La place éminente des femmes

Au coeur de l’esthétique mondaine, se trouvent celles qui règnent sur ces salons, les maîtresses incontestées et absolues dans l’art de la conversation : les femmes. Ce sont ces intellectuelles brillantes, dames d’esprit et de lettres, qui réunissent autour d’elles auteurs et beaux-esprits, qui tiennent salon pour échanger sur les productions à la mode, qui imposent leur goût, qui finissent par être les arbitres des productions littéraires, et par définir les grandes tendances de la création. L’amour, et l’idéal d’une société apaisée sous le signe de l’agrément et de la sociabilité, ne se sont épanouies dans la littérature du temps que parce que quelques grandes aristocrates ont donné le ton et fait prévaloir leurs préoccupations : la marquise de Rambouillet, et Mlle de Scudéry, en particulier, jouèrent un rôle déterminant dans cet idéal féministe avant la lettre, et que ses détracteurs ont raillé sous le nom de Préciosité. Chez elles, on s’amuse avec élégance, on rivalise d’imagination et de virtuosité : bouts-rimés, portraits, maximes, lettres sont quelques-uns des genres que l’on pratiquait dans la Chambre bleue (le salon de Mme de Rambouillet). Somaize, dans son Grand Dictionnaire des Précieuses, écrivait (1661) : “pour être précieuse, il faut ou tenir assemblée chez soi, ou aller chez celles qui en tiennent : c’est encore une loi assez reçue parmi elles de lire toutes les nouveautés, et surtout les romans, de savoir faire des vers et des billets doux.” La Préciosité, qu’on devrait plutôt appeler culture mondaine, est à la fois un art de vivre, une esthétique et un style, et aussi un idéal de sociabilité en lien avec celui de l’honnêteté : nul doute que le regard favorable de La Bruyère pour Arthénice (p. 465) trouve son sens à travers ce double idéal : la femme apparaît comme la seule capable de porter l’honnêteté à son point de perfection, à travers sa pratique de la conversation érigée en l’un des beaux-arts. A la faveur d’un mélange de grâce, de simplicité et d’un naturel maîtrisé, à la faveur aussi d’une intelligence que n’encombre pas l’érudition pesante des collèges, la femme du monde parvient mieux que ses homologues masculins à réaliser et incarner au plus haut point ce nouvel idéal moral et social : le comble de l’honnête homme, c’est l’honnête femme, comme La Bruyère y revient à plusieurs reprises (“Des femmes”, 13, p. 181, et surtout “Des Jugements”, 28, p. 464). Cette sociabilité exquise se déploie autour d’un sentiment particulier, d’une nature difficile à définir, situé entre l’amour et l’amitié, et qui vient sublimer les relations entre les sexes. Passion épurée, codifiée, débarrassée de la grossièreté du désir charnel, elle est avant tout le moteur et l’agent d’une sociabilité pacifiée (“Du coeur”, 2, p. 206-207).

Le naturel contre l’artifice: la beauté féminine comme paradigme esthétique

L’esthétique mondaine détermine le choix d’un art affirmant la prééminence du naturel. Il convient toutefois de ne pas s’y laisser tromper : ce naturel n’est pas le résultat d’un vrai laisser-aller, il est le fruit d’une négligence feinte. La conversation exige qu’on prenne “pour maxime que le plus grand artifice qu’on puisse apporter pour bien parler, c’est de parler naïvement [naturellement]”, estime ainsi un prédécesseur de La Bruyère, F. de Grenaille, en 1642. L’une des techniques utilisées pour conférer cette impression de naturel consiste dans la discontinuité, la variation, l’alternance systèmatique, ainsi qu’il s’en explique à la fin de sa préface : “on pense les choses d’une manière différente, et on les explique, etc.”. L’alternance formelle est seule en mesure de donner cette illusion de liberté et d’aisance indispensable à qui veut éviter de lasser le lecteur mondain et dilettante. Brevitas et copia, variation des tours, autant de procédés qui confèrent aux Caractères leur allure conversationnelle de sermo familiaris hérité d’abord de Montaigne, mais issu aussi de la sprezzatura (désinvolture) et de la neglegentia chères à Castiglione. Le rêve du diplomate florentin n’est pas en effet dissipé au point que les honnêtes gens aient oublié cette qualité essentielle, qui détermine à la fois les attitudes sociales et une esthétique : l’apparente désinvolture, “qui cache l’art et qui montre que tout ce que l’on a fait et dit est venu sans peine et presque sans y penser”. A plusieurs reprises, La Bruyère fait sien cet héritage du parfait courtisan de la Renaissance. Il se donne pour objet de “jeter autant de force, de vivacité, de passion… naturellement et sans préparation dans les entretiens les plus familiers” (“Des Jugements”, 34, p. 467). C’est encore cette négligence étudiée qui explique pourquoi (“Des ouvrage de l’esprit”, 17, p. 129), le bon auteur se résout à l’expression la plus “simple”, sans laisser voir le labeur que lui a coûté cette conquête du naturel :

