la manière des Proverbesde Salomon (p. 71) 1)Le Mercure Galant, hostile comme on sait à La Bruyère, ne fera que renchérir sur les propos de l’auteur lorsqu’il verra dans Les Caractères « un amas de pièces détachées ». Lorsqu’on regarde de près les fragments, on est effectivement sensible à une impression d’arbitraire, certaines remarques pouvant en apparence se trouver dans d’autres chapitres… ainsi, la figure du directeur, qui occupe une place essentielle dans le chapitre des Femmes (36-42) se retrouve dans d’autres chapitres : III, 36, XI, 61 ; XIV, 27-28… De même, si La Bruyère consacre un chapitre entier aux femmes, il y revient dans “Des Jugements”, 28 et 29… Certaines remarques ont d’ailleurs effectivement été déplacées, comme le montre M. Escola, ce qui attesterait le bien-fondé de l’impression d’arbitraire, voire de meccano.

Les Caractères, disséminés, dispersés, sont-ils pour autant livrés dans une fragmentation désordonnée ? Nous surprenons l’auteur à évoquer “Le plan que je me suis fait” (p. 118): l’impression d’éclatement ne résiste pas à la lecture des fragments, qui s’appellent et se font écho les uns aux autres, à l’intérieur d’un chapitre ou d’un chapitre à l’autre.

Ce désordre apparent de l’ouvrage s’accorde en fait avec la société que l’auteur décrit: c’est en effet la confusion généralisée des ordres, des sexes, des conditions que dénonce La Bruyère. Le  livre est à l’image du monde. Il mime ce mélange généralisé qui gangrène selon lui la société de son temps. Naturellement, les Caractères prennent comme nécessairement une apparence bigarrée : le désordre serait donc, pour parler comme Pascal, le seul véritable ordre 2)« J’écrirai ici mes pensées sans ordre et non pas peut-être dans une confusion sans dessein. C’est le véritable ordre et qui marquera toujours mon objet par le désordre même », écrivait l’auteur des Pensées. J’ai bien conscience de citer beaucoup Pascal dans ce cours sur La Bruyère, mais l’internaute, j’espère, me pardonnera., adapté à la description d’un être humain qu’on ne saurait réduire en système, et d’une société en décomposition.

Surtout, l’hypothèse de l’éclatement et de la fragmentation ne fait pas justice à l’importance du modèle rhétorique épidictique, avec ses exercices d’amplification et de condensation : sur le même thème, il arrive à La Bruyère de composer un texte très condensé, et un autre au contraire développé, à la manière des exercices scolaires imposant d’amplifier une matière, ou au contraire de la réduire à une sentence (la chrie). Ainsi  sur le même thème de la flatterie obséquieuse, “Des Grands”, 49 et 50, par exemple3)Sur la chrie, et les détournements que les mondains faisaient subir à cet exercice, voir Marc Fumaroli, « Les Enchantements de l’éloquence », in Le statut de la littérature: mélanges offerts à Paul Bénichou, 1982..

