« Les hommes n’ont point de caractère » ? (« De l’homme », 147)

Outre la question d’un certain relativisme historique, évoquée par M. Stiker-Métral lors de sa venue, et dont nous reparlerons, l’essentialisme pose un autre problème à La Bruyère, identique à celui qui se posait naguère à Molière : seule l’intention de réformer les moeurs justifie que l’on prenne la plume; mais si chaque être humain est enfermé dans un caractère dont il ne lui est pas loisible de sortir, l’entreprise n’est-elle pas nécessairement vaine, et vouée à l’échec ? On sent planer, dans les Caractères, l’ombre d’un désenchantement amer face à une tâche de réforme qui se révèle au fond irréalisable:

“Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l’amour d’eux-mêmes, et l’oubli des autres : ils sont ainsi faits, c’est leur nature, c’est ne pouvoir supporter que la pierre tombe ou que le feu s’élève.” (“De l’Homme”, 1, p. 391)

“C’est leur nature”, conclut l’auteur des Caractères avec une résignation fataliste, greffée directement sur la physique aristotélicienne. Mais si les hommes sont fixés dans leur être, et par là inamendables, à quoi bon tenter de les réformer ? Et s’il est impossible de les guérir de leur folie, à quoi bon écrire ? La Bruyère pointe, en une place éminente de son dispositif argumentatif (le début du long chapitre sur l’homme), une contradiction centrale qui risque de grever toute l’entreprise moraliste, dont la justification n’est que dans l’instruction. Il n’en reste pas moins que ce fragment, d’interprétation difficile, est lui-même labile et réversible : la ruine du système péripatéticien au cours du XVIIe siècle perturbe le fonctionnement de l’analogie tirée de la physique des lieux, et invite à remettre en cause l’ensemble du raisonnement.

Van Delft insiste aussi sur le modèle cartographique et géographique. Ces métaphores renvoient à un paradigme anthropologique et cosmique très ancien, selon lequel l’être humain est un microcosme, c’est-à-dire que l’homme est analogiquement conçu comme un monde en miniature, un abrégé de l’univers (le cosmos étant, symétriquement, un organisme vivant à l’échelle de l’univers, selon les leçons du Timée). Si l’homme est un territoire, apprendre à le connaître revient à établir des cartes afin de parcourir ces régions. On retrouve, en particulier chez La Rochefoucauld, un vocabulaire géographique pour désigner les zones de la psychologie morale. Les caractères (l’hypocrite, le sage, la coquette) deviennent autant de bourgades de ce territoire à explorer. “Nous sommes tous des lopins”, disait déjà Montaigne. Mais pour les moralistes les plus avant-gardistes, le modèle géographique rassurant n’est plus pertinent, le moule éclate : un Pascal, un La Rochefoucauld, un Nicole découvrent les gouffres de l’inconscient, des territoires qui ne se laissent pas aisément cartographier, et ces auteurs n’écrivent plus de caractères. La Bruyère choisit d’en écrire encore, mais malgré ses professions de foi fixistes et essentialistes, il n’en est pas moins lui aussi gagner par un relativisme qui met à mal le vieux paradigme.

La Bruyère est un “écrivain de transition”, selon le mot de Van Delft repris par E. Bury : l’auteur des Caractères écrit alors qu’on commence à percevoir que la vieille anthropologie fixiste est battue en brèche par la critique historique aussi bien que par l’ethnologie. Le relativisme des cultures et des religions, que les récits de voyage contribuent à faire connaître, suscite une raillerie qui masque un malaise (“Des esprits forts”, 29, p. 584). L’édifice essentialiste se fissure, avant de s’effondrer quelques décennies plus tard, et les Caractères portent des traces de ce début d’ébranlement. Ainsi, Télèphe (“De l’Homme”, 141, p. 443). Au premier abord, il illustre le défaut de la juste mesure,  dans la tradition aristotélicienne et théophrastienne. Faute de mediocritas, les qualités du personnage se retournent en faute. Mais la fin de la remarque est ambiguë   : pour exprimer le manque de modération et l’excès dans lequel tombe Télèphe, La Bruyère établit une valeur moyenne de perfection, qu’il donne comme le lieu naturel où Télèphe devrait tendre. Son caractère consiste donc à sortir de ce juste-milieu défini comme son véritable caractère, synonyme ici de sa vertu propre. Dès la quatrième édition, dans laquelle ce portrait se trouve introduit pour la première fois, de tels propos minent, sans la ruiner encore toute à fait, la construction essentialiste. Il s’agit bien de proposer au lecteur de coïncider avec son être, mais en opposant l’essence au vécu réel, qui s’en écarte, et tenant compte aussi l’impact de l’expérience sur l’âme et sur l’esprit. La remarque 18 (p. 404) du même chapitre de l’Homme est plus éloquente encore : “les besoins de la vie… forcent la nature”. La nature, ailleurs noyau irréfragable, n’est plus qu’une cire molle, malléable au gré des vicissitudes de la vie. L’acquis en vient à prendre le pas sur l’inné. A défaut de complètement la précéder, du moins “l’existence infléchi[t-elle] l’essence”, note avec justesse Van Delft. La théorie aristotélicienne de la substance et de l’accident se trouve renversée : l’expérience individuelle et les aléas de l’existence peuvent avoir pour effet de modifier l’être en profondeur, en infraction apparente avec la doctrine dogmatique que professe par ailleurs l’auteur des Caractères : “Tel homme, au fond de lui-même, ne se peut définir”. La conclusion de cette remarque, présente dès la première édition du volume, paraît invalider le coeur même du projet et, au-delà, le principe même de l’essentialisme classique.