“Un bon auteur, et qui écrit avec soin, éprouve souvent que l’expression qu’il cherchait depuis longtemps sans la connaître, et qu’il a enfin trouvée, est celle qui était la plus simple, la plus naturelle, qui semblait devoir se présenter d’abord et sans effort.”

La Bruyère, certes, n’apprécie guère les ouvrages qui sentent l’huile, mais le verbe semblait est ici éloquent : l’aisance dans l’écriture est une illusion, elle est le fruit du temps et d’un travail pénible. Une formule incisive comme celle de la remarque “Des jugements”, 34, p. 467 (“Combien d’art pour rentrer dans la nature !”) manifeste tout l’artifice de cette écriture qui ne retrouve le naturel qu’au prix de patients tâtonnements. La facilité apparente est le résultat d’un artisanat, comme le suggère l’image de l’écrivain horloger (“Des ouvrages de l’esprit”, 3), mais la mécanique qui fait fonctionner l’horloge doit rester bien cachée. L’opposé de cette aisance, c’est le pédantisme, comme le montre le portrait-repoussoir inséré dans le chapitre sur la conversation : celui d’Hermagoras, le pédant, crispé sur un savoir scolaire et académique, en dehors des réalités, incapable par son savoir inadapté de soutenir une conversation (“dispensez-le du moins de vous répondre”, V, 74, p. 253-254). Ce savoir de spécialiste, pesant, didactique, doit savoir se faire oublier : ce sont non seulement le savoir inutile, mais les citations, les références à cette érudition scolaire qui doivent être oblitérées, quand bien même elles soutiendraient discrètement tout le discours.

Autre figure repoussoir, qui permet de mieux saisir en creux l’idéal d’aisance et de facilité de l’esthétique mondaine : celle du puriste (“De la Société”, 15, p. 234). Au fond, ce que reproche La Bruyère au puriste, ce n’est pas son goût de la précision ou de la définition exacte (car au fond il partage avec eux cette rigueur). Le bon écrivain diffère surtout sur un point essentiel du puriste : “rien ne coule de source”, il manque d’aisance. “Couler de source”: l’expression revient souvent sous la plume de La Bruyère – c’est également la qualité éminente que doit chercher le prédicateur (“De la chaire”, 29, p. 570).