La lecture éclatée ne rend pas compte non plus des figures et des motifs récurrents qui traversent les remarques, et constituent des fils rouges assurant une forme de continuité thématique par delà la discontinuité formelle. Résonances, rappels, harmoniques, fils rouges, récurrences de motifs, fournissent les éléments d’une organisation originale, musicale et poétique, alternative au “plan” trop rationnel et condamné par ailleurs. Ainsi, chez La Bruyère, on le verra, des thèmes courent à travers l’ensemble du recueil, invitant à des rappels, laissant entendre des échos : il n’est pas indifférent, par exemple, que la “pensée” sur laquelle s’ouvrent les Caractères préfigure l’un des passages conclusifs les plus essentiels du 16e chapitre : “je pense, donc Dieu existe” (“Des esprits forts”, 35). L’éparpillement n’est qu’une apparence, même si le plan n’obéit pas aux principes logiques qui nous sont familiers : saisir le mouvement de la vie implique un ordonnancement souple qui en épouse le dessin. Il conviendra de repérer ces correspondances, ces leitmotive, ces thèmes entrelacés, ces métaphores qui reviennent, et apparentent l’oeuvre moraliste, davantage qu’à celle du philosophe, à celle du poète. Ainsi, parmi ces images assurant à l’oeuvre une “fonction structurante” 4)Voir sur tous ces points P. Soler, op. cit., 81, on trouve par exemple le thème de l’horloge et de sa mécanique, dont on compte trois occurrences. La pendule (qui vient de faire l’objet d’innovations techniques essentielles) est d’abord connotée positivement en “Des Ouvrages de l’esprit”, 3, comme métaphore de l’oeuvre littéraire, fruit d’un métier artisanal. Image ici doublement justifiée : au plan formel, elle atteste que l’oeuvre est montée avec une précision minutieuse, sans rien laisser au hasard, mais aussi de manière à fonctionner comme un tout où chaque pièce, même la plus petite, tient son rôle nécessaire. C’est le modèle d’une oeuvre close sur elle-même que propose ici La Bruyère, et qui n’est pas sans lien avec l’image de la rondeur qu’il donne de la cohérence, et qui renvoie aussi au cercle du cadran de la pendule. Le livre-horloge, comparable à l’instrument qui scande le temps, délivre des règles permettant de juger correctement : La Bruyère peut ici se souvenir de Pascal, qui utilisait l’image de la montre pour justifier l’existence de règles afin de juger de la qualité d’une oeuvre littéraire 5)« Ceux qui jugent d’un ouvrage sans règle sont à l’égard des autres comme ceux qui ont une montre à l’égard des autres. L’un dit : il y a deux heures ; l’autre dit : il n’y a que trois quarts d’heure. Je regarde ma montre et je dis à l’un : vous vous ennuyez, et à l’autre : le temps ne vous dure guère, car il y a une heure et demie. Et je me moque de ceux qui disent que le temps me dure à moi et que j’en juge par fantaisie. Ils ne savent pas que j’en juge par ma montre »,  Pascal, Pensées, fr. Sellier 457. Je suis incorrigible avec mes citations des Pensées. Ailleurs (“Des Esprits forts”, 42) l’image de la pendule sert à réfuter, contre les allégations de Fontenelle-Lucile, la conception déiste d’un univers horloge déserté par la présence divine. Ailleurs encore, elle n’est plus que le vain prétexte à un divertissement tout pascalien propre à consoler l’endeuillé (“De l’homme”, 31). Au plan du contenu, l’image de l’horloge peut aussi faire songer aux personnages “automates”, au comportement de mécaniques déshumanisées (“De l’homme”, 142). La montre devient ensuite une “image du courtisan” aux mouvements circulaires et inutiles (“De la cour”, 65). Narcisse (“De la Ville”, 12), d’une “ponctualité religieuse”, a quelque chose d’une mécanique d’horlogerie. On pourrait également rattacher au thème de l’horloge celui du ressort, ainsi ces “ressorts qui font rouler plus mollement” le carosse en VII, 15.

Autre image récurrente qui assure, d’un chapitre à l’autre, sa cohérence à l’oeuvre : celle de l’escalier, dans laquelle s’incarne le thème des conditions et de l’ascension sociales, cher au moraliste : l’escalier dérobé de Glycère, ou l’escalier de la faveur de Théodote (VIII, 61): les degrés sont ici métaphore des degrés de la grâce et de la disgrâce, matérialisant les hiérarchies de cour, et image du système curial et de son fonctionnement inique. La volée de marches qui ouvre le portrait de Ménalque (XI, 7), est le point de départ d’une longue descente-catastrophe burlesque.

Il faudrait aussi noter la récurrence et le retour de figures plus positives : Socrate (XII, 11, XII, 66), modèle philosophique du moraliste, ou la figure voisine du sage (II, 12). Ces motifs et ses personnages assurent une continuité dans le désordre apparent des remarques qui ne sont pas aussi “fragmentaires” que les modernes du XXe siècle l’affirmaient.

Enfin, quelques-uns de ces thèmes privilégiés qui courent dans l’oeuvre sont directement issus du christianisme et des discours de prédication : ainsi celui de l’homo viator, de la vie comme voyage  (“Des biens de la fortune”, 16); celui du théâtre de l’existence, du théâtre du monde, qui entraîne celui du déguisement, de l’hypocrisie, des illusions, de l’opposition entre l’apparence et le fond de l’être 6)sur le théâtre du monde : « De la cour », 99. Face à ce théâtre, le moraliste apparaît comme un spectateur, qui regarde de loin les allers-et-venues des hommes dans leur folie.

