Un « impressionniste », privé de « profondeur » ?

Pendant longtemps, la critique a considéré que l’intérêt des Caractères se limitait à sa perfection formelle, au détriment d’un contenu philosophique, conceptuel, encore moins religieux. La Bruyère paraît avoir nourri lui-même cette lecture, en affectant de n’avoir pas de pensée propre : “Tout est dit” et l’écrivain, au mieux, varie les formulations (“ne puis-je pas penser après eux une chose vraie?”). Tout un pan de la critique, prenant cette assertion au pied de la lettre, a cru que La Bruyère n’était qu’un habile ciseleur de mots, et qu’il ne fallait pas chercher chez lui de profondeur ni de conceptualisation. Hippolyte Taine (1828-1893) estimait par exemple que l’auteur des Caractères ne possédait qu’«une pensée plus forte qu’étendue», et «n’apportait aucune vue d’ensemble ni en morale, ni en psychologie» 1)Cité par Van Delft, La Bruyère moraliste, op. cit., p. 9). Tout au plus La Bruyère, observateur attentif, découvre-t-il “des vérités de détail». Emile Faguet (1847-1916) juge de même qu’il y a en La Bruyère «peu de profondeur». Gustave Michaut lui reproche l’absence d’horizon religieux ou transcendant : « il n’a pas de métaphysique à lui […] il n’a pas non plus de système philosophique ou moral à lui» 3)La Bruyère, 1936. Pierre Richard ne trouve pas dans Les Caractères une “unité de dessin” comparable à celles de Descartes, Bossuet ou même des autres «grands moralistes profanes”; sa pensée est “courte» et «dispersée», au sein d’analyses ponctuelles et éparpillées, “laborieuses et fragmentaires » 2)Op. cit.. Plusieurs critiques reprochent au moraliste de multiplier les touches sans que ces coups de pinceaux parviennent à créer un tableau d’ensemble. Ils le taxent “d’impressionnisme”. On trouve d’abord le terme chez Julien Benda (1867-1956), dans La France byzantine (1945), où l’intellectuel ne cache pas ses réserves à l’égard de La Bruyère : les Caractères, écrit-il, sont un «livre non composé, pur d’une idée maîtresse autour de quoi tout s’organise […], inorganique dans son essence ». Benda apostrophe même directement La Bruyère : «Vous êtes le père de nos impressionnistes, de nos stendhaliens, de nos nietzschéens, de nos gidiens, de tous nos miliciens de l’écriture sporadique, de tous nos officiants du penser pulsatile ». Le terme “d’impressionnisme” revient, toujours avec des connotations péjoratives, sous la plume de Pierre Richard, qui parle du “caractère superficiel de son impressionnisme” ((Pierre Richard, La Bruyère et ses « Caractères » : Essai biographique et critique, 1965, op. cit.. Ce jugement est corroboré par un un critique avisé, Louis Van Delft. Celui-ci ne trouve dans l’ouvrage de La Bruyère ni «unité», ni «cohésion», pas de « système », ni même de «convergence» ni d’« angle privilégié » qui organiserait l’ensemble des remarques de l’auteur. Lui aussi renvoie à l’impressionnisme : « [La Bruyère] brosse de la société un tableau purement impressionniste, ne suit que sa verve ou son caprice, et aboutit à une fragmentation, à une divergence illimitées» (La Bruyère Moraliste). Ces critiques (sauf peut-être celle de Benda) reconnaissent volontiers que La Bruyère est un artisan, qu’il a du style et du métier, mais ils estiment qu’il met en forme des thèmes empruntés à d’autres – voire éculés.

L’insistance mise par l’auteur des Caractères sur le métier d’écrivain (“Des ouvrages de l’esprit”, 3) semble confirmer cette prédilection quasi exclusive accordée à la forme au détriment de la pensée, de l’aveu même de l’auteur. 

La Bruyère incohérent, pointilliste, maître du détail, incapable de perspective d’ensemble, aussi bien que de formuler une pensée neuve? Les recherches des dernières décennies invitent à nuancer cette lecture restrictive, qui réduit les Caractères au chef-d’oeuvre d’un artisan. Nous le verrons dans les posts suivants.Ce portrait brossé par les critiques ne s’accorde guère avec l’autoportrait de l’auteur en philosophe, héritier d’Erasme et de Platon, que les Caractères nous donnent à voir.

References   [ + ]

1. Cité par Van Delft, La Bruyère moraliste, op. cit., p. 9). Tout au plus La Bruyère, observateur attentif, découvre-t-il “des vérités de détail». Emile Faguet (1847-1916) juge de même qu’il y a en La Bruyère «peu de profondeur». Gustave Michaut lui reproche l’absence d’horizon religieux ou transcendant : « il n’a pas de métaphysique à lui […] il n’a pas non plus de système philosophique ou moral à lui» ((La Bruyère, 1936
2. Op. cit.
3. La Bruyère, 1936. Pierre Richard ne trouve pas dans Les Caractères une “unité de dessin” comparable à celles de Descartes, Bossuet ou même des autres «grands moralistes profanes”; sa pensée est “courte» et «dispersée», au sein d’analyses ponctuelles et éparpillées, “laborieuses et fragmentaires » 2)Op. cit.. Plusieurs critiques reprochent au moraliste de multiplier les touches sans que ces coups de pinceaux parviennent à créer un tableau d’ensemble. Ils le taxent “d’impressionnisme”. On trouve d’abord le terme chez Julien Benda (1867-1956), dans La France byzantine (1945), où l’intellectuel ne cache pas ses réserves à l’égard de La Bruyère : les Caractères, écrit-il, sont un «livre non composé, pur d’une idée maîtresse autour de quoi tout s’organise […], inorganique dans son essence ». Benda apostrophe même directement La Bruyère : «Vous êtes le père de nos impressionnistes, de nos stendhaliens, de nos nietzschéens, de nos gidiens, de tous nos miliciens de l’écriture sporadique, de tous nos officiants du penser pulsatile ». Le terme “d’impressionnisme” revient, toujours avec des connotations péjoratives, sous la plume de Pierre Richard, qui parle du “caractère superficiel de son impressionnisme” ((Pierre Richard, La Bruyère et ses « Caractères » : Essai biographique et critique, 1965, op. cit.