Une virulente contestation sociale et économique

L’unité du Petit Concile était liée à la communauté de préoccupations de ses membres. Depuis quelques années, le royaume de la France évoluait avec rapidité, dans un sens qui paraissait déroutant à beaucoup. La critique portait sur l’ensemble des de ces changements.

Les dérives économiques: enrichissement, luxe et inégalités

L’économie traditionnelle, fondée sur les revenus fonciers possédés par l’aristocratie, est concurrencée depuis les années 1660 par un progrès rapide du commerce, d’une pré-industrie manufacturière, et de la spéculation. Sous l’impulsion de Colbert, le royaume entreprend une politique de réforme du système économique, marquée par un volontarisme étatique et un protectionnisme agressif : le mercantilisme. Pour favoriser l’activité intérieure et surtout assurer l’indépendance commerciale du royaume, Colbert avait limité les importations et cherché à développer une industrie nationale. La création de la Compagnie des Indes, ou la manufacture royale de Saint-Gobain illustrent cette politique dont les conséquences bouleversent le paysage socio-économique : progrès technologique, méthodes de fabrication à grande échelle, intelligence économique transforment les conditions de production des biens, et provoquent l’enrichissement spectaculaire d’une nouvelle bourgeoisie d’affaires et industrielle. Les tenants de la vieille aristocratie foncière en déclin voient comme des rivaux et des parvenus les membres de cette nouvelle caste. On reconnaît ici bien des thèmes que nous retrouverons dans les Caractères : ascension sociale rapide, manque de goût des nouveaux riches, pouvoir de l’argent-roi, ces “manieurs d’argent”, ces “hommes d’affaires” comparés par La Bruyère à des “ours qu’on ne saurait apprivoiser” (“Des Biens de la fortune”, 12 et suivants, p. 264 et suivants), cruels, sauvages et insatiables. Les principes de la vieille société d’ordre, qui prévoit que chacun reste à la place où le ciel l’a fait naître, se trouvent de facto remis en cause par l’appauvrissement des uns – la vie de cour exige pour la noblesse de coûteuses dépenses somptuaires – et l’enrichissement rapide des autres, dans le contexte d’une marchandisation généralisée des rapports humains : le monde est plein de bonimenteurs qui “surf[ont] leur marchandise pour la vendre plus cher qu’elle ne vaut” (“Des Biens de la fortune”, 43, p. 275). La métaphore commerciale est essentielle dans l’ensemble des Caractères, ainsi que l’a montré Jules Brody : il n’est rien, dans ce monde déréglé et déserté par les valeurs, qui ne soit à vendre, à acheter, à troquer ou marchander. Biens matériels, vertus, qualités mondaines deviennent monnayables et donnent lieu à des transactions : Ergaste vend l’eau de la rivière, et “trafiquerait des arts et des sciences” (“Des Biens de la fortune”, 28, p. 270-271). Cydias fait commerce de sa plume en son “magasin” (c’est-à-dire son arrière-boutique), mais au fond, chacun en fait autant, et puisant dans sa remise les belles phrases convenant en toutes circonstances (“De la cour”, 81, p. 338). Vente et étalage sont présents partout, même chez les ancêtres des respectables Sannions (“De la Ville”, 10, p. 296). La foi elle-même devient l’enjeu d’un shopping dérisoire où, face à une offre abondante d’options spirituelles désormais accessibles à la faveur de la découverte d’autres civilisations, chacun choisit selon son caprice, et sort souvent de la boutique « sans emplette »   :

Ils voient de jour à autre un nouveau culte, diverses mœurs, diverses cérémonies ; ils ressemblent à ceux qui entrent dans les magasins, indéterminés sur le choix des étoffes qu’ils veulent acheter : le grand nombre de celles qu’on leur montre les rend plus indifférents ; elles ont chacune leur agrément et leur bienséance : ils ne se fixent point, ils sortent sans emplette.” (“Des esprits forts”, 4, p. 574).

La Bruyère dénonce une spiritualité de consommation qui réduit les vérités de la foi a une pièce de vêtement qu’on achète – ou pire, qu’on laisse en vitrine.

Une très discrète contestation politique

L’absolutisme, qui triomphe définitivement après la prise de pouvoir personnel du roi en mars 1661, entraîne le déclin des organes politiques et des magistratures traditionnels, ces “corps intermédiaires” dont le rôle était à la fois de relayer et de limiter les excès du pouvoir royal. La dégradation de la situation du royaume pendant la guerre de Neuf Ans (ou Guerre de la Ligue d’Augsbourg, 1689-1697) favorise la montée des réticences à l’égard de cet Etat moderne qui s’est désormais imposé.

Dissidences religieuses

L’orthodoxie est remise en cause par le développement d’idées jugées dangereuses : les hérétiques protestants (chassés et poursuivis après la Révocation de l’Edit de Nantes); les jansénistes jugés séditieux, et persécutés par le pouvoir ; les libertins bien sûr, et pour finir les quiétistes, contre lesquels La Bruyère prendra position à la fin de son ouvrage contre la montée du libertinage.

