Un relativisme historique

Comme nous l’a rappelé C.-O. Stiker-Métral lors de sa venue à Rouen, on aurait bien tort de voir dans les Anciens des nostalgiques crispés dans la contemplation d’une perfection disparue, et dans les Modernes les tenants d’une perspective historique orientée vers un progrès indéfini. En réalité, la plupart des Modernes considéraient que le Siècle de Louis Le Grand constituait l’apogée indépassable de la civilisation, et jugeaient toutes les œuvres passées, dans tous les domaines, à l’aune des réalisations contemporaines. Leur goût était étroitement lié aux règles et aux canons esthétiques de leur temps. Les Anciens, en revanche, étaient doués d’un sens historique bien plus sûr : ils louaient les qualités éminentes des œuvres antiques, précisément parce qu’ils étaient capables de les situer dans leur contexte de production, et ainsi de les juger par rapport aux critères du pays et de l’époque où elles virent le jour. Bref, les Anciens étaient doués d’un relativisme critique qui se déclinait en primitivisme : leur capacité à se déprendre des préjugés de leur temps les conduisait à préférer les ouvrages d’autrefois à ceux de leur siècle.

Chez La Bruyère, ce relativisme et ce primitivisme trouvent leur origine dans l’influence exercée par les membres du Petit Concile. Comme son ami Claude Fleury, l’auteur des Caractères est sensible au relativisme des mœurs et des coutumes. Ni l’un ni l’autre, certes, ne nient l’existence d’une nature humaine immuable. 

En effet, les hommes n’ont point changé selon le coeur et selon les passions ; ils sont encore tels qu’ils étaient alors et qu’ils sont marqués dans Théophraste», Discours sur Théophraste, p. 69.

Mais en quoi voit-on qu’il soit arrivé du changement depuis la publication de l’Evangile ? Est-ce dans la nature humaine ? L’expérience et la foi de toutes les histoires nous assure du contraire» (Claude Fleury, Moeurs des chrétiens, Paris, 1682)

Les mœurs et coutumes, en revanche, sont néanmoins susceptibles de varier  : “les hommes n’ont point d’usages ni de coutumes qui soient de tous les siècles, qu’elles changent avec les temps” (Discours sur Théophraste, p. 68). De façon qui pourrait nous paraître contre-intuitive, ce relativisme n’est pas l’apanage des Modernes, pourtant adeptes de progrès dans tous les domaines, mais bien plutôt des Anciens. 1)Voir sur ce point Larry Norman dans The Shock of the Ancient. Literature and History in Early Modern France, Chicago, University of Chicago Press, 2011, p. 29 ; et Pierre Force, « Différence temporelle, différence culturelle et style dans les Caractères de La Bruyère », Dix-septième siècle, vol. 258, no. 1, 2013, p. 35-44 . Les Modernes appliquaient des critères inflexibles et invariables à toutes les périodes, au nom desquels ils condamnaient Homère et les auteurs de l’Antiquité depuis leur regard de 1688 : leur tort, aux yeux des Anciens et du Petit Concile, était leur incapacité à “émettre un jugement historique” 2)F.-X. Cuche, L’Absolu et le monde, p. 41 ; les Anciens, eux, rattachaient les textes antiques aux mœurs et aux formes de goût et de sensibilité propres à l’époque dans laquelle ils avaient été composés. De cet historicisme, ou de ce relativisme historique, La Bruyère en tire des leçons de tolérance. Il demande aux lecteurs futurs d’avoir la même bienveillance, et le même regard décalé à son égard, qu’il faut avoir pour les écrivains du passé : “Ayons donc pour les livres des Anciens cette même indulgence que nous espérons nous-mêmes de la postérité” (“Discours sur Théophraste”, p. 68). Il faut, pour juger, une juste distance hors de laquelle nous risquons de nous trouver dans un état d’incompréhension : “nous sommes trop éloignés de celles qui ont passé, et trop proches de celles qui règnent encore, pour être dans la distance qu’il faut pour faire des unes et des autres un juste discernement ”. L’attention aux Anciens nous permet de nous estranger à nous mêmes (cf. “De la Ville”, 4), nous permet un straniamento dont Montesquieu tirera parti en imaginant le regard du Persan posé sur Paris, mais qui n’est pas ignoré de La Bruyère : la lecture des Anciens permet de considérer nos coutumes et nos moeurs, dont nous sommes trop près pour juger correctement, avec un oeil différent (il est difficile “se faire une juste idée d’un pays où il faut même avoir vécu pour le connaître”, “Discours sur Théophraste”, p. 60, ou “Des Jugements”, 23, 24, p. 462-463). Les Modernes ne sont pas seulement progressistes : ils sont aussi étroitement nationalistes et, sous couvert de célébrer le règne, ils tombent dans la xénophobie : La Bruyère les définit comme “ceux qui regardent froidement tout ce qui appartient aux étrangers et aux Anciens” (p. 70). Il est vrai que l’exaltation de la culture nationale, voire autochtone, tient une grande place  dans la pensée Moderne. La Bruyère, favorable aux Anciens et ouvert aux autres cultures, propose un regard déporté et si l’on veut relatif, depuis d’autre lieux ou d’autres époques que la seule France louis-quatorzienne ; ce regard nous invite à une forme de tolérance, ou du moins de bienveillance, ou moins encore : simplement “d’indulgence”. La Bruyère ne cesse d’insister sur l’importance du temps où les Caractères ont été écrits, et de la difficulté de juger que cette proximité impose :

