Un écrivain (pour les) mondain(s)

La Bruyère, tout dévot et philosophe qu’il soit, tient compte des lecteurs mondains pour lequel il écrit : “Je rends au public ce qu’il m’a prêté”. Le choix de la forme brève, et l’usage des genres de prédilection en usage dans les salons (maximes, portraits, dialogues…), s’expliquent par son désir de toucher et d’aiguillonner ce public d’amateurs oisifs, négligents de leur devoir d’état aussi bien que de leurs obligations de chrétien. La forme discontinue, le style virevoltant, l’intérêt pour la cour et les plaisirs de la conversation, le ton de l’entretien familier, les réflexions sur l’honnêteté et l’art de la civilité, tous ces éléments s’expliquent par cette dimension mondaine, capitale pour comprendre la vraie nature de l’oeuvre. Rien ne déplaît plus aux moralistes, et à La Bruyère en particulier, que les démonstrations algébriques, les traités scolastiques en trois parties, et les leçons de morale aussi pesantes qu’inutiles, et qui n’ont nulle chance de séduire, afin de le réformer, le public auquel elles s’adressent. Il faut plaire pour instruire : leçon horatienne qui ne s’épanouit jamais tant que dans ce contexte salonnier. “s’il arrive que l’on plaise, il ne faut pas néanmoins s’en repentir, si cela sert à insinuer et à faire recevoir les vérités qui doivent instruire” (p. 118). La Bruyère serait, selon l’expression de Bernard Roukhomovky, un “prédicateur mondain” laïc: le brio virtuose du style n’est qu’un artifice et un appât – un peu de miel sur une médecine amer. La Bruyère, s’il est animé par une intention foncièrement chrétienne, est un écrivain laïc, qui écrit pour des laïcs, et des laïcs réfractaires : les mondains, certes cultivés et de fréquentation agréable, sont des honnêtes gens, ou en tout cas aspirent à maîtriser cet art d’agréer en quoi consiste le secret de la sociabilité, mais en revanche ils n’ont guère l’esprit métaphysique : ils vaquent à leurs occupations, sont volontiers dilettantes, pris par les mille occupations de la vie brillante qu’ils mènent; ils cherchent surtout le divertissement, et songent à leur carrière et à leur menus plaisirs, sans se soucier de leur destinée spirituelle ou des principes moraux susceptibles de guider leur existence. Pour les séduire, le moraliste doit leur plaire, et pour leur plaire, il doit composer un texte qui tienne compte de leurs dispositions, et de leurs goûts, quelque frivoles que puissent être ces derniers. Il dispose ainsi d’une latitude plus grande que celle du prédicateur. Celui-ci, par exemple, doit se garder de produire des “portraits”, genre trop mondain et indigne de la chaire (“De la Chaire”, 4, p. 558). La mission apologétique n’est pas foncièrement différentes chez le prédicateur et le moraliste : les armes persuasives, en revanche, ne sont pas les mêmes. Le moraliste s’arroge le droit d’avancer masqué, et de recourir à des ressources littéraires interdites au prêtre. Cette couleur mondaine, il convient de bien comprendre, au seuil de ce chapitre, qu’elle ne traduit pas le goût propre de La Bruyère, ou la marque de quelque influence exercée par son milieu : elle est une stratégie, chez celui qui préfère la force sublime de l’Evangile et des Pères, plutôt que les mièvreries de Voiture et de Sarrasin. La couleur mondaine est une concession nécessaire à laquelle condescend La Bruyère pour mieux entraîner l’adhésion (“Des Esprits forts”, 20, p. 579).

Le “bon sens” et le “bon goût” (“Des Jugements”, 56, p. 472)

L’ouvrage s’achève (XVI, 50, p. 605) sur la notion de goût. Il exhibe ainsi l’importance de ce critère esthétique subjectif, qualitatif, et propre à la mondanité : le bon goût s’appuie sur un sentiment personnel donné comme universel, sans qu’on puisse en donner nécessairement les causes rationnelles. Le goût se rattache ainsi à cet “autre classicisme” que Claude Chantalat tentait de définir dans son ouvrage A la Recherche du goût classique, et qui ne saurait se ramener aux seuls préceptes énoncés dans les poétiques de l’époque. L’esthétique dite “classique” ne se résume pas à une liste de règles ; elle admet – surtout chez les Anciens – une composante irréductible à la raison. Le public mondain prétend d’ailleurs juger des oeuvres sans forcément connaître les préceptes d’Aristote. La présence du goût dans les Caractères renvoie à ce rapport mondain à la littérature, et manifeste que La Bruyère souhaite séduire ce public qui fréquente les salons et la belle société.