Peut-on aller plus loin, et considérer, qu’au delà de ces permanences thématiques, ce puzzle de morceaux éclatés compose un dessin réfléchi ? Dans la préface au discours de l’Académie, La Bruyère laisse entendre que son texte est suivi voire linéaire : il affirme qu’il est capable, lui aussi, de “lier ses pensées et faire des transitions” (p. 611), et que ce n’est pas par impuissance qu’il abandonne son livre à une suite de fragments. Il affirme bien fort, un peu plus loin (p. 613), que son livre est conçu selon un “plan et une économie”, dont il donne même le principe: quinze chapitres constituent une ascension et une préparation menant vers le chapitre terminal. C’est avancer que son entreprise possède une visée religieuse qui en constitue le sommet, le sens et l’aboutissement ; La Bruyère invite par là même à relire dans cette perspective les chapitres précédents. En 1694 (8e édition), il évoque “l’ordre” de l’ouvrage, et la “suite insensibles des réflexions qui le composent”. Il affirme donc nettement l’existence d’une cohérence – une “rondeur” – qui, pour être souterraine, n’en est pas moins essentielle : une cohésion d’ordre religieux, qui transparaît par exemple en XVI, 49 : “Les extrémités sont vicieuses… vient de Dieu”. Jean Dagen prend au sérieux cette lecture : il estime que le dernier chapitre met “au net ce que supposent et suggèrent les autres” 7)Jean Dagen, « Ce qui s’appelle penser, pour La Bruyère », in Littératures 23, automne 1990. p. 55-68. Le dernier chapitre exhibe la “perversion de l’esprit” qui faisait l’objet des précédents : il radicalise des positions déjà présentes. Christian Biet écrit ainsi, dans l’article qu’il consacre à La Bruyère dans L’Encyclopedia Universalis   :


“Selon qu’on insiste ou non sur ce dernier chapitre (dont la dernière partie est rédigée pour les dernières éditions), l’ensemble des fragments prend, ou non, un sens apologétique : contre les vanités du monde, les erreurs de l’amour-propre, les travers de la mode, Dieu est le seul objet qu’il s’agit de révérer, aux antipodes de l’intérêt personnel et de la vaine recherche des apparences trompeuses. L’argumentation antilibertine, véritable accumulation de preuves théologiques (parfois contradictoires ou dépourvues de cohérence théorique), serait alors le dessein du livre, conçu a posteriori par un auteur vieillissant au contact des écrits de Pascal, de Bossuet, de Bourdaloue, voire de Descartes et de bien d’autres théologiens, philosophes et moralistes du XVIIe siècle. Il aurait donc fallu observer le monde, les mensonges humains et les conduites fautives pour enfin approcher la vérité simple et ingénue, fuir la fiction et la fable, et se tourner vers la perfection de Dieu.”

 

S’il fallait absolument dégager un mouvement de l’oeuvre, on pourrait tenter, sans trop forcer vraiment, le schéma suivant:

  • 1-4 : étude de l’homme et de son naturel individuel (goût, aspiration, coeur);
  • 5-10 : l’homme en société (hiérarchies, relations, places…);
  • 11-14 : introduction d’une vérité morale et religieuse : les duperies, la misère, les illusions de la fortune, de l’amour, du monde;
  • 15-16 : ces deux chapitres délivrent la clef religieuse de tout le livre;
  • 15 : les Caractères sont un ouvrage de prédication composé par un laïc ;
  • 16 : la perspective divine invite à relire tout l’ouvrage.