“Que si quelques-uns se refroidissaient pour cet ouvrage moral par les choses qu’ils y voient, qui sont du temps auquel il a été écrit, et qui ne sont point selon leurs mœurs, que peuvent-ils faire de plus utile et de plus agréable pour eux que de se défaire de cette prévention pour leurs coutumes et leurs manières” (Discours sur Théophraste, p. 67)

“L’expérience de l’altérité des coutumes antiques provoque un choc salutaire qui corrige nos préférences spontanées”, commente Pierre Force. Tel est aussi le sens de la traduction de Théophraste : non pas seulement traduire un Ancien pour le mettre au goût des Mondains, pour le moderniser, pour l’acclimater au goût du siècle (comme on le lit parfois), mais au contraire, pour le mettre à distance, pour nous aider à déplacer notre subjectivité, pour nous aider à porter un regard étonné sur cette réalité disparue, pour mieux nous y projeter ensuite de même, de sorte que, de biais, depuis cette Athènes lointaine où nous nous porterons par imagination, nous puissions considérer d’un œil également décentré notre réalité présente qui, sans cela, précisément parce qu’elle nous est trop proche, nous resterait largement opaque et incompréhensible. Le présent ainsi considéré depuis la distance du temps (passé ou futur) devient alors dépaysement, étrangement inquiétant, marqué au sceau de l’absurdité et l’incompréhension : qui, s’il ne vit pas dans les années 1680, non seulement accepterait, mais comprendrait seulement le principe injuste de la vénalité des charges ou de l’affermage ? Le déplacement du regard permet d’appréhender autrement le présent : “l’on entendra parler d’une capitale d’un grand royaume où il n’y avait ni places publiques, ni bains, ni fontaines…” (p. 67) : le Paris louis-quatorzien paraîtrait bizarre et même barbare aux yeux d’un Athénien ou d’un Romain ; le regard éloigné permet de mettre à distance et de relativiser les “merveilles” contemporaines, comme le suggère l’ironique merveilleux. A coup sur, suggère non sans malice La Bruyère aux Modernes, tenants d’un progrès y compris en urbanisme et en architecture, un Athénien aurait trouvé Paris curieux, et guère conforme à l’idée qu’il se faisait d’une cité idéale – aurait-il eu tort, si l’on se rappelle d’autres merveilles, celles de Phidias ? Pour les Anciens, “l’Antiquité définissait la distance” 3)Norman, art. cit., p. 31. La distance temporelle, explique de même Pierre Force, leur “permettait de penser la distance géographique et culturelle”. Les Anciens, loin de représenter dans tout son éclat une perfection absolue et universelle, valable pour tous les temps et tous les pays et sur lesquels il faudrait garder les yeux rivés, appartiennent à une culture aussi exotique que les les Siamois, les Chinois, les “Nègres” (sic), ou les “Abyssins” (Ethiopiens), dont les récits de voyage nous rapportent les moeurs. Il faut considérer la culture des Grecs et des Latins du même oeil que nous envisageons celle des peuplades lointaines, “moins rebutés par