Une société malade

La peinture de la société par La Bruyère confirme ce diagnostic d’une crise. Le sentiment de crise éprouvé par les contemporains est si fort que Paul Hazard y consacra un ouvrage La Crise de la conscience européenne. 1680-1715 (Paris, Boivin, 1935). Les chercheurs, depuis, ont remis en question la réalité de cette crise 1)«À certains égards, Paul Hazard analyse l’esprit d’une génération particulière: que cette génération se situe à la charnière des xviie et xviiie siècles n’autorise pas à la définir en fonction de ces deux prétendues entités. À d’autres égards, la crise étudiée n’est pleinement saisissable que si l’on remonte à la Renaissance et à la Réforme, à l’aube de l’époque moderne, ainsi qu’au début du xviie siècle, origine de la science positive, et si l’on va jusqu’à la Révolution, c’est-à-dire jusqu’au moment où les idées deviennent des forces» écrit ainsi Jean Mesnard («La Crise de la conscience européenne: un demi-siècle après Paul Hazard» in La Culture du xviie siècle. Enquêtes et synthèses, Paris, PUF, 1992)., mais il n’en reste pas moins que les contemporains éprouvèrent ce sentiment de déstabilisation dont La Bruyère se fait l’écho, au point que Soler, paraphrasant Cioran, considère que les Caractères sont un “Précis de décomposition” (op. cit., p. 89) 2)Les réserves à l’égard de P. Hazard ont elles même fait l’objet de nuances qui tendent à réhabiliter l’ouvrage: « le grand livre de Paul Hazard garde son pouvoir d’inspiration », écrit ainsi Michel Delon (« De la crise de la conscience européenne à l’époque rocaille », Studi Francesi, 171 (LVII | III) | 2013, 550-554).. La fragmentation de l’ouvrage, selon lui, s’explique aussi par mimétisme, face à une société elle-même désarticulée. Le corps social, qui naguère encore reposait fermement sur les trois piliers constitués par les ordres, est senti comme en train de se dissoudre. L’honnêteté, garante d’une relation apaisée et urbaine entre les sujets du royaume, disparaît : V, 6-7, 11, 15, 67-68, 71, 73, 75). Le sort réservé à la Ville, à laquelle est consacré le chapitre VII, illustre cette décomposition : la ville se définit en creux, par son absence et sa vacuité, on y « parle pour ne rien dire », 3, p. 293  ; elle est un simple lieu de passage: les verbes passer et repasser sont récurrents (2, 3-4, 6).

L’accumulation rhétorique est le reflet du désir d’accaparement qui régit désormais cette société où l’avoir compte plus que l’être. Ainsi ces laquais, dont “le caractère n’est plus que la somme de leurs possessions” (Jules Brody) en VI, 15-20 (p. 265 sqq). Le “mythe du laquais financier”, selon le mot de Daniel Dessert 3)Argent, pouvoir et société au grand siècle, Paris, Fayard, 1984, est l’exemple et le symptôme par excellence de cette déstructuration et de ce désordre qui épouvantent La Bruyère et le Petit Concile. Le self made man, qui deviendra le modèle rêvé et mythique de l’Amérique au XIXe siècle, est le repoussoir dans une société d’ordre dont l’équilibre dépend que chacun se tienne à la place où Dieu l’a mis à la naissance. Au demeurant, il n’y a rien de réel dans ce fantasme du “laquais financier” (pas plus d’ailleurs que plus tard dans le self made man américain), explique encore :

“Dans ce microcosme très fermé, le pauvre laquais esseulé qui partirait sans appui, sans parents, n’aurait dès le départ aucune chance de parvenir.” (Daniel Dessert, op. cit., p. 103-104).

Il n’en reste pas moins que cette figure fantasmatique suscite la frayeur du moraliste, et qu’elle cristallise la haine de la finance qu’on retrouvera aussi bien, par exemple, chez Saint-Simon 4)L’avènement de Colbert apparaît par exemple au mémorialiste comme celui « de la vile bourgeoisie ». La Bruyère met en avant le prodige surnaturel, digne des artifices de l’opéra, qui accompagne cette métamorphose inouïe du rien en tout : VI, 1 ; 15-17 ; 23-28 ; 80 ; les hallucinations (23, p. 268) le disputent aux hyperboles vertigineuses 35 (p. 241), pour souligner que cette ascension brutale des parvenus choque autant la morale politique que les plus élémentaires bienséances. C’est au fond le manque de convenance à leur nature que reproche La Bruyère à ces laquais enrichis.