Ce découpage possible, outre qu’il reste hypothétique,  ne saurait être exclusif d’autres montages possibles pour ces “pièces détachées”. On peut considérer ainsi que le début de l’ouvrage (les préface et le premier chapitre) affichent leur dimension métatextuelle, et s’attachent à dégager le projet esthétique des Caractères. Le reste du volume peut alors s’organiser selon deux blocs ascendants, le premier plus social et culminant avec Du souverain, le second plus anthropologique et religieux, et finissant en apothéose sur le chapitre Des Esprits forts.  Cette structure souple tend à découper l’œuvre selon plusieurs systèmes concurrents : la morale (“du mérite”), des lieux antithétiques qui se renvoient en miroir, (“de la cour”, “de la ville”), les sexes (“Des femmes”), les conditions sociales (“Des biens de la fortune”, “Des Grands”), la politique (“Du Souverain”), l’art de vivre en société (“De la conversation”), l’anthropologie (“de l’homme)”, ou le regard de Dieu (“Des Esprits forts”). Les différents chapitres apparaissent, au niveau macrostructural, eux aussi comme des “pièces détachées” (p. 71) susceptibles de divers agencements capables de produire du  sens. 

Dans tous les cas, il apert que La Bruyère n’est pas un échotier, un amuseur qui écrirait au fil de la plume selon son humeur : il est l’auteur d’un livre, qui doit être lu dans son entier, du début à la fin, quels que soient les liens et les échos qui se répondent d’un chapitre à l’autre, afin de percevoir que, après Pascal, mais plus délibérément, c’est une apologie par fragments que compose La Bruyère. Ce désordre qui est le véritable ordre, on le retrouve au plan microstructurel, par exemple dans la parataxe d’allure chaotique qui caractérise les deux portraits du pauvre et du riche, et dont la formule finale, chute lapidaire et cinglante, comme un tranchant couperet, vient révéler et mettre en ordre a posteriori les remarques en apparence dispersées qui précédaient (Giton et Phédon : “Des Biens de la fortune”, 83). Pour comprendre le plan et l’esprit qui présida à la dispositio des Caractères, il convient sans doute de considérer l’organisation macrostructurelle du même oeil que les fragments qui constituent l’ouvrage, et qui forment comme le raccourci d’une composition plus organique et moins mécanique qu’une première lecture ne pouvait le laisser paraître.

References   [ + ]

1. Le Mercure Galant, hostile comme on sait à La Bruyère, ne fera que renchérir sur les propos de l’auteur lorsqu’il verra dans Les Caractères « un amas de pièces détachées »
2. « J’écrirai ici mes pensées sans ordre et non pas peut-être dans une confusion sans dessein. C’est le véritable ordre et qui marquera toujours mon objet par le désordre même », écrivait l’auteur des Pensées. J’ai bien conscience de citer beaucoup Pascal dans ce cours sur La Bruyère, mais l’internaute, j’espère, me pardonnera.
3. Sur la chrie, et les détournements que les mondains faisaient subir à cet exercice, voir Marc Fumaroli, « Les Enchantements de l’éloquence », in Le statut de la littérature: mélanges offerts à Paul Bénichou, 1982.
4. Voir sur tous ces points P. Soler, op. cit., 81
5. « Ceux qui jugent d’un ouvrage sans règle sont à l’égard des autres comme ceux qui ont une montre à l’égard des autres. L’un dit : il y a deux heures ; l’autre dit : il n’y a que trois quarts d’heure. Je regarde ma montre et je dis à l’un : vous vous ennuyez, et à l’autre : le temps ne vous dure guère, car il y a une heure et demie. Et je me moque de ceux qui disent que le temps me dure à moi et que j’en juge par fantaisie. Ils ne savent pas que j’en juge par ma montre »,  Pascal, Pensées, fr. Sellier 457. Je suis incorrigible avec mes citations des Pensées
6. sur le théâtre du monde : « De la cour », 99
7. Jean Dagen, « Ce qui s’appelle penser, pour La Bruyère », in Littératures 23, automne 1990. p. 55-68

Un chantier en cours

Si l’ordre des chapitres ne change pas, et, d’une façon générale,  si l’ordre des remarques au sein des chapitres reste globalement respecté, le texte n’en subit pas moins de sérieuses altérations. L’organisation des alinéas au sein des remarques, par exemple, n’est pas intangible. La Bruyère s’autorise ainsi des ajouts (le premier alinéa en “Des Grands”, 53, date de 1689 et passe en tête); des inversions (en I, 7, deux alinéas furent séparés, et inversés à partir de la 4e édition de 1689, sans que notre édition le signale) ; des fragmentations : “Des Femmes”, 37-39 étaient à l’origine III, 19 ; des glissements d’une remarque à l’autre : “Des Femmes”, 14 était d’abord le 2e alinéa de “Des femmes”, 13…

Parfois, plusieurs opérations se cumulent : en “Du mérite personnel”, 27 : les deux derniers alinéas avaient d’abord été placés dans les “Biens de la fortune”; ils furent déplacés dans le chapitre deux “Du Mérite personnel”, et précédés d’un portrait de Philémon écrit à cette occasion.

