Un moraliste optimiste?

François-Xavier Cuche met en évidence un autre point commun qui permet de rapprocher la pensée de La Bruyère de celle du Petit Concile : un optimisme (relatif) à l’égard de la nature humaine, qui donne sa couleur spécifique à La Bruyère au regard du pessimisme radical d’un La Rochefoucauld ou d’un Pascal : l’intérêt pour les progrès de l’esprit humain, pour la philosophie contemporaine d’un Descartes (“Des Biens de la fortune”, 56, p. 279 ; “des jugements”, 42, p. 469), pour les découvertes scientifiques (recours à l’astronomie dans le dernier chapitre, 43, p. 592 sqq.). Cet optimisme correspond à une foi en la raison que ne partageaient pas les chrétiens les plus rigoureux, comme l’étaient ceux de Port-Royal  : « La raison est la nature de l’homme », écrivait Fénelon dans les Dialogues des morts ; et La Bruyère de même : « La raison est de tous les climats et […] l’on pense juste partout où il y a des hommes» (“Des Jugements”, 22, p. 462). Il professe ailleurs son projet : “rendre l’homme plus raisonnable et plus proche de devenir chrétien”. Toute son ambition, avouée dans les discours liminaires, consiste à réformer l’être humain : un tel  objectif suppose une perfectibilité de l’homme, sans laquelle le principe même d’une correction n’aurait pas grand’sens, et qui vient entrer en conflit, je n’y reviens pas, avec l’essentialisme aristotélo-thomiste, autant qu’avec l’antirationalisme forcené d’un Pascal sur les matières de foi. A coup sur, ses positions anti-quiétistes le montrent également, La Bruyère n’a rien d’un mystique.

Cet optimisme relatif – tout relatif… – s’explique par son allégeance à la pensée humanités, et par une double influence.

D’abord, celle de Platon. Certes, La Bruyère semble dénoncer la République comme un jeu d’esprit (“De l’Homme”, 3, p. 392), mais le fragment est bien plutôt dirigé contre les Stoïciens. En revanche, dans “Des Biens de la Fortune”, 12, il propose un portrait du philosophe qui rappelle le fondateur de l’Académie : la distinction du corps et de l’âme, l’idéalisme, l’idée socratique que nul n’est méchant volontairement (“De l’Homme”, 14 : “un génie qui est droit et perçant conduit enfin à la règle, à la probité, à la vertu”): ces thèmes relèvent d’une foi humaniste bien plus que de la méfiance augustinienne anti-humaniste. Une fois encore, La Bruyère rejoint Fleury, auteur d’un Discours sur Platon composé en 1670.

La seconde référence philosophique partagée par le Petit Concile est celle de Descartes 1)« Le Petit concile […] est tout entier cartésien », F.-X. Cuche, L’Absolu et le monde, op. cit., p. 44, dont La Bruyère prononce l’éloge (“Des Biens de la Fortune”, 56, p. 279). Il se réfère à la première règle de la méthode (“Des Jugements”, 42, p. 469). Le thème de l’universalité de la raison, déjà évoqué, est également d’origine cartésienne. On retrouve chez Fleury cette même admiration pour le philosophe né en France et mort en Suède : l’abbé Fleury avait en effet assisté au  transfert des cendres de Descartzs à l’abbaye Sainte Geneviève, en 1667. Bossuet lui-même dut se défendre face à Huet d’être trop cartésien… Si La Bruyère loue Augustin (Dans “des Esprits forts”, 21, p. 579) ce n’est pas l’anti-humaniste Augustin des janénistes, mais plutôt le disciple chrétien de Platon et l’inspirateur du cogito cartésien.

Vous serez attentives/attentifs, dans votre lecture, aux nombreuses références aux penseurs antiques et modernes qui sous-tendent un humanisme chrétien dont la voix est originale dans le concert des moralistes classiques. Démocrite, Socrate, Platon, Erasme, Montaigne, ou Descartes, pour ne prendre que les principaux, ainsi qu’au masque de “philosophe” dont s’empare l’énonciateur, à travers la figure du Cynique Antisthène par exemple (“Des Jugements”, 21, p. 460-462). Etre Ancien, pour La Bruyère, c’est avant tout s’inscrire dans cette tradition humaniste, et c’est en quoi il se distingue d’un Pascal ou d’un La Rochefoucauld. S’il ne croit guère en la possibilité de réformer la nature humaine, il manifeste toutefois un optimisme relatif fondé sur cet héritage de la pensée antique transmise jusqu’à son époque, et mâtinée d’un christianisme fervent. Pascal, si proche de La Bruyère par bien des aspects, donne de l’être humain et de la société une peinture bien plus noire et désenchantée, pour ne pas dire désespérée. La Bruyère, lui, ne prêche pas aussi fortement la retraite comme seule échappatoire. Il reste chez l’auteur des Caractères une confiance modérée dans la raison, et dans l’aptitude humaine à accéder à la vérité et au bonheur individuel, mais aussi et surtout collectif. Car au fond, c’est bien le rêve d’une société meilleure qui habite l’auteur des Caractères, et même qui détermine son projet d’écriture. Divergence complète avec Pascal, par exemple, pour qui le monde est si corrompu qu’il n’est de salut que dans la fuite et la solitude, loin du commerce des hommes ; La Bruyère, lui, oscille entre dénonciation grinçante des “moeurs de ce siècle” et espérance en une société meilleure qui reste à construire, ou plutôt à rétablir, dans l’esprit des aspirations du Petit Concile.

References   [ + ]

1. « Le Petit concile […] est tout entier cartésien », F.-X. Cuche, L’Absolu et le monde, op. cit., p. 44

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