la barbarie des manières et des coutumes de peuples si éloignés, qu’instruits et même réjouis par leur nouveauté, il nous suffit que ceux dont il s’agit soient Siamois, Chinois, Nègres ou Abyssins” (p. 69). Déconcertant propos : La Bruyère, le plus agressif parmi les partisans des Anciens, est frappé, chez les Grecs et les Latins, par la “nouveauté” de leurs coutumes… Perspective pour le coup très… nous ne dirons pas modernes, mais conforme à notre regard relativiste contemporain, et étonnant eu égard aux préjugés fixistes ou essentialistes qui sous-tendent la caractérologie théophrastienne. On comprend ainsi la démarche de La Bruyère, qui donne une traduction de Théophraste avant d’écrire ses propres Caractères : il ne s’agit pas, comme on le dit souvent un peu vite, de se donner une caution antique 4)certains lecteurs prétendent qu’il a traduit très vite et in extremis l’auteur grec, à des fins polémiques et pour s’abriter derrière une autorité antique prestigieuse. Pas du tout : c’est le rapport particulier à l’Antiquité propre aux partisans des Anciens qu’illustre le livre bipartite de La Bruyère. La première partie est aussi et surtout un estrangement,  un éloignement. Et l’héritage antique ne doit pas seulement être copié selon les principes d’une mimèsis paresseuse, une “imitation” qui pour le coup serait bien “un esclavage”. Il s’agit de refaire non ce que Théophraste a fait, mais comme Théophraste a fait, en reprenant les principes de sa poétique, mais en s’adaptant aux mœurs, aux coutumes, aux particularités qui sont celles du XVIIe siècle finissant. Théophraste ne s’en prend pas au faux-dévot, au parvenu ni au partisan… mais depuis ce point de vue lointain, reculé dans l’espace et le temps, ces figures du règne de Louis XIV paraissent encore plus scandaleuses. Les Caractères de La Bruyère sont sa façon personnelle de faire sienne et de s’approprier l’oeuvre antique, sans laquelle elle resterait seulement un vain rêve de pierre, inerte et mort. La notion d’appropriation, proche de l’innutrition selon Montaigne, est essentielle pour comprendre la démarche d’imitation revendiquée par les Anciens : il s’agit de faire vivre ces œuvres données comme des modèles, non de les imiter servilement, et l’estrangement participe de cette entreprise de résurrection. “Je l’ai dit comme mien.  Ne puis-je pas penser après eux une chose vraie?” Cette phrase ne renvoie pas seulement à une virtuosité stylistique, mais doit être lue dans la perspective chère à l’auteur des Essais. Pierre Force insiste : ce serait une erreur de lire cette remarque comme une distinction du fond et de la forme, étrangère à la tradition humaniste. Il faut lire cet extrait selon la règle de l’appréhension et de l’appropriation d’une pensée étrangère qu’on fait sienne. C’est ainsi que procédait Théophraste, déjà : fidèle à Aristote, mais soucieux de “se les ren[dre] propres par l’étendue qu’il leur donne, et par la satire ingénieuse qu’il en tire” (“Discours sur Théophraste”, p. 61).

