« Ce qui s’appelle penser » : dans le sillage du Petit Concile

Faut-il vraiment s’interdire toute interrogation sur la dimension théorique, théologique, réflexive des Caractères ? La critique, depuis les années 1990, a réévalué cette question, en particulier à la lumière des positions religieuses de La Bruyère, qui déterminent à bien des égards ses positions et son écriture. Robert Garapon, l’un des premiers, rattache l’auteur des Caractères au courant des moralistes chrétiens. Jean Dagen, dans un brillant article intitulé “ce qui s’appelle penser, pour La Bruyère” 1)Littératures, 1990, en ligne, montre plus précisément qu’on peut trouver chez La Bruyère l’expression d’une pensée, voire d’une philosophie chrétienne originale inspirée du platonisme et de l’évangélisme.

Cette pensée humaniste, si elle est foncièrement greffée sur une tradition philosophique, s’épanouit en un programme politique et social. La critique des abus du temps et des “moeurs de ce siècle” est vive, on le sait, dans les Caractères. On connaît les pages contre la vénalité des charges, les fermiers-généraux (“partisans”), ou la compassion de La Bruyère pour les miséreux (“je ne balance pas : je veux être peuple”, “Des Grands”, 25, p. 353-354). Cette mise en cause des dérèglements sociaux, sur laquelle on a beaucoup insisté en croyant à tort y voir une préfiguration de la contestation au siècle des Lumières, renvoie en réalité à une vision religieuse et théologique, et aux analyses d’une sorte de think tank qui réunissait autour de Bossuet des réformateurs religieux, et auquel l’évêque de Meaux donnait par plaisanterie le nom de “Petit Concile”. Les travaux de François-Xavier Cuche sont déterminants pour prendre la mesure de ce contexte réformiste essentiel à la compréhension des Caractères. Ceux qui n’auront pas le temps de lire la thèse de F.-X. Cuche (Une pensée sociale catholique, Le Cerf, 1991) ou le recueil de ses travaux (L’absolu et le monde. Etudes sur les écrits du Petit Concile : Bossuet, La Bruyère, Fénelon et leurs amis, Paris, Champion, 2017), pourront se contenter d’un article en ligne : “La Bruyère et le Petit Concile”. La dénonciation grinçante d’une classe montante de spéculateurs et de profiteurs se double dans Les Caractères de l’utopie, réactionnaire sans doute, d’une société apaisée et d’une monarchie équilibrée, fondée sur un catholicisme social et des valeurs agraires plutôt que sur le triomphe de l’argent-roi.

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Le “Petit Concile” auquel François-Xavier Cuche rattache l’oeuvre de La Bruyère, est un groupe de réflexion et d’influence, composé d’ecclésiastiques, de penseurs et d’écrivains (on a envie de dire “d’intellectuels”) autour de la figure de Bossuet. 

Jacques-Bénigne Bossuet, “l’Aigle de Meaux”, né en 1627 et mort en 1704, fut d’abord prédicateur. Ses sermons et ses oraisons funèbres contribuèrent à accélérer sa carrière : il devint précepteur du Dauphin de France en 1670, position qui lui donna une importance considérable dans les matières littéraires (il entra à l’Académie française en 1671), religieuses (il défendit le gallicanisme, poursuivit les Protestants, fit  condamner Richard Simon, et condamna le quiétisme), et aussi politiques (il écrivit une Politique tirée des propres paroles de l’Ecriture sainte, qui fait une part belle au rôle de la Providence dans le cours de l’histoire du monde). Il joua ainsi un rôle politique éminent : il fait figure de théoricien de l’absolutisme de droit divin au siècle de Louis XIV.

Bossuet résolut, en 1673, de fournir des notices explicatives pour tous les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament. Tâche qui dépassait les forces d’un homme seul et très occupé. Il entreprit de réunir autour de lui un groupe d’ecclésiastiques et de laïcs pour le seconder dans cette tâche. L’un des plus impliqués était l’abbé Claude Fleury (1640-1723), qui faisait office de secrétaire lors de ces assemblées du “Petit Concile”.

Officiellement, ce comité cessa ses fonctions en 1682, et La Bruyère n’en fit pas partie. Mais les membres du Petit Concile tissèrent un réseau étroit de relations avec d’autres personnalités, clercs, érudits ou écrivains. Ce groupe abordait des sujets divers, qui s’étendaient bien au-delà de l’exégèse, et dont l’activité dura jusqu’à la fin de la vie de Bossuet (1704). La Bruyère appartenait à ce second cercle. Il était lié en particulier à Claude Fleury, qui lui succéda dans son fauteuil d’académicien et qui fit état, dans son discours de réception, de l’amitié qu’il entretenait avec son prédécesseur ; La Bruyère connaissait également d’autres membres de ce groupe informel. Jean Dagen estime même que La Bruyère était plus familier de Bossuet que de Racine et Boileau.

Depuis quelques années, le royaume de la France évoluait avec rapidité, dans un sens qui paraissait déroutant à beaucoup. Face aux bouleversements sociaux et économiques qui marquent la fin du siècle, l’entourage de Bossuet propose une critique des abus et suggère des voies de réforme.

References   [ + ]

1. Littératures, 1990, en ligne

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