L’héritage burlesque

L’auteur des Caractères connaît et maîtrise toutes les ressources du comique.  Dominique Bertrand, dans son essai sur La Bruyère paru en 2002 (coll. Foliothèque), consacre un long chapitre à cette question : la peinture des ridicules, entée sur l’observation de la nature, est l’arme privilégiée pour dénoncer les extravagances du monde comme il va. Bernard Roukhomovsky, dans son Esthétique de La Bruyère, rattache les Caractères à une certaine tradition “burlesque”; de fait, les pantins dont l’auteur nous trace les descriptions semblent préfigurer la définition du rire par Bergson : “du mécanique plaqué sur du vivant”. Van Delft et E.Bury situent aussi “La Bruyère dans la lignée burlesque où l’invention verbale domine constamment” (édition au programme, p. 247, n° 2): les portraits ridicules, comme celui de Ménippe l’homme-paon (“Du Mérite personnel”, 40), peuvent effectivement se rattacher à la vogue du burlesque.

Le burlesque, au sein du paysage littéraire du XVIIe siècle, n’est pas à proprement parler un courant ou une école : c’est plutôt une mode, aux bornes temporelles assez précisément fixées : 1643-1653. Le mot vient de l’italien burla, qui signifie plaisanterie et moquerie. C’est le poète François Sarasin qui a importé ce terme dans la langue française. Le burlesque est représenté en particulier par “le petit Scarron”. Celui-ci illustre un talent rare, car il y a “difficulté à faire rire […] l’homme”. Naudé précise toutefois que ce genre nouveau ne descend pas aux plaisanteries grasses et inconvenantes : “la poésie burlesque est si retenue, et si modeste en son style, qu’elle se contente d’exciter un ris modéré, et une délectation intérieure en l’esprit de ceux qui la lisent”. Elle se définit par  “l’explication des choses les plus sérieuses par des expressions tout à fait plaisantes et ridicules”, art dans lequel, une fois de plus, Scarron a excellé, et dans lequel les commentateurs voient souvent le principe et le cœur du burlesque. Le chef d’oeuvre de ce genre fut sans conteste le Virgile Travesti, laissé inachevé, mais dont les premiers chants remportèrent un vif succès.

Elle lui fait cent questions,
Sur Priam, sur les actions
D’Hector, tant que dura le siège ;
Si Dame Hélène avait du liège,
De quel fard elle se servait ;
Combien de dents Hécube avait ;
Si Pâris était un bel homme,
Si cette malheureuse pomme
Qui ce pauvre Prince a perdu
Était reinette ou capendu… (Virgile Travesti, I, 1648)

Le burlesque consiste ainsi, on le voit à détourner une oeuvre noble, universellement admirée et respectée, pour en proposer une variation sur un mode parodique et bas. Comme l’a montré Gérard Genette dans Palimpsestes (1982), le poète, dans cette réécriture, conserve le mouvement et l’action de l’oeuvre originale, et ne touche qu’à son style. Claudine Nédélec définit le burlesque comme un art de la discordance. Cette esthétique peut correspondre à la perspective du moraliste, qui use du burlesque pour dégonfler les prétentions des personnages boursouflés dont il dénonce les vices et les ridicules (VI, 25). Louis Van Delft, qui a consacré une étude à “La Bruyère et le burlesque”, note chez le moraliste une pente à l’hyperbole, à l’outrance, sensible dans bien des remarques. Ainsi les archaïsmes de ces pastiches, l’exagération de certains portraits (Hermagoras, “De la Société…”, V, 74, p. 253). La Bruyère prononce d’ailleurs un éloge de l’hyperbole dont il tire souvent parti lui-même (I, 55, p. 150). Le comble du burlesque est assurément atteint avec les portraits de Ménalque, ou de Cliton l’amateur d’oiseaux, “jusqu’au grossissement, à l’inflation, à la dénaturation… Il va au-delà de la caricature, force encore davantage le trait, pousse jusqu’au clownesque”, estime Louis Van Delft. Le portrait du distrait, en particulier, offre un bel exemple de cette “griserie verbale, d’emballement stylistique” caractéristique du burlesque – d’un burlesque toutefois “relevé”, “tempéré”, et qui ne pousse pas l’art de la disconvenance jusqu’au refus des convenances. La Bruyère est en effet attaché à la pureté de la langue et aux bienséances, qui l’empêchent de franchir les bornes d’un pur farcesque. Sa pratique du burlesque paraît donc pour le moins originale, bien différente de celle d’un Scarron.