L’un des premiers à insister sur cette mise en cause de l’essentialisme classique par La Bruyère fut Michaël Koppisch, dans son ouvrage publié en 1981  : The Dissolution of Character. Changing Perspectives in La Bruyère’s Caractères. Selon Koppisch, peu à peu, au fur et à mesure des éditions, La Bruyère se serait éloigné de son fixisme originel, au point que la notion même de caractère hérité de Théophraste a fini par se dissoudre. Ce processus de désagrégation aboutit à l’apparition d’une “idée nouvelle de l’homme, a new view of man”, voire à “une nouvelle façon de penser, a new mode of thought”, ruinant ainsi un concept central de l’anthropologie classique. Périmé, le “caractère” céderait la place à une “désintégration fondamentale”, dans laquelle l’homme serait dépourvu de substance, “devoid of substance”. De fait, La Bruyère, comme un Nicole ou un La Rochefoucauld, et bien avant Freud, a pressenti que l’esprit humain était en partie opaque, en clair-obscur. Pierre Nicole, vers la même époque, estimait que “La plus grand partie de nos pensées nous sont inconnues […], elles ne laissent pas d’être dans notre esprit, de s’y faire sentir, de nous conduire… sans que nous en ayons une idée nette et distincte”. La Rochefoucauld, de même, tente de percer les “ténèbres”, les “abîmes” et “l’invisible” d’un coeur humain instable, et en proie à “d’éternels mouvements” (maxime supprimée, 1). La Bruyère, dira-t-on, ne montre pas tant d’audace. Il n’en reste pas moins que, chez lui aussi, le discours glisse quelquefois, et dérape sur les tréfonds d’un coeur humain inexplicable et inaccessible. La Bruyère écrit à propos de Straton (“De la cour”, 96, p. 342), qu’il est “d’un caractère équivoque, mêlé, une énigme, une question presque indécise”:  La Bruyère, en avançant que l’homme est une énigme, rejoint Pascal, pour qui l’être humain était un monstre et un chaos. La transparence cartésienne vient buter contre une opacité, le caractère limpide devient flou, ou plutôt impossible à cerner et à définir – travail de définition qui était pourtant au coeur du projet même des Caractères, puisque l’ouvrage se propose précisément de classer, répertorier, inventorier des types : “Tel homme, n’est point précisément ce qu’il est ou ce qu’il paraît être” (“De l’Homme”, 18). Au lieu de cette nature une, universelle, toujours identique à elle même, il arrive à La Bruyère de ne trouver que des contradictions, ou plutôt, comme Pascal, des “contrariétés”  : les hommes sont non seulement “dissemblables entre eux”, c’est-à-dire différents les uns des autres, mais aussi “si contraires à eux-mêmes”, c’est-à-dire intérieurement instables et déchirés (“De l’homme”, 52, p. 412). Voici qu’ailleurs ces portraits, qu’on pensait si définitifs et inaltérables, pour ainsi dire indivisibles, deviennent réversibles, frappés d’instabilité, insaisissables, fuyants… un portrait n’est au mieux qu’une facette partielle, et contradictoire, et d’autres portraits “tout différents” pourraient être tirés d’un même personnage. Ainsi, dans “Des Jugements”, 56 (p. 474)  : “Je commence à me persuader moi-même que j’ai fait le portrait de deux personnages tout différents. Il ne serait même pas impossible d’en trouver un troisième…”. La fragmentation du discours renvoie ici à une fragmentation de l’être : le texte n’est plus que l’éclat miroitant d’un morceau de miroir brisé. C’est le principe de l’unité du caractère qui se trouve remis en cause, à défaut d’être entièrement dissous. Nous sommes loin ici de l’image du caractère d’imprimerie, aisément déchiffrable, bien noir et net sur le papier blanc… Dans De la Mode, La Bruyère avoue la difficulté qu’il éprouve à saisir le courtisan habile, capable de jouer tous les rôles, y compris celui du dévot qui devrait lui être si antithétique : “comment le fixer, cet homme inquiet, léger, inconstant…il m’échappe” (“De la Mode”, 19, p. 513). Encore l’aveu d’impuissance s’attache-t-il moins ici à l’absence de caractère qu’à la difficulté d’en donner une image définitive : la mode est la nouvelle modalité de la vieille inconstance, et détermine le mouvement d’un être insaisissable car en permanente métamorphose. La Bruyère est plus tranchant encore dans la remarque 147 du chapitre “De l’Homme” (p. 446): “Les hommes n’ont point de caractères”. Formulation qu’il nuance quelque peu dans la suite de la remarque : “s’ils en ont, c’est celui de n’en avoir aucun qui soit suivi, qui ne se démente point, et où ils soient reconnaissables”: la concession n’est qu’apparente, et vient pulvériser en réalité la notion même de caractère, qui se doit d’être cohérent, stable, et servir de marque de reconnaissance, sauf à être une notion inutile. La Bruyère, bien qu’il ne se soit “jamais détaché pour de bon” de la caractérologie fixiste de Théophraste, a néanmoins “pressenti la part en nous du mystère” 1)L. Van Delft, “Les Caractères ou la dissolution du caractère ?”. On pourrait ajouter que les pantins mécaniques errant sans but, comme ce courtisan courant dans le palais, sont des créatures vides, et que tout l’effort caractériologique aboutit à ces figures dérisoires de fantoches, d’automates privés de vie et de sève (par exemple “De la cour”, 65, p. 333) : de là à conclure à la vanité de la caractériologie dont La Bruyère a tenté de montrer le bien-fondé, il n’y a qu’un pas, fort vite franchi par Koppisch et les tenants de la thèse de la “dissolution”.

