« Une esthétique du ridicule »

B. Rhoukomovsky voit dans le fragment sur Onuphre le lieu d’une interrogation que La Bruyère fait porter sur sa propre pratique, qui n’est pas non plus dénuée d’effets farcesques et d’un comique assez accueillant : les gags hilarants et désopilants de Ménalque font plutôt songer aux B.D. de Franquin qu’aux souriantes pièces de Térence… Gnathon est également un portrait non seulement à charge mais à surcharge, qui n’a rien à envier à ceux d’Alceste et de Tartuffe, sur le registre de la caricature. La nécessité de dessiller les yeux des hommes aveuglés passe, chez La Bruyère comme chez Molière, par le recours à d’indispensables effets-loupes. L’esprit de discernement “est ce qu’il y a de plus rare”  (“Des Jugements”, 57, p. 474), seul un “très petit nombre de connaisseurs … discerne” (“Des jugements”, 27, p. 464), aussi faut-il suppléer à ce défaut de vision par des procédés de grossissement destinés à faire voir. Faire voir se dite en latin monstrare, qui donne en français monstres : pour montrer et faire voir, il faut tordre le réel, exagérer, opter pour la disproportion jusqu’à la monstruosité.

On le voit : l’obstination à tenir Molière à distance résulte aussi de cette grande proximité de La Bruyère avec le dramaturge, que le lecteur sent intuitivement, mais qui ne devait pas échapper à l’auteur des Caractères. Le projet de La Bruyère recoupe celui d’Elmire qui accepte de se laisser courtiser par Tartuffe pour mieux le démasquer : “si je trouvais manière de vous le faire voir avec pleine lumière” (IV, 3). Molière affectait d’incriminer le naturel lorsqu’on lui reprochait d’user de grimace et de distorsion : il se contentait, expliquait-t-il, d’imiter la nature qui fournit tous les jours les vices et les ridicules qu’il se contente de reproduire sur scène. En va-t-il si différemment pour La Bruyère, qui se contente de rendre au public ce qu’il lui a emprunté ? Une même ambition de visibilité anime le dramaturge et le moraliste, contraignant ce dernier, à son corps défendant, de jouer d’une outrance qu’il réprouve en principe, et qu’il associe à Molière pour mieux s’en dédouaner lui-même. L’auteur des Caractères partage avec celui de Tartuffe, pour reprendre le mot de B. Rhoukomovsky, une même “esthétique du ridicule”.