Il est techniquement difficile, dans une édition papier, de noter ces menus aménagements, mais qui peuvent néanmoins causer des distorsions de sens. La stabilité relative de la structure d’ensemble et l’héritage montaignien (« j’ajoute, je ne corrige point ») ne doivent pas masquer ce travail de “montage d’alinéas” d’une édition à l’autre, qui constituent une spécificité de la composition et exigent qu’on prenne en compte la diachronie. Celle-ci fait apparaître une évolution d’ordre également générique.

En 1688 dominent les maximes (84% des 420 fragments). Les portraits occupent seulement 3% de l’ouvrage, le reste étant constitué de passages discursifs, des “réflexions” (13%). Les textes sont concis, à la manière de ceux de La Rochefoucauld, à l’exception du portrait du roi (X, 35). Théophraste occupe une position essentielle dans le dispositif.

La 4e édition de 1689 voit 344 remarques supplémentaires, terme auquel La Bruyère préfère désormais donner le nom de “caractères” (p. 118). A douze reprises, il développe, à la façon de Montaigne avant lui, des textes déjà publiés. Les portraits prennent plus de place, la satire devient plus incisive. C’est à cette date qu’il ajoute une grappe de remarques sur l’enfance (“De l’homme”, 44 sqq). L’épigraphe d’Erasme apparaît pour la première fois, comme caution d’une veine humaniste volontiers grinçante et satirique, mais aussi d’un idéal évangélique.

Ces statistiques d’apothicaire pourraient paraître oiseuses. En réalité, ces modifications ne sont pas seulement quantitatives. Ces inflexions traduisent une évolution et même un revirement dans le projet originel de l’ouvrage. Plus le temps passe, plus l’oeuvre manifeste l’incapacité à saisir l’universel qui le fuit. L’auteur se présente en peintre (“De la mode”, 19), mais confesse à partir de cette édition que “les hommes n’ont point de caractère” (“De l’homme”, 147). C’est à partir de cette date que le principe même de son ouvrage s’en trouve miné, en proie à des contradictions qui ne feront que s’accuser : l’échec menace toute l’entreprise. Il est symptomatique que les maximes sentencieuses se fassent plus rares (encore 70% de l’ensemble quand même): sans renier ses analyses précédentes, le moraliste doute, où en tout cas rechigne davantage, à donner des leçons. 

La 5e édition (1690) voit 159 pièces supplémentaires : on passe de 420 à 923 remarques. Parmi les nouveautés : on compte seulement 50% de maximes, contre 20% de portraits (et 30% de “réflexions” discursives). La phrase est plus violente, le pessimisme plus accusé, même si l’évangélisme reste de mise (“Des jugements”, 118). C’est à ce moment que les “clefs” “inondent Paris” (p. 615). C’est à cette date aussi que La Bruyère s’inquiète de l’hypertrophie de son propre ouvrage, qui risque de perdre sa “rondeur”, entendons sa cohérence harmonieuse et maîtrisée :

J’avoue d’ailleurs que j’ai balancé dès l’année M.DC.LXXXX, et avant la cinquième édition, entre l’impatience de donner à mon livre plus de rondeur et une meilleur forme par de nouveaux caractères, et la crainte de faire dire à quelques-uns : « Ne finiront-ils point, ces Caractères, et ne verrons-nous jamais autre chose de cet écrivain ? (p. 119).

6e édition, 1691 : 74 caractères supplémentaires sont encore ajoutés, malgré les hésitations dont il vient d’être fait état. Une addition apologétique complète la préface (p. 120), Théophraste est réduit en petits caractères, tandis que, simultanément, La Bruyère signe cette fois son texte non sur la page de titre, mais dans une mystification, en “De Quelques usages”, 14. La Bruyère trouve désormais sa voie, son identité de moraliste : son talent n’est pas tant la maxime que le portrait, qui occupe désormais désormais 1/9 de l’ouvrage (1/11 en 1690 et 1/19 dans la 1e édition): Giton et Phédon (“Des Biens de la fortune”, 83), Théobalde (“De la Société et de la conversation”, 66), Straton (“De la cour”, 96). Onuphre (24 dans “De la mode”) attestent aussi la montée chez La Bruyère de préoccupations ouvertement religieuses, fausse dévotion mais aussi libertinage d’esprit.