L’aisance, en effet, n’est pas seulement une vertu esthétique, mais aussi morale et spirituelle. Elle est à la fois la condition, le signe et la garantie de la sincérité, de cette transparence du coeur à laquelle les Grecs donnaient le nom de parrèsia, qu’on peut traduire comme une franchise familière et désintéressée, qui n’est mue que par le souci du bien de son interlocuteur, sans recours à de vains effets rhétoriques : “J’ai différé à le dire, et j’en ai souffert ; mais enfin il m’échappe, et j’espère même que ma franchise sera utile…”. (“Des Femmes”, 42, p. 189). Style et morale vont de pair : si le naturel est à ce point prisé, c’est que le franc-parler manifeste parfaitement cet accord entre conduite de vie et vérité du discours. La parrèsia est le fondement d’une éloquence du coeur ennemie des effets, et dont l’efficacité se fonde sur la droiture de celui qui parle. La recherche de la vérité n’est pas incompatible avec les sauts et les gambades de l’entretien privé : bien au contraire, elle est la clef d’une dialectique qui n’a en vue que la recherche du vrai. Esthétique et éthique marchent d’un même pas, et concourent à la même finalité. Neglentia diligens : La “beauté négligée” est nécessairement “plus piquante”, explique La Bruyère, dans un fragment où il loue la modestie de “l’extérieur simple” qui est une riche parure (“Du mérite personne”, 17, p. 162). L’idéal est ici à la fois moral, esthétique et éthique : ce sont les mêmes critères (simplicité, négligence étudiée) qui déterminent la beauté d’une femme, la beauté d’un livre, ou la qualité du coeur. “Une belle femme est aimable dans son naturel, elle ne perd rien à être négligée” (“Des Jugements”, 29, p. 465-466) : en proposant à l’honnête femme cet idéal de négligence étudiée, capable de donner un air naturel à une beauté artistement parée, c’est une métaphore de son propre style, une mise en abyme de sa propre écriture, que La Bruyère nous donne à contempler. La grâce et la beauté naturelle qui le disputent aux fards, frisures et autres artifices, sont l’allégorie d’une écriture qu’on peut appeler si l’on veut classique. On trouve des considérations similaires chez Pascal, par exemple dans le fragment Beauté poétique, où la comparaison entre parures excessives et tropes alambiqués est explicite, fragment Sellier 486. Chez La Bruyère également le style fleuri, décoratif, cosmétique, celui qu’emploient les mauvais prédicateurs, est le pendant littéraire des soins artificieux et condamnables que prennent les coquettes à se “parer” pour séduire (“De la chaire”, 10, p. 562). Les mauvais orateurs qui déclament en décorant leurs sermons de tous les effets d’une rhétorique humaine, sont à la chaire ce que les coquettes sont au beau monde. Le sermon lui aussi doit garder l’allure conversationnelle de la conversation familière à laquelle il s’apparente étymologiquement : il conservera ainsi une “noble simplicité” (“De la chaire”, 26, p. 566) qui lui donnera son prix.

Coquetterie et vanitas : les masques de Lise

La leçon, répétons-le encore, est chrétienne, mais déclinée à l’usage exclusif des mondains. Le milieu que La Bruyère met en scène, c’est celui du public à qui il “emprunte” ses traits et qu’il cherche à persuader : courtisans, hommes du monde, citadins, gens affairés et pressés, pris dans le tourbillon d’une vie sociale intense. On retrouve à la fois les formes pratiquées dans les salons (le portrait est avant tout un genre mondain), et ses figures majeures : la coquette, par exemple, est une de ces Célimène du beau monde, telle qu’on la voit dans le Misanthrope. Mais la leçon chrétienne ne cesse d’affleurer, comme on le devine par exemple dans le portrait de Lise (“Des Femmes”, 8, p. 180). Ce que dénonce en effet La Bruyère dans le portrait de Lise, c’est non seulement la frivolité, mais la vanitas – rappelons qu’il se considérait comme un nouveau Salomon, et qu’il voyait ses Caractères comme les Proverbes (“Discours sur Théophraste”, p. 71). Or, l’Ecclésiaste, attribué au roi d’Israël, s’ouvre sur une tonitruante condamnation de la Vanitas. La Bruyère n’énonce pas tout de go sa référence biblique comme l’eût fait un prédicateur, comme le fait Bossuet en épigraphe de son Oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre (Vanitas vanitatum, dixit Ecclesiastes  : vanitas vanitatum, et omnia vanitas) : une telle virulence prophétique serait déplacée dans un livre de caractères profanes, peu conforme au decorum, et juste propre à rebuter les lecteurs. La Bruyère procède avec plus de subtilité. Mais il nous montre néanmoins une Lise en proie à l’amour-propre, idolâtre, d’elle-même, narcissique, fascinée par son image, menant une vie artificielle et factice, oublieuse de l’essentielle, livrée aux rivalités de la séduction et aux concurrences féminines, que le fard prétend métamorphoser en idole immortelle (car elle ne se voit pas vieillir) dans le but coupable d’allécher les hommes en les retenant dans le royaume sensible. La condamnation du maquillage, comme paradigme du mensonge, et du chatoiement ostentatoire des apparences coupables et trompeuses, est un lieu commun de la prédication. Pierre Le Moyne, dans De la Modestie ou de la bienséance chrétienne, condamne ainsi fermement l’usage de ces maquillages, ou plutôt des dégrandates “farines”, qu’il vaudrait mieux réserver à Jodelet et aux acteurs de farce :

