Du grotesque au sublime : une esthétique de la dissonance

Les Caractères sont sous le signe de la variété et du contraste. Toute une panoplie de procédés est nécessaire pour séduire un public lui-même divers dans ses goûts, comme le suggère la remarque 55 du chapitre “Des Ouvrages de l’esprit”, p. 150. Ainsi s’expliquent les fréquents parallèles ou effet de contraste : Giton et Phédon, Corneille et Racine, Caton et Pison (“Des Jugements”, 78, p. 481). Mais loin d’être cantonnés à des effets de détail, c’est le livre tout entier qui oscille entre des registres opposés, voire a priori incompatibles. Les Caractères sont une “oeuvre ouverte” estimait Louis Van Delft, non forcément au sens d’Umberto Eco, mais au moins au motif que le moraliste y fait varier à l’extrême les registres (Van Delft parle de la “saisissante ouverture de l’éventail rhétorique et stylistique de La Bruyère”). La palette de La Bruyère va effectivement du “grotesque” au “sublime”. Ces deux catégories, qu’Hugo rendra célèbres, sont déjà bien connues dans cette seconde moitié du XVIIe siècle. La Bruyère témoigne qu’on ne saurait réduire le “classicisme” à un corps de règles raisonnables et contraignantes inspirées d’Aristote. La mesure, la raison, la vraisemblance, les bienséances et les unités, valeurs prêtées aux “classiques”, mises en exergue par les Romantiques et une longue tradition scolaire, sont certes bien présentes chez La Bruyère, mais contrebalancées par d’autres aspirations qui préservent les Caractères de tomber dans le guindé et l’académisme formel et froid. Chez La Bruyère, l’idéal de juste mesure (de “médiocrité”) se trouve ainsi doublement tempéré, du côté du sublime d’une part, et du grotesque de l’autre.