La mondanité: un idéal ou une stratégie ?

On ne peut ainsi que souscrire au sentiment de Jacques Truchet, sur la “place et signification du chapitre de la chaire”, lorsqu’il conclut à une “unité profonde des goûts de La Bruyère” à travers les différents genres, unité qui se caractérise par une allégeance aux principes de l’esthétique mondaine. Toutefois, s’il faut insister sur le “simple et le naturel” (“Des Ouvrages de l’esprit”, 15, p. 127) qui rappellent le “simple” et le “naïf” de Montaigne, il convient de garder à l’esprit la dimension philosophique, morale et religieuse à laquelle se rattachent ces choix esthétiques. L’esthétique mondaine n’est en rien, chez La Bruyère, une abdication du moraliste devant la “mode” littéraire, ni une concession en faveur de beaux-esprits rétifs à la censure morale autant que défiants face à l’affectation ; l’esthétique mondaine des Caractères traduit peut-être l’intérêt de La Bruyère pour l’honnêteté, qui constituerait la pierre d’angle d’une sociabilité apaisée à construire. Mais en réalité, le choix des formes salonnières est bien plutôt une stratégie délibérément choisie comme la plus adaptée à sa démarche apologétique. Le moraliste des Caractères, comme le Pascal des Pensées,  adopte des formes, des genres, un style connus des mondains afin de mieux les séduire, les allécher, ou plus encore les “piquer” afin de les réveiller. D’où le privilège accordé à la forme satirique : une morale trop douce, trop lénifiante, trop confortable, n’aurait guère de chance de “réveiller et piquer la curiosité d’un homme du monde” (De la chaire, 12, p. 562). Il faut ajouter du “sel” pour être “utile” (“Des ouvrages de l’esprit”, 57, p. 151). La Bruyère se rend ainsi sur le propre terrain des mondains, mais afin de mieux leur prêcher la morale et la religion sans craindre de les rebuter. C’est pour leur faire davantage la leçon que La Bruyère les flatte en optant pour la forme discontinue : la variété, l’ellipse, l’inachèvement même, sont à même de leur offrir cette variété à laquelle ils aspirent, car ils sont peu capables de l’attention soutenue qu’exigerait un ouvrage continu d’érudition. En choisissant l’esthétique mondaine, portraits, réflexions, maximes, La Bruyère évite l’écueil que rencontrent certains prédicateurs, avec leurs “énormes partitions”, c’est-à-dire ces indigestes dissertations divisées en parties et sous-parties, qui ne pourront que provoquer l’ennui. Ces “énumérateurs” sont à fuir (“De la chaire”, 5, p. 558-560). A ces structures rigidifiées, La Bruyère préfère l’aisance et le naturel, un style qui “coule de source”, une forme de spontanéité, si l’on veut, au moins apparente, qui ne saurait s’accommoder de ces machines trop lourdes. Le moraliste certes veut “rendre l’homme raisonnable”, mais “sans beaucoup de méthode” (“Discours sur Théophraste”, p. 72). L’expression reprend la réflexion pascalienne sur “le défaut d’une droite méthode”: la dissertation et l’exposé en forme d’inspiration scolastique ou cartésienne sont froids, rébarbatifs, propre au mieux à convaincre la raison, mais pas à persuader le cœur, seul en mesure d’émouvoir la volonté. Pascal opposait le cartésianisme trop méthodique au génie “incomparable” de “l’auteur de l’art de conférer”, c’est-à-dire Montaigne, maître à penser de toute une génération en matière d’écriture et de pensée. Le double parti pris de la variété et de la fragmentation est à comprendre dans ce sillage montaignien, et dans la perspective apologétique que l’auteur des Caractères partage pleinement avec son prédécesseur avoué, l’auteur des Pensées. Il n’en reste pas moins, toutefois, que ce dernier est plus réservé face à l’honnêteté, qui lui paraît une tromperie et une technique pour dissimuler l’amour-propre (« Vous, Miton, vous le couvrez ») alors que La Bruyère érige la vraie honnêteté en véritable idéal social et humain.