Lorsqu’il traduit les Caractères, La Bruyère va encore plus loin que le simple constat d’une relativité des moeurs grecques et françaises, et renonce même, en donnant à son relativisme un tour d’écrou supplémentaire, à considérer les moeurs grecques comme un bloc : au contraire, chaque cité cultive des coutumes différentes  :

“J’ai admiré souvent, et j’avoue que je ne puis encore comprendre, quelque sérieuse réflexion que je fasse, pourquoi toute la Grèce, étant placée sous un même ciel, et les Grecs nourris et élevés de la même manière, il se trouve néanmoins si peu de ressemblance dans leurs mœurs ” (p. 77).

Un tel relativisme n’est alors pas jugé incompatible avec la religion chrétienne : celle-ci s’est déployé dans le temps vécu par les hommes, de la Création à la sortie d’Egypte, de la naissance du Christ à l’avènement de l’Eglise, de sorte qu’elle est “toute historique”, ainsi que l’affirme Fénelon. Fleury a ainsi composé un Catéchisme historique qui privilégie l’approche diachronique pour enseigner les vérités de la religion. Dans les Mœurs des Israélites (1681), il prétend “regarder les Israélites dans les circonstances des temps et des lieux où ils vivaient”, et non sub specie aeternitatis. Cette attention à l’évolution des mœurs et des goûts explique, paradoxalement, l’attachement du groupe à l’Antiquité : en vertu de cette capacité à contextualiser les œuvres, ils étaient plus aptes à juger les œuvres anciennes que les Modernes, incapables au fond de jugement historique. La Bruyère se montre sensible à l’évolution du goût dans les Caractères, par exemple dans Des Ouvrages de l’esprit, 60, p. 152. Il pastiche le style de Montaigne et des vieux poètes, il se montre sensible aux aspects les plus éphémères des mœurs, comme le montre le chapitre qu’il consacre à la mode. Enfin, il condamne l’ethnocentrisme, comme le montre sa dénonciation d’un chauvinisme étroit (“des Jugements”, 22, p. 462), ou l’adoption fréquente d’un point de vue étranger, préfigurant l’artifice énonciatif d’un Montesquieu dans les Lettres persanes. Il n’en reste pas moins que (il faut insister là dessus), La Bruyère n’est pas encore un homme des Lumières : s’il est sensible à l’évolution des mœurs et la succession des modes,  cette sensibilité ne le conduit pas à remettre en cause l’idée d’une vérité éternelle, comme on le voit lorsqu’il évoque, en une antiphrase ironique qui lui semble une absurdité grotesque, l’hypothèse d’une mission siamoise en France (Des Esprits forts, 29). Au-delà des modes, il est certain qu’il existe une vertu pour l’éternité : cette certitude est si essentielle à ses yeux qu’elle vient conclure le chapitre De la Mode (De la mode, 31 p. 522) en une antithèse frappante conçue comme une chute au niveau du chapitre.

Le sens historique, issu des liens de La Bruyère avec le Petit Concile, vient d’une certaine façon de miner la tradition fixiste des Caractères. “La Bruyère balance entre une esthétique du caractère et la terminologie fixiste qui lui est liée, et une perception exacerbée de la discontinuité des conduites” (P. Soler, op. cit., p. 52). L’attention moraliste à la nature humaine est concurrencée par un sens historique jugé non philosophique, et dont on le blâmera : François Charpentier (1620-1702) lui reprochera cette tendance au particularisme dans sa Réponse au discours de réception: Théophraste “a traité la chose d’un air plus philosophique  ; il n’a envisagé que l’universel. Vous êtes plus descendu dans le particulier”. Beau sujet de réflexion…

References   [ + ]

1. Voir sur ce point Larry Norman dans The Shock of the Ancient. Literature and History in Early Modern France, Chicago, University of Chicago Press, 2011, p. 29 ; et Pierre Force, « Différence temporelle, différence culturelle et style dans les Caractères de La Bruyère », Dix-septième siècle, vol. 258, no. 1, 2013, p. 35-44
2. F.-X. Cuche, L’Absolu et le monde, p. 41
3. Norman, art. cit., p. 31
4. certains lecteurs prétendent qu’il a traduit très vite et in extremis l’auteur grec, à des fins polémiques et pour s’abriter derrière une autorité antique prestigieuse