Outre les arrivistes, La Bruyère s’en prend aux institutions qui lui paraissent scandaleusement favoriser l’enrichissement au profit de quelques spéculateurs improductifs : la critique des partisans (“Des Biens de la fortune”, 32), c’est-à-dire du système d’affermage 5)sur la Ferme générale, voir par exemple ce Dictionnaire en cours de constitution : https://dicofg.hypotheses.org/   ; et la vénalité des charges (vente des charges publiques de fonctionnaires, p. 67), qui lui paraît si contraire au bon sens qu’il imagine sans peine le scandale que représentera cette pratique à quelques siècles de là 6)Beaumarchais, peu avant la Révolution, dans Le Mariage de Figaro, raillera aussi cette institution à travers le personnage du juge Brid’Oison.

D’une façon générale, La Bruyère est sensible à ce que nous appellerions les conditions socio-économiques qui expliquent l’accroissement des inégalités. L’usage qu’il fait de la métaphore du commerce (récurrente chez lui) laisse affleurer sa haine profonde du mercantilisme colbertiste : “les huit ou dix mille hommes sont au souverain comme une monnaie…” (X, 25, p. 384 ; cf. aussi X, 31, p. 386). Places, ordres, valeurs, hommes et religion : tout n’est que troc, marchandages, échanges truqués à coup de monnaie falsifiée. 

Dans cette décomposition sociale, dans ce tourbillon de folie qui emporte les êtres singuliers aussi bien que les institutions, c’est la hantise d’une dénaturation que redoute La Bruyère : pour lui, fidèle en cela à Aristote, la vertu réside dans la cohésion avec notre nature, or la société actuelle pousse à l’oubli et l’ensevelissement de cette nature. Décadence, confusion des ordres, et dénaturation sont liés et aboutissent à la peinture au vitriol “des moeurs de ce siècle” que nous donne à voir le moraliste, c’est-à-dire des portraits de dégénérés ou pour mieux dire de dénaturés, de monstres. La confusion n’est pas seulement sociale, elle touche tous les aspects de la vie et des sciences, y compris la grammaire (voir les Pamphile, « Des Grands », 50 et aussi XIV, 73 sur le chaos linguistique, p. 552). C’est cette hantise du désordre qui pousse à dénoncer les évolutions lexicographiques, qu’il juge souvent malheureuses.

Ce sentiment de déclin, de décadence et de décomposition éclate tout particulièrement dans le fragment XII 118, où La Bruyère, citant en fait Cicéron, préfère se placer sous l’autorité du philosophe qui pleure, Héraclite, pour déplorer l’état de délabrement du monde : “O Tempora, ô mores”, etc. (p. 493).

La Bruyère partage ainsi bien des analyses avec les membres du Petit Concile. L’importance qu’il accorde aux vices collectifs de la société (“tyrannie, écrasement du pauvre, injustice” 7)F.-X. Cuche, L’Absolu et le monde, p. 201 ), et non seulement aux péchés individuels, est une marque de l’influence exercée par le Petit Concile sur La Bruyère.

Si tous, au sein du Petit Concile, partagent ce type d’analyses et de diagnostics, et recommandent le partage, la solidarité et la modération, des scissions ne manqueront pas toutefois d’apparaître sur certaines solutions préconisées. Fénelon, conquis par les vues de Madame Guyon, basculera dans le quiétisme, et dans une opposition de plus en plus marquée face à un absolutisme ressenti comme abusif (voir sa Lettre à Louis XIV). La Bruyère ne pourra rester à l’écart de ces conflits, dont ses Caractères se font l’écho.

References   [ + ]

1. «À certains égards, Paul Hazard analyse l’esprit d’une génération particulière: que cette génération se situe à la charnière des xviie et xviiie siècles n’autorise pas à la définir en fonction de ces deux prétendues entités. À d’autres égards, la crise étudiée n’est pleinement saisissable que si l’on remonte à la Renaissance et à la Réforme, à l’aube de l’époque moderne, ainsi qu’au début du xviie siècle, origine de la science positive, et si l’on va jusqu’à la Révolution, c’est-à-dire jusqu’au moment où les idées deviennent des forces» écrit ainsi Jean Mesnard («La Crise de la conscience européenne: un demi-siècle après Paul Hazard» in La Culture du xviie siècle. Enquêtes et synthèses, Paris, PUF, 1992).
2. Les réserves à l’égard de P. Hazard ont elles même fait l’objet de nuances qui tendent à réhabiliter l’ouvrage: « le grand livre de Paul Hazard garde son pouvoir d’inspiration », écrit ainsi Michel Delon (« De la crise de la conscience européenne à l’époque rocaille », Studi Francesi, 171 (LVII | III) | 2013, 550-554).
3. Argent, pouvoir et société au grand siècle, Paris, Fayard, 1984
4. L’avènement de Colbert apparaît par exemple au mémorialiste comme celui « de la vile bourgeoisie »
5. sur la Ferme générale, voir par exemple ce Dictionnaire en cours de constitution : https://dicofg.hypotheses.org/
6. Beaumarchais, peu avant la Révolution, dans Le Mariage de Figaro, raillera aussi cette institution à travers le personnage du juge Brid’Oison
7. F.-X. Cuche, L’Absolu et le monde, p. 201