Le goût, difficile à cerner car il renvoie à la part la plus indéfinissable du plaisir esthétique, a malgré tout fait l’objet d’une tentative de définition par le Père Bouhours, un an seulement avant la publication des Caractères : le goût, explique le jésuite dans La Manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit (1687), est “une espèce d’instinct de la droite raison”, et tient ainsi le milieu entre la raison et ses règles d’une part, et le pur jugement subjectif et individuel de l’autre. C’est bien ainsi qu’apparaît le goût dans les remarques qui lui sont consacrées dans les Caractères, en particulier dans le premier chapitre (I, 2, p. 124 ; I, 10, p. 126). La Bruyère renvoie le plaisir esthétique à un “goût” qu’il est impossible de réduire à la simple application des préceptes d’une poétique : “celui qui le sent et qui l’aime a le goût parfait”. On a raison d’en discuter, car il est rien moins que le critère de la perfection, mais on ne saurait en rendre raison. Le goût, dont les fondements restent implicites et relèvent du non-dit, devient ici critère de distinction au sein d’une classe mondaine qui en fait de facto un signe de reconnaissance donné comme naturel : celui qui sent cette perfection dont les règles ne sont pas écrites, atteste par là qu’il fait partie d’une élite dont le “bon goût” finit par constituer le signe de ralliement – le caractère, en quelque sorte, au sens typographique cher à Van Delft. Le goût apparaît ainsi d’abord comme lié à un certain rejet, de la part des mondains, d’un excès de contraintes rigides imposées par les “doctes”, au profit d’une aisance, d’une impression de naturel et de souplesse, d’une liberté négligée : La Bruyère, rétif à tout formalisme et à tout dogmatisme, se reconnaissait facilement dans cette esthétique mondaine du bon goût.

Cette subjectivité, comme le suggère Bouhours, n’est pas pour autant expression d’un “instinct” purement irrationnel, il s’y mêle “la droite raison”, de sorte que les jugements de goûs sont légitimes : des goûts et des couleurs, il convient de “disputer” (le terme renvoie à l’exercice scolastique qui répugnait tant par ailleurs à La Bruyère, c’est-à-dire de débattre du pour et du contre dans le but de dégager une vérité) : il existe bien un bon goût, qui, en droit du moins, devrait être universel, ainsi que Kant le formalisera plus tard dans sa Critique de la faculté de juger. De nouveau, le goût intervient remarque 11 (p. 127), où le “goût sûr” (intuition subjective proche de l’ingenium) vient compléter la “critique judicieuse”, le judicium, fondé sur une analyse rationnelle. S’il n’est pas séant pour un honnête homme de chercher à imposer son goût, ce n’est pas que celui-ci résulte au fond de dispositions individuelles ou d’options personnelles, c’est bien plutôt que transmettre les critères informulés et informulables qui le déterminent est une “trop grande entreprise”, c’est-à-dire qu’elle est irréalisable dans les faits, bien qu’elle soit en droit légitime (remarque I, 2, p. 124). Mais au fond, ce bon goût qui paraît si insaisissable, on le connaît bien : c’est le “goût de l’Antiquité”, le “goût des Anciens” (I, 15, p. 128), voire le “goût des Grecs” auquel Corneille ne s’est pas suffisamment assujetti (54, p. 147). Il suffirait de garder les yeux rivés sur ces modèles pour le retrouver. Mais par malheur, ce bon goût conforme à la nature a été dénaturé et dépravé. Le “goût de son siècle” , moderne (I, 67, p. 154-155), est sujet aux caprices de la mode, variable et momentané. Il faut le recul du temps pour assurer ce “goût”, dont le seul critère finit par être l’antiquité et le regard rétrospectif de la “postérité” (ibidem).

“L’esprit de la conversation”.

La conversation constitue la pierre de touche de la culture galante : elle occupe une place essentielle dans les Caractères, non seulement parce que La Bruyère y consacre un chapitre, mais parce que tout l’ouvrage est conçu selon les principes qui régissent la conversation mondaine.

