Le grotesque, revers du sublime?

Le grotesque et le sublime sont-ils si opposés ? Le grotesque n’en finit-il pas par devenir sublime, interprété dans une perspective chrétienne ou paulinienne ? Le christianisme, tel que saint Paul le formalise dans la première Epître aux Corinthiens (I, 21-25), repose en effet sur une inversion des valeurs qui ne peut que passer pour démence aux yeux des bien-pensants et des raisonnables : un Dieu tout-puissant qui meurt sur une croix, les corps putréfiés des hommes qui ressusciteront… cette promesse proprement incroyable, c’est pourtant le secret de la vraie sagesse. 

19 C’est pourquoi il est écrit : Je détruirai la sagesse des sages, et je rejetterai la science des savants.

20 Que sont devenus les sages ? Que sont devenus les docteurs de la loi ? Que sont devenus ces esprits curieux des sciences de ce siècle ? Dieu n’a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde ?

23 Et pour nous, nous prêchons Jésus-Christ crucifié, qui est un scandale aux Juifs, et une folie aux gentils [païens] […] parce que ce qui paraît en Dieu une folie, est plus sage que la sagesse de tous les hommes ; et que ce qui paraît en Dieu une faiblesse, est plus fort que la force de tous les hommes.

24. Car la parole de la croix est une folie pour ceux qui se perdent ; mais pour ceux qui se sauvent, c’est-à-dire, pour nous, elle est l’instrument de la puissance de Dieu.

La sagesse chrétienne est foncièrement paradoxale, et scandaleuse aux yeux du monde. Pour l’Apôtre, ce sont le fou et le bizarre qui détiennent la vérité, alors que les sages aux yeux du monde sont les vrais déments. 

Le Socrate de La Bruyère est ainsi un Socrate chrétien, semblable au Christ selon saint Paul : comme Jésus, le philosophe grev vient inverser l’échelle de valeurs, bousculer les hiérarchies, montrer la vraie science sous couleur d’ignorance, et la véritable stupidité sous les dehors du conformisme social et moral. Comme le Christ, Socrate scandalise les Athéniens bien-pensants qui le condamnent à mort. C’est pourtant la prétendue folie de Socrate qui représente le véritable Souverain Bien. La Bruyère après Erasme, prononce un Eloge de la folie : folie de la leçon de Socrate, folie de la leçon du Christ – pour l’évangéliste chrétien et humaniste qu’est La Bruyère, c’est tout un. 

Les Caractères, partout, nous montrent un monde carnavalesque où ceux qui représentent la sagesse sont des insensés : ainsi les Sannions (“De la Ville”, 10, p. 296), qui jouent à noblesse, possèdent les moeurs, l’élégance et les manières, mais ni l’esprit ni la déontologie nécessaire à leur fonction: le juge, passionné de chasse, oublie en faveur de celle-ci “lois et procédures” (p. 298). Quiconque mettrait son espoir dans la faible justice des hommes, plus négligente encore que corrompue, serait bien fou lui-même. Inversement, Antisthène-La Bruyère (“Des Jugements”, 21, p. 460-462), le vrai sage, passe pour fou aux yeux des hommes parce qu’il approfondit morale et métaphysique : “folie, simplicité, imbécillité !” (p. 461). On comprend que La Bruyère ait choisi comme épigraphe des Caractères la lettre d’Erasme sur son Eloge de la folie : c’est le même discours évangélique, la même insistance sur le scandale que représentent les paroles du Christ – celles de Socrate – et celles du moraliste, héritier de ce renversement du pour au contre : la sagesse des hommes est folie pour Dieu, le sage aux yeux de Dieu passe pour fou dans le monde des hommes. Au demeurant, ce rapprochement entre Socrate et le Christ, sous le signe du silénisme, est proposé par Erasme lui-même (nous citons une fois de plus d’après le mémoire de Lora Mariat):

Est-ce que ce ne fut pas un merveilleux Silène que le Christ ? […] Si l’on considère l’apparence extérieure du Silène, quoi de plus bas ou de plus méprisable selon l’estimation commune ? Des parents effacés et obscurs, une humble demeure ; lui-même pauvre, il eut très peu de disciples et fort pauvres, venus non des palais des Grands, non des chaires des Pharisiens, non des écoles des Philosophes, mais d’une perception et de filets de pêche. Mais si l’on avait la chance, ce Silène une fois ouvert, de le regarder de plus près, c’est-à-dire s’il daignait se montrer lui-même aux yeux purifiés de l’âme, Dieu immortel ! quel trésor ineffable on trouverait : dans tant d’insignifiance, quel joyau ; dans tant d’humilité, quelle sublimité ; dans tant de pauvreté, quelles richesses !

Pour cet Erasmien évangélique qu’est La Bruyère, nul doute que, sous les masques de Socrate (et d’Antisthène) allégués comme modèles, se dissimule le visage du Christ, dont les leçons sont si proches, et dont le moraliste est le continuateur et comme l’imitateur. La Bruyère, dont l’écriture conjoint le grotesque et le sublime, la galerie de monstres et les plus hautes vérités, est un nouveau Socrate, et un nouveau Jésus. La référence à Socrate, laïque en apparence, comme il convient au genre et au contexte, couvre une perspective chrétienne, et leste les Caractères d’un poids spirituel. La dimension religieuse de la voix moraliste reste nécessairement discrète : La Bruyère la suggérait néanmoins dès la préface, lorsqu’il comparait ses remarques aux Proverbes de Salomon (p. 71)