7e édition (1692). Les préoccupations religieuses passent au premier plan, comme l’atteste l’ampleur prise par le chapitre XVI, au moment où les esprits forts, en particulier chez les Modernes (en particulier Fontenelle) occupent le devant de la scène littéraire et philosophique. De même, l’importance du chapitre XV dans cette édition correspond à ce souci de dispenser au mieux la parole de Dieu dans un monde menacé de mécréance, et surtout de mépris pour la religion. Une bonne prédication devient une nécessité urgente : efficace, directe, forte, dépouillée de tout maniérisme inutile et de toute élégance superficielle, dans la tradition des Pères de l’église. Ailleurs, La Bruyère, dans le même esprit, condamne encore plus fermement la dénaturation, qui était un des fils rouges de sa critique : l’être humain doit se connaître pour coïncider avec sa nature ; or, le brouhaha et les séductions du monde l’en éloignent (“De la Ville”, 21 ; “Des jugements”, 110).

8e édition : La Bruyère ajoute encore beaucoup de maximes (45% des additions). Certains ajouts portent sur un des thèmes privilégiés du recueil, l’artifice ou plutôt la contrefaçon (“Du mérite personnel”, 17 ; “De la Ville”, 15). Le philosophe est au contraire un anti-faussaire (“Des biens de la fortune”, 12). La dimension polémique est accusée, comme le montre le portrait à charge de Cydias/Fontenelle (“De la Société et de la conversation”, 75). Alors que La Bruyère songe à arrêter pour de bon son ouvrage, il ajoute une série de remarques à caractère évangélique qui viennent fournir après coup, a posteriori, la véritable clef du volume, qu’on peut opposer aux fausses clefs anecdotiques qui circulent dans Paris. Ainsi “De l’Homme”, 79 fonctionne comme l’écho et la clef du portrait de Clitiphon, l’anti-philosophe (“Des biens de la fortune”, 12). Le dispositif défensif et les bastions protègent désormais le texte comme une forteresse à défendre : cette édition est désormais pourvue du Discours de réception à l’Académie, et de sa préface de 1693. Querelle contre les Modernes et lutte contre les esprits forts se conjuguent pour expliquer les nouveaux ajouts du chapitre XVI, avec des remarques développées (45 et 46) pour célébrer la grandeur de Dieu et de ses ouvrages – il s’agit d’une réponse aux Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle (paru pour la première fois en 1686).

9e édition : elle paraît trois semaines après la mort de l’auteur, et a sans doute été corrigée par celui-ci, mais n’apporte pas de “remarques” nouvelles. Les Caractères tels qu’ils nous sont parvenus peuvent ainsi apparaître comme une oeuvre achevée, il est probable que l’auteur n’aurait pas continué à l’enrichir (bien qu’il soit évidemment impossible de l’affirmer avec certitude). Il se peut que La Bruyère ait considéré enfin considérer son oeuvre comme “ronde”, c’est-à-dire terminée. Il s’attachait plutôt à cette date à la polémique anti-quiétiste, pour défendre contre Fénelon le point de vue de Bossuet et du Petit Concile. Sa mort brutale l’empêcha de se livrer plus avant dans cette nouvelle polémique.

Il resterait à faire, sur les traces de Garapon, un travail de genèse : il semble que certains fragments publiés entre 1689 et 1694 ont fait l’objet d’une rédaction plus précoce. “Des Biens de la fortune”, 41 ; “De la cour”, 18 et “De l’homme”, 7 “sont sûrement antérieurs à 1682-1683, date à laquelle Louis XIV s’installe à Versailles”, estime l’éditeur des Caractères en GF. A défaut de cette archéologie difficile voire impossible à pratiquer, l’édition de Marc Escola nous donne du moins à voir la genèse de l’oeuvre après la première publication.