L’importance modélisatrice de la conversation comme paradigme structurel du recueil des Caractères a été repérée par Robert Garapon, qui écrivait que “l’écrivain imite les caprices d’une conversation avec ses sauts, ses interruptions, et ses rappels au sujet”. Comme une conversation, l’ouvrage comporte une allure improvisée (fictive, bien sûr, car elle est le résultat d’un artisanat méticuleux). Si La Bruyère condamne les mauvais plaisants et les bons mots gratuits qui émaillent les mauvaises conversations (“De l’homme”, 96, p. 426 ; “De la cour”, 80, p. 337-338), il célèbre au contraire le “bon plaisant”, quelque “pièce rare” qu’il puisse être (“De la Société”, 3, p. 226), il apprécie la raillerie et “l’esprit”, sans lesquels la société tomberait dans la “fadeur” (“De la Société,” 1, p. 225), “l’insipide”, le “froid”, le douceureux” qui provoque “l’ennui” (“Des ouvrages de l’esprit”, 52). De même, les “saillies” d’Arthénice sont bienvenues, comme le tour de Voiture (“Des ouvrages de l’esprit”, 45, p. 142). La présence des auteurs mondains dans ce chapitre illustre également le respect dans lequel La Bruyère pouvait tenir ces auteurs modernes.

Parmi les traits de l’écrivain mondain qu’on retrouve chez La Bruyère, on note par exemple le goût des distinctions psychologiques et des nuances du sentiment, dont on débattait à l’infini dans les conversations chez Mlle de Scudéry. Le moraliste, lorsqu’il propose de subtils distinguos (par exemple “Des Femmes”, 22-24, p. 182-183) s’inscrit dans le droit fil d’un Guilleragues, auteur des Valentins, questions d’amour et autres pièces galantes, qui disséquait les nuances du sentiment amoureux, et se demandait “Si une plus grande jalousie est signe d’un plus grand amour”, “savoir si un grand amour est incompatible avec une grande ambition, ou encore “s’il vaut mieux perdre une personne qu’on aime par la mort que par l’infidélité”. Mlle de Scudéry, dans les années 1680, propose de même des anatomies du coeur dans ses Conversations, opposant elle aussi “coquette galante”, “coquette d’amitié” ou coquette “mélancolique”. La Bruyère donne d’autres exemples de tels discernements, ainsi au début du chapitre “Du coeur” où il oppose amour et amitié, ou dans le chapitre “Des Jugements” (43-47, p. 469-470). Ce travail de définition n’est pas sans lien avec sa conception pessimiste du langage : il convient d’en préciser les sens, d’éviter les flottements, les équivoques, les à-peu-près ; la forme discontiue, qui permet les essais successifs et les oppositions, presque à la manière d’entrées de dictionnaire, facilite ce travail de précision du sens.

L’enjouement figure au premier rang des qualités recherchées dans les conversations de salon. L’homme d’esprit selon La Bruyère est capable de “se tourner et se plier en mille manières agréables et réjouissantes” (“Des Grands”, 26 ; p. 354). Enjouement et familiarité sont à ses yeux des qualités essentielles, qui se manifestent au sein de conversations agréables et piquantes : il affectionne les “saillies” qui “dispensent toujours de la réplique” (“Des Jugements”, 28, p. 464), et qui rappellent la pointe. Lui-même pratique l’art de la chute avec brio, ainsi dans la remarque “De la cour”, 10, p. 311 : Le bon mot repose sur le double sens, propre et figuré, physique et moral, des adjectifs antithétiques “durs” et “polis”, polysémie qui vient justifier a posteriori, l’image du marbre ; la saveur vient aussi du rapport entre ces deux adjectifs, synonymiques quand ils s’appliquent à la matière, mais en principe antinomyques quand il s’agit de qualités incompatibles ; une politesse qui ne vient pas couronner la perfection morale n’est qu’hypocrisie et duplicité, double jeu que condamne le bon mot de La Bruyère. L’allure conversationnelle est manifestée par la figure de la correction (“je veux dire”), caractéristique du style oral : à l’écrit, en principe, une telle figure est une maladresse, mais ici elle manifeste le naturel. Cet art mondain de la condensation triomphe dans l’usage des maximes, toujours à finalité morale et jamais gratuites : c’est ce qui distingue aussi le bon jeu de mots du mauvais calembour. C’est pour cette raison éthique que le bon plaisant ne saurait être autre que le moraliste, seul apte à user de la plaisanterie mondaine dans le but de réformer les moeurs. L’épigramme n’est supportable que lorsqu’elle est subordonnée à une morale. Il faut reconnaître qu’on en trouve de savoureuses dans le chapitre “Des femmes” (16, 17, 18 alinéa 1, 51, construit sur une structure chiasmatique, et bien sûr la 5…)

