« La satire ingénieuse » (p. 61)

Qui dit “je” dans les Caractères ? L’ancienne critique cherchait parfois à retrouver l’expression d’une forme de sincérité autobiographique dans les remarques de La Bruyère. La voix péremptoire, occupant une position de maîtrise, est bien plutôt un masque, un ethos : c’est avant toute celle du satiriste latin qui invective, vitupère et cherche à redresser les abus de la société, bien plus que celle d’un censeur surplombant qui s’exempterait des critiques et des reproches qu’il adresse à la cantonade. De la satire romaine , le moraliste adopte le ton, empreint d’ironie : la naïveté, l’indignatio, l’emportement grèvent de passion “l’observation” sereine et phlegmatique à laquelle prétend l’auteur lorsqu’il traite des moeurs et de la nature humaine. “Le je est un masque littéraire, celui de l’homme de vertu, tel que la tradition romaine l’a fixé” (P. Soler, op. cit., p. 14). On le surprend coupable “d’une sorte d’hybris” (Louis Van Delft), dans la posture d’un redresseur de tort, avide de corriger les fautes. De la figure philosophique de Socrate, on glisse rapidement à celle de Juvénal ou d’Horace  (Des Jugements, 118, 119, p. 493-495). Comme les satiristes latins, il s’enflamme, recourt à l’apostrophe, à l’hyperbole, à l’injonction, accusant les traits jusqu’à la caricature. Il est plus satiriste que moraliste quand il s’en prend à des individus précis, dont les contemporains pensent pouvoir trouver les clefs. A la manière de Boileau (“j’appelle un chat un chat, et Rollet un fripon”, Satires, I, 52), il multiplie les attaques personnelles, fussent-elles voilées par des pseudonymes. L’ironie permanente de La Bruyère, adepte des antiphrases, s’inscrit aussi dans cet héritage de Socrate et de Diogène : le bon mot cinglant est plus efficace que le long discours.

Ce rire satirique est un rire philosophique : on peut le rattacher à la tradition cynique d’une part, mais aussi au rire de Démocrite, philosophe mélancolique, qui raille la vanité et la folie du monde, maître de Montaigne et de Molière et, et auquel La Bruyère rend à son tour hommage (“Des Jugements”, 119). La figure de Démocrite nous invite à nous pencher sur le rire et la vis comica des Caractères : La Bruyère, à la différence de La Rochefoucauld et bien davantage que Pascal, fait rire, d’un sourire mondain, mais aussi d’un rire philosophique qui constitue une arme apologétique, et qui s’appuie sur les procédés éprouvés d’un comique théâtral.

Pour un rappel concernant la satire, voir par exemple Sophie Duval, et Marc Martinez, La Satire (littératures française et anglaise), Armand Colin, 2000.