“Térence, qu’on a de nos jours si heureusement imité” (p. 62)

Dans sa préface, on s’en souvient, La Bruyère insistait sur la troisième voie entre la scolastique d’une part, et le discours médical de l’autre. Cette troisième voie, qui part de Théophraste et arrive à La Bruyère, passe par plusieurs auteurs qui, justement, se recommandent par leur usage du comique. La Bruyère signale cette filiation (“Discours sur Théophraste”, p. 62: “Les savants faisant attention… source de tout le comique”). La Bruyère se montre ainsi sensible à une dimension théâtrale du caractère théophrastien qui lui a peut-être été suggérée par Casaubon, traducteur latin des Caractères: “l’humaniste comparait explicitement les fragments de Théophraste aux créations des poètes dramatiques (scenicis) en général, des comiques (comicis) en particulier”, comme le note B. Rhoukomovsky, op. cit.

Les liens étroits entre caractériologie et comédie sont très anciens. Le premier continuateur de Théophraste, à en croire La Bruyère, est Ménandre, donné comme le disciple du successeur d’Aristote. Ménandre représente la “nouvelle comédie”, plus innocente, plus élégante que l’ancienne (illustrée par Aristophane). Elle met en scène un certain nombre de “caractères” ou types (jeune premier et jeune première, esclave malin ou filou, maquerelle, soldat fanfaron…) ; Térence, ensuite, héritier à Rome de Ménandre : le poète latin était très apprécié au XVIIe siècle, grâce son sourire sage et conforme aux bienséances, en un temps où les plaisanteries d’Aristophane et de Plaute, parfois graveleuses, ou en tout cas peu dignes, effrayaient les honnêtes gens ; Térence était aussi un grand modèle pour les humanistes, dont certains vers résonnent comme des manifestes 1)“homo sum ; humani nihil a me alienum puto”, Héautontimorouménos, 77: Térence est traduit et enseigné au XVIIe siècle, non seulement comme maître d’écriture dramatique, mais comme moraliste 2)c’est cette justification qui autorisa Port-Royal, ennemi du théâtre, à en traduire la pièces parmi d’autres ouvrages destinés à la pédagogie. Mais au-delà de la figure du poète latin, La Bruyère évoque l’époque contemporaine : en parlant de Térence “qu’on a de nos jours si heureusement imité”, il désigne par cette périphrase Molière, celui qu’on appelait “Notre vrai Térence français” 3)Charles Robinet, lettre du 18 février 1673. Cette référence est discrète, mais récurrente : La Bruyère mentionne à trois reprises le célèbre dramaturge (“Des Ouvrages de l’esprit”, 38, p. 139 ; “De la cour”, 63, p. 332 ; “Des jugements”, 19); l’art du dialogue, la critique des types sociaux (ainsi le fanfaron, “des Jugements”, 96, p. 486, dont la bravoure affectée masque mal la poltronne couardise ; ou Irène, hypocondriaque comme Argan : “De l’Homme”, 35, p. 408-409 ; ou Carro Carri, qui renverrait plutôt à Diafoirus ou à quelque autre médecin du répertoire moliéresque, “De Quelques Usages”, 68, p. 547-549), la surenchère dans la dénonciation de l’hypocrite (“De la mode”, 24, p. 516-519) suggèreraient à un lecteur pressé que La Bruyère s’attache à imiter Molière, ou plutôt à transposer dans la prose de ses remarques la vis comica moliéresque. Les relations entre les deux auteurs sont en réalité bien plus complexes.

References   [ + ]

1. “homo sum ; humani nihil a me alienum puto”, Héautontimorouménos, 77
2. c’est cette justification qui autorisa Port-Royal, ennemi du théâtre, à en traduire la pièces parmi d’autres ouvrages destinés à la pédagogie
3. Charles Robinet, lettre du 18 février 1673