D’une façon générale, la plupart des remarques sont comme des bribes de conversations adressées par un honnête homme à un interlocuteur du même monde, qui s’exprime avec lui d’égal à égal, ainsi qu’on le voit par exemple dans le portrait d’Acis (“De la Société”, 7, p. 227) : en cela aussi, la démarche réformatrice du moraliste se distingue de celle du prédicateur, qui tonne, qui vitupère, qui invective, introduisant une distance et une hiérarchie entre la chaire d’où il officie et l’assemblée des fidèles. La Bruyère, par le biais de l’artifice conversationnel, introduit au contraire une complicité avec le lecteur dont sont victimes des tiers, et c’est à travers la peinture de ces tiers que le lecteur est censé partiellement se reconnaître et se réformer (I, 28, “De la Société”, 74, p. 253, etc.).

Un chapitre entier, consacré à la conversation, met en abyme ces qualités d’aisance et de souplesse inséparables de cette conversation mondaine érigée en l’un des beaux-arts : “il me semble que l’on dit les choses encore plus finement qu’on ne peut les écrire” (“De la Société”, 78, p. 257): c’est la subtilité et la délicatesse des échanges oraux, dans le cadre contrôlé des salons, que tente d’imiter La Bruyère, adoptant jusqu’au modalisateur (“il me semble”), caractéristique de ces discours mondains à l’allure badine qui refusent de s’imposer de force, contrairement à celui d’un censeur vitupérant et assénant des vérités définitives et incontestables. C’est tout l’anti-systématisme de La Bruyère, sa souplesse d’esprit, qu’on retrouve dans un fragment comme celui-ci.

Les salons sont tout à la fois un “atelier de littérature” (selon le mot de Marc Fumaroli) et un “laboratoire de l’honnête homme” (selon celui d’Emmanuel Bury): ils sont à la fois lieu d’élaboration d’une esthétique et d’une éthique de la sociabilité inséparables l’une de l’autre. L’idéal humain et social tel qu’il s’exprime dans les Caractères de La Bruyère rejoint celui de l’honnêteté, tel qu’il s’est imposé après la Fronde dans l’aristocratie parisienne : un homme discret, qui ne se pique de rien. L’un des théoriciens de l’honnêteté, qui enseignait cet art de badiner avec grâce à la faveur des conversations, fut le chevalier de Méré, ami de Pascal. Il assurait que “l’honnêteté est la qualité au monde la plus aimable.” C’est un idéal de modération, de juste milieu qui rejoint la mediocritas antique. Il se développe, vers le milieu du siècle, sur la double ruine du héros (nécessairement considéré désormais comme un fanfaron) et du courtisan (nécessairement conçu maintenant comme un ambitieux et un intrigant). L’honnête homme, au contraire de ces deux contre-modèles, se défie pour sa part de l’éclat, de la montre, et d’un faste indécent. Il se méfie également de l’érudition gratuite, trop technique et fermée, à laquelle il préfère une culture généraliste, qui le rend capable de se couler dans la conversation en cours sans imposer son sujet (au contraire de Théodecte, remarque 12, p. 231). Il est le contraire du spécialiste, tel qu’on le voit dans le portrait du repoussoir pédant Hermagoras (74, p. 253-254). Surtout, l’honnête homme se définit par la finalité sociable qui est l’horizon de cet idéal: il s’agit de jeter les bases d’une communauté humaine fondée sur l’agrément d’être ensemble, débarrassée de relations de domination ou de violence. L’idéal de l’honnête homme est donc essentiellement éthique et social. Homme du monde, l’honnête homme cherche avant tout, à travers ses qualités sociales et sa modestie, à se rendre agréable aux autres (16, 234). C’est un idéal laïc, mais qui se ressent de l’humilité chrétienne, vertu qui impose l’oubli de soi en faveur d’autrui.

