Une leçon chrétienne à l’usage des mondains

Que La Bruyère soit un styliste éminent, nul n’en a jamais douté depuis 1688. L’originalité de son écriture consiste d’abord dans la discontinuité assumée : il est le premier à concevoir un ouvrage comme une suite de “remarques” séparées par des “pieds de mouche” (¶). Cette structure jugée “fragmentaire” a fasciné la critique au cours de la seconde moitié du XXe siècle. Roland Barthes considère ainsi La Bruyère comme “le premier écrivain moderne” (“Du mythe à l’écriture”, préface des Caractères composée en 1963): il donne au lecteur « l’expérience du fragment : le discontinu radical du langage », il entaille la phrase classique pour produire une “parole en éclats”, et prophétise ainsi le formalisme moderne. “La Bruyère était né pour devenir le gibier de la critique structuralisante”, constate ainsi non sans sans quelque amusement Jules Brody, en analysant cette lecture barthésienne. Pascal Quignard encore (Une Gêne technique à l’égard des fragments. Essai sur Jean de La Bruyère, 1986, rééd. 2005) est à la fois séduit et effrayé par le “désassujetti” et l’inachevé, le dépeçage et l’émiettement  : l’essayiste parle de “manie du vide”, de “fractionnement”, voire de “compulsion au blanchiment” à propos de La Bruyère, dont l’écriture le fascine et l’embarrasse – le “gêne”.

Cette conception “moderniste” a été remise en cause en particulier par E. Bury et M. Escola. Voir en particulier la brillante lecture que propose ce dernier de l’essai de Barthes dans l’article intitulé “Cette modernité qui commence avec La Bruyère” (XVIIe Siècle, 2004). Les disciples de Marc Fumaroli, aujourd’hui, préfèrent en effet insister sur l’héritage rhétorique et l’éloquence maîtrisée, fidèle aux enseignements des maîtres : ils retrouvent dans les Caractères l’expression du “genre épidictique” défini dans la Rhétorique d’Aristote. Ils préfèrent les termes de “remarque” ou de “notation” plutôt que celui de “fragment” 1)encore que La Bruyère l’emploie une fois, mais dans un sens très particulier. Le titre du livre de Marc Escola, Rhétorique de la discontinuité, manifeste cette ambiguïté essentielle. Aristote n’est pas la seule référence chère à l’âge classique en matière d’éloquence : Longin constitue un autre pôle, moins rationaliste, en particulier depuis que Boileau a traduit le Traité du Sublime en 1674 ; La Bruyère ne saurait ignorer non plus cette catégorie essentielle, qui revient à plusieurs reprises dans ses remarques. Au-delà de la stricte question de la catégorie du sublime, La Bruyère manifeste cet “autre classicisme” (C. Chantalat), qui ne saurait se réduire à celui, qu’a retenu la tradition scolaire,  des règles dogmatiques : le naturel, la souplesse, le goût, en un mot plaisir qui ne se laisse pas circonscrire par l’algèbre de l’entendement, participent à ce courant qu’on réduit trop souvent encore au carcan de contraintes – c’est en sens, aussi et surtout, que La Bruyère est un classique. Mais s’il porte à un point d’incandescence cette écriture flexible, variée, “dysmorphique” (Quignard), c’est qu’elle est conçue aussi et surtout pour séduire les mondains.

References   [ + ]

1. encore que La Bruyère l’emploie une fois, mais dans un sens très particulier