Il ressort de cette rapide analyse qu’il importe de ne lire les Caractères ni comme une collection de fragments en archipel, ni non plus comme une oeuvre d’un seul bloc : l’ouvrage porte en lui le fruit des évolutions personnelles de l’auteur, de ses revirements, d’un contexte de plus en plus polémique, d’une dimension religieuse de plus en plus accusée. Si l’oeuvre à étudier est bien l’édition d’E. Bury, on peut s’attendre à ce que le lecteur informé y retrouve les couches superposées comme autant de strates sédimentaires géologiques, et en tienne compte dans son commentaire.

L’ouvrage apparaît ainsi relever de plusieurs genres littéraires : oeuvre moraliste (au sens d’étude de l’homme, dans sa dimension psychologique et spirituelle), qui dénonce la folie universelle et le théâtre du monde, il est aussi un essai de philosophie humaniste, un manifeste socio-économique voire politique, ou encore une apologie de la religion. Le livre, dans la lignée des des traités de civilité, constitue aussi un lieu d’épanouissement de cet idéal de “l’honnête homme” qui s’est peu à peu affirmé tout au long du siècle. Enfin, il relève aussi de la tradition satirique par son ton mordant hérité de Juvénal… ou de Molière. Nous reviendrons bien sûr sur cette labilité générique et les diverses filiations auxquelles on peut rattacher cet ouvrage qui reste si inclassable par bien des côtés : le talent d’observateur attentif de son temps est inimitable ; Roland Barthes en faisait le père de la sociologie : il est plutôt le critique impitoyable des moeurs, à la fois de son temps et universels, à travers des formes variées et multiples : récits, maximes, tableaux, jugements, pastiches, et même un “fragment” (“Des Jugements”, 28). Galerie de portraits qui dénoncent les ridicules, mais aussi et surtout les vices plus profonds, individuels et sociaux, mis en oeuvre par une écriture brillante, qui ne rechigne pas devant l’emploi de figures audacieuses.

 

Présentation matérielle

L’ouvrage, paru en 1688, comporta toujours la même structure du vivant de son auteur. Les Caractères étaient composés de deux parties très hétérogènes : une traduction des Caractères de Théophraste, et des “caractères” originaux à vocation morale, dont ils étaient comme une continuation moderne : les “moeurs de ce siècle” après ceux du temps de Théophraste. Cette seconde partie était divisée elle-même en seize chapitres, dont les titres et l’ordre ne varièrent jamais, alors que le contenu de chaque section s’étoffa considérablement au fur et à mesure des éditions, et que l’emplacement même de plusieurs « remarques » fut modifié.

Le dispositif paratextuel est abondant, et doit alerter sur la volonté de verrouillage qu’il traduit : La Bruyère cherche à contrôler soigneusement les interprétations de son oeuvre, dans le contexte polémique de la Querelle qui fait rage. La traduction est précédée d’un “Discours sur Théophraste”, et une préface particulière vient présenter les caractères originaux. L’ouvrage se clôt par le Discours de réception à l’Académie, lui-même pourvu de sa propre préface. Ces derniers textes, qui n’apparaissent que dans les dernières éditions, transforment les Caractères en une pièce essentielle des batailles littéraires et théoriques qui se déchaînent dans les années 1690 – une machine de guerre contre les Modernes. 

Les différents textes qui composent les chapitres sont de nature diverse. La Bruyère les nomme du terme générique de “remarques” (p. 120). Celles-ci ne sont pas numérotées et séparées par des blancs, comme dans notre édition au programme, mais imprimées à la suite les unes des autres. Elles ne sont séparées que par un simple ornement typographique que l’auteur appelle un “pied de mouche”.

Lien vers la première édition sur Gallica

Cette disposition fut longtemps conservée : on la trouve encore par exemple dans l’édition Flammarion de 1880, reprise dans la Wikisource. L’ouvrage tel qu’il nous apparaît au programme, dans l’édition d’Emmanuel Bury, présente deux difficultés.

L’ouvrage tel qu’il nous apparaît, dans l’édition d’Emmanuel Bury, présente deux difficultés.