Il convient toutefois de distinguer avec soin cette véritable honnêteté de sa caricature, la politesse de cour. La première est la manifestation extérieure des qualités du coeur, tandis que la seconde n’est que le masque de l’hypocrisie cachée sous des dehors d’élégance et d’exquis savoir-vivre. Les Caractères sont ainsi tout ensemble à la fois une leçon de véritable honnêteté, et une mise en garde contre ses imitations trompeuses : “l’usage du monde, la politesse… suppléent au mérite” (“De la cour”, 83, p. 338): c’est ici une fracture insupportable entre l’être et le paraître que dénonce La Bruyère ; lorsque l’élégance des comportements n’est pas le couronnement des vertus intérieures, elle n’est qu’une duperie. A la cour règnent à la fois, et tout ensemble “le vice et la politesse” (“De la cour”, 9, p. 310), ce qui la rend à la fois périlleuse, perverse et littéralement monstrueuse. La politesse, à la cour, ne sert le plus souvent qu’à masquer le rapport de force : c’est la loi du plus fort que désigne le code de bonnes manières – le salut devient ainsi marque de soumission (“Des Grands”, 17, p. 349). Balthazar Castiglione, autrefois (Le courtisan, 1528) avait fait du courtisan un idéal : l’homme de cour concentrait sur sa personne toutes les vertus du corps et de l’esprit, conjuguant ainsi toutes les valeurs chevaleresques et humanistes, qui se traduisaient par l’élégance, le naturel et la sprezzatura. Maître de ses gestes, il savait prendre sa part dans les plaisirs de la vie de cour, mais toujours dans l’idée de mieux servir le prince en lui apportant les conseils dont il avait besoin. L’épreuve du réel ne manqua pas d’écorner ce portrait avantageux. Un siècle plus tard, dans son Homme de cour, conçu comme “traité de la prudence” (1646), un jésuite, Balthazar Gracian, prônant des maximes plus machiavéliennes, recommande au courtisan de pratiquer la dissimulation, voire le mensonge, dans la seule perspective de réussir (“si tu n’es pas chaste, dit le proverbe, fais semblant de l’être”). Ce courtisan arriviste tient davantage du cynisme habile et doucereux de Machiavel, que de la courtoisie désintéressée de Castiglione. Un bon observateur, explique La Bruyère, s’apercevra que les courtisans aux allures élégantes n’ont que l’apparence d’honnêtes gens (“De la cour”, 83, p. 338). Il leur manque la “profondeur” (éthique), dont les bonnes manières doivent être signe et sans laquelle il n’est pas d’honnêteté parfaite. L’ouvrage de La Bruyère se donne pour tâche d’aider à débusquer, autant qu’il est possible, ces caractères trompeurs, afin d’enseigner au véritable “honnête homme” comment distinguer la vraie honnêteté de son imitation misérable et douteuse. Plus désenchanté et plus amer encore, il arrive à La Bruyère, comme à Pascal, de justifier ce désordre qui mime si bien l’ordre véritable : ainsi, les protestations d’amitié et les témoignages hypocrites d’affection, décrochés de tout sentiment authentique, mais qui ont au moins le mérite de rendre la vie supportable, en créant l’illusion d’une amitié véritable : “Les phrases toutes faites… [qui] se disent sans affection… du moins elles sont l’image de ce qu’il y a au monde de meilleur, qui est l’amitié (“De la cour”, 81, p. 338). Cet ordre de la concupiscence, comme l’appelait Pascal, est à la fois le signe de notre misère, et la preuve paradoxale d’une certaine grandeur, puisque nous sentons que nous avons vocation à davantage qu’à ces ces simagrées d’amabilité.

Ainsi, malgré les constats amers d’un triomphe de la fausseté sur les sentiments sincères et authentiques, l’exquise courtoisie de Castiglione continue pourtant de constituer un horizon, et de nourrir un rêve de transparence, quand bien même la véritable honnêteté ne trouverait plus à s’épanouir dans une cour corrompue et viciée par le triomphe du paraître. C’est loin des allées du pouvoir, dans l’ambiance plus feutrée et surtout plus désintéressée des salons, que se poursuit cette quête d’une sociabilité apaisée, où se tissent des liens humains fondés simultanément sur le savoir-vivre et la transparence du coeur.