Un moraliste contre le théâtre

La Bruyère paraît ainsi finalement très réservé à l’égard du comique moliéresque, à cause de son outrance farcesque manquant de bienséance et suscitant un rire aisément senti comme diabolique ; et à cause du manque de naturel des portraits à charge, trop caricaturaux. Plus généralement, La Bruyère rejoint ici le groupe des adversaires du théâtre, dont Bossuet fut un illustre représentant (Lettre à Caffaro, 1694). L’auteur des Caractères prend directement partie contre l’art dramatique au fragment 53 “Des ouvrages de l’esprit” (p. 147). Dans cette remarque, il réinterprète les principaux arguments employés par habituellement par les moralistes, Nicole ou Lamy, et que Thirouin résume sous le nom de “paradoxe de Senault”: plus une fiction a l’air innocente, expliquait l’oratorien, plus elle était en effet coupable, parce que l’innocence des passions représentées (amours, etc.) pouvait laisser croire au public de jeunes gens qu’ils pouvaient s’engager sans risque et sans danger dans une aventure galante. De même, Nicole stigmatise la “comédie” et le roman, qui accoutument les femmes à vivre en imagination avec des héros romanesques parfaits en tout point, de sorte que ces lectures (ou ces spectacles) les rendent peu aptes à supporter leurs trop chagrins et trop ordinaires maris. La Bruyère inverse malicieusement ce topos désormais bien connu et répandu chez les moralistes, mais sans en changer la portée ni le sens : au contraire, suggère-t-il, il est surprenant que, étant donné le contraste entre la perfection des personnages romanesques et la galerie de monstres ridicules qu’offre la société réelle, une jeune personne puisse s’engager dans une galanterie pour l’un de ces grotesques amants tels qu’ils existent dans la réalité. Le point de vue est original, mais ironique. Il sert à montrer l’inconséquence des lecteurs, sensibles aux plaisirs fallacieux et aux séductions trompeuses de la fiction, et incapables de porter sur le réel un regard juste. En réalité, loin d’encourager un théâtre réformé, La Bruyère suggère que la fiction est l’exacte antithèse de l’oeuvre moraliste : la première rend aveugle au réel (les spectateurs et les lecteurs ne discernent pas la réalité médiocre qui les entoure) alors que la seconde, au contraire, dessille les yeux, et invite à voir la difformité intérieure qui constitue le meilleur préservatif contre les désordres de l’amour.