La première est d’ordre synchronique : les éditions modernes ménagent des blancs et fournissent des numéros, alors que les éditions anciennes, comme l’a montré Marc Escola, donnaient un texte typographiquement plus dense et continu, chaque “remarque” étant séparée de la précédente par un simple “pied de mouche” (ce qu’on appelle dans les traitements de texte aujourd’hui une marque de paragraphe), et éventuellement divisée en alinéas. La remarque tient ainsi le milieu entre le chapitre et le paragraphe, explique l’éditeur des Caractères chez Champion. Remarque et alinéa constituent des unités mobiles susceptibles d’être déplacés d’une édition à l’autre, et de supporter des interpolations.  « La ‘remarque’ ne doit pas être considérée comme un fragment autonome, mais comme une unité textuelle, l’intervalle compris entre deux pieds de mouche », insiste M. Escola dans l’introduction de son édition (p. 19). Il distingue ainsi les « remarques simples », formées d’un seul alinéa, des « remarques composées, formées de deux ou plusieurs alinéas » (ibid.). La remarque est ainsi une « unité textuelle intermédiaire », entre l’alinéa et le chapitre.

L’autre difficulté est d’ordre diachronique. Les huit rééditions voient le livre s’amplifier, à la façon des Essais, mais aussi se transformer : le portrait du roi passe ainsi de l’éloge ouvert au blâme crypté. Théophraste perd peu à peu la place de prestige qu’il occupait naguère : placé toujours en tête de l’édition, il est désormais édité en casse plus petite à partir de la 6e édition, alors que les caractères français prennent une place de plus en plus grande. Les éditions modernes, malgré le système de numérotation, peinent à manifester cette évolution qui métamorphose l’oeuvre en profondeur. 

Liste des éditions

Cette liste, conforme à la bibliographie traditionnelle mériterait d’être précisée davantage par les découvertes de G. Servois, B. Parmentier et Marc Escola: ces spécialistes ont montré que le texte était instable, l’auteur ne cessant de le corriger, même au cours de la procédure de publication et d’impression.

  • Les Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les caractères ou les mœurs de ce siècle. Paris, Estienne Michallet, 1688, in-12 de 360 pages, 418 « remarques ».  Pas de nom d’auteur, ni d’épître dédicatoire.  Le privilège date du 8 octobre 1687.
  • Deuxième édition, très proche de la première. Paris, Michallet, 1688, in-12.
  • Troisième édition, à peu près conforme aux deux précédentes, sauf quelques suppressions. Paris, Michallet, 1688, in-12.
  • Quatrième édition, corrigée et augmentée, contenant désormais 764 remarques, Lyon, Amaulry, 1689, in-12.
  • Cinquième édition, augmentée, contenant 925 remarques. Paris, Michallet. 1690, in-12.
  • Sixième édition, augmentée, contenant 997 remarques. Paris, Michallet, 1691. in-12.
  • Septième édition, corrigée et augmentée, contenant 1073 remarques. Paris, Michallet, 1692, in-12.
  • Huitième édition, corrigée et augmentée, contenant 1119 remarques. Paris, Michallet, 1694, in-12.
  • Neuvième édition, reproduisant la précédente, avec quelques corrections et variantes. Paris, Michallet, 1696, in-12. Edition posthume, publiée peu après le décès de l’auteur.
  • Dixième édition, posthume. Paris, Michallet, 1699, in-12.

« Rondeur » ou « amas de pièces détachées »? Composition des Caractères

La question de la composition est l’une des grandes difficultés que présentent les Caractères. Au milieu du XXe siècle, lorsque la “modernité” remettait en cause les discours lisses et suivis, on affectionnait chez La Bruyère l’éclat des fragments, qui tendait à faire exploser le sens ; les dernières années, avec en particulier les travaux de Marc Escola, tendent à réduire l’impression de dissémination en restaurant la typographie continue qui était celle adoptée par les éditions du XVIIe siècle. Sur le fond, la critique reste divisée sur les Caractères. Certains y voient un chaos vaguement organisé en grandes sections, d’autres soupçonnent un ordre sous-jacent. C’est cette épineuse question que nous tenterons d’éclairer dans les sections suivantes, en commençant par une description matérielle du texte, d’autant plus nécessaire que le livre ne ressembla pas toujours à celui que notre édition au programme nous donne à lire aujourd’hui.