“A quoi bon ce mélange de deux extrémités si éloignées, et cette confusion de deux saisons si contraires [la vieillesse et la jeunesse] ? Pourquoi effacer ainsi la fleur des ans ? […] Y a-t-il une si grande différence entre farine et farine, que les visages farinés soient les visages des bouffons, et ne soient soufferts qu’à la comédie, et sur le théâtre, et que les têtes farinées soient les têtes des honnêtes gens […] ?

En 1690, à l’époque où les Caractères sont publiés, les actes des conférences ecclésiastiques du Diocèse de Périgueux sont inflexibles et intraitables : à l’occasion d’une longue discussion, références patristiques et scolastiques à l’appui, il y est montré que les “Directeurs des âmes” ne doivent pas “passer légèrement sur le fard des cheveux empruntés, et sur les frisures des filles et des femmes”. Le sujet est jugé essentiel, et contre les pasteurs qui seraient trop indulgents ou laxistes, l’Eglise réaffirme que le fard, les cheveux empruntés et autres frisures sont un “péché mortel”.

Telles sont les considérations implicites qui sous-tendent le portrait de Lise: sous l’apparence d’un jeu mondain, la leçon est pastorale et s’appuie sur une condamnation religieuse des artifices esthétiques empruntés. Van Delft parle de “paraboles laïcisées” à propos de ces textes mondains qui dissimulent une perspective prédicatrice : Lise, avec ses mouches et ses pots de rouge, (comme Philémon et son or, “Du mérite personnel”, 27, p. 166, ou comme Théonas et sa croix d’or, “De la Cour”, 52, p. 326), n’a pas “deux pouces profondeur” (“De la Cour”, 83, p. 338), elle est en toute entière dans la frivolité du jeu des apparences, incapable de rentrer en elle-même, et coupable par ses artifices de la perte de ceux qui succomberaient à son art qui tient de la sorcellerie. La Bruyère “écrit sous le signe de l’Ecclésiaste non moins que sous le patronage de Théophraste” (Van Delft), même et y compris quand il prend des airs d’écrivain mondain… La Bruyère, en réalité, n’était pas lui-même un mondain, et les éléments biographiques qui nous sont restés montrent qu’il n’était guère tenté par la vie brillante et superficielle des salons. Il était mal à l’aise et maladroit en société et on lui a même reproché de ne pas bien maîtriser les valeurs et les attitudes qu’il prônait. Ses textes théologiques anti-quiétistes, bien peu propres à plaire dans les salons, montrent a contrario que la mondanité des Caractères est un masque, un déguisement littéraire, un travestissement nécessaire pour se rendre comme en mission au pays de la civilité, afin de favoriser la conversion de toute une société oublieuse de Dieu et des vérités essentielles.

Esthétique et apologétique sont liés dans les Caractères : simplicité, naturel, parrèsia, sont aussi les mots d’ordre de la réforme des moeurs dont La Bruyère se fait le chantre. L’expression “noble simplicité” (“De la Chaire”, 26, p. 568), avec son épithète valeur axiologique, manifeste cette coïncidence entre l’idéal littéraire et moral. “La vérité simple et ingénue” s’oppose au “spécieux” et aux “ornements”, en métaphysique tout comme en littérature (“Des Esprits forts”, 22, p. 580). Le langage trop affété est une double faute, contre la politesse et contre les moeurs (“De La Société et de la conversation”, 65, p. 249).