Il y aurait une seconde série de fissures qui viennent lézarder ce vaste monument à la gloire du caractère : c’est l’affirmation récurrente de son inutilité. Quand bien même La Bruyère parviendrait à brosser un type, à le caricaturer, à en produire une satire efficace, celle-ci resterait inutile, car l’être humain, livré à l’amour propre, est si imbu de lui-même qu’il est aveuglé sur ses propres défauts. La critique qui s’adresse à lui, il est incapable de la prendre pour lui, à cause de son orgueil. Les Caractères sont à la troisième personne : mais qui sera assez lucide sur lui-même et désintéressé pour se reconnaître et chercher à s’amender pour s’être reconnu en Onuphre, Irène ou Ménalque ? Le portrait de Lise est éloquent (“Des femmes”, 8, p. 180).

En apparence, il s’agit d’un caractère dans la tradition théophrastienne : le portrait de la coquette. On y retrouve d’abord l’expression du La Bruyère classificateur, celui qui inventorie et répertorie, celui qui donne un nom et met une marque sur les êtres. La petite saynète est mise en mouvement à travers une narration, une sorte de comédie comme Molière eût pu en écrire – et l’on songe à Célimène. 

Mais La Bruyère ne s’y prend pas comme Théophraste, qui eût dit “une coquette est celle qui, etc.”. Le moraliste nous donne à voir une coquette qui ne se reconnaît pas dans le portrait de coquette qu’on lui dépeint. L’image du miroir est ici capitale : il est la métaphore du caractère lui-même, inutile reflet qui laisse indifférent. Mais l’essence de Lise est, davantage que sa coquetterie, son aveuglement, lié à la trop grande passion qu’elle éprouve pour elle-même, autrement dit son amour-propre. Le paradoxe est identique à celui qu’on trouvait déjà chez Molière, et vient miner le projet affiché dans la préface, celui d’user des caractères afin de plaire pour instruire : l’édification est en fait rendue impossible par l’excès de la philautie. Lise a des oreilles, mais elle n’entend pas : si la clef des Caractères est religieuse, la leçon pourrait bien être chrétienne. C’est la vanité et l’amour-propre que La Bruyère dénonce, en moraliste prédicateur. Lise a certes des yeux, elle se regarde occupée à se mettre du rouge et des mouches, mais elle ne se voit pas : elle se pense seule immortelle et éternellement jeune, affranchie du vieillissement grâce à ses fards et à ses artifices, dont la condamnation était un leitmotiv des sermons. Incapable de faire retour sur elle-même, prisonnière des apparences, livrée à la spécularité extérieure du miroir, bercée par l’illusion d’une jeunesse perpétuelle, elle ne voit pas que les mouches qu’elles disposent sur son visage symbolisent la corruption et la mort qui viendra la prendre. Le portrait de Lise revêt ainsi les mêmes fonctions que ces vanités picturales qu’affectionnaient les artistes du XVIIe siècle. La pensée de la mort rôde à l’occasion du portrait de Lise, mais la leçon ne pèse pas. Les lecteurs n’auraient pas pardonné un moralisme trop pesant, mais ils ne comprennent pas non plus l’instruction transmise à demi-mot. Lise, incarnation du lecteur mondain, n’entend pas et ne voit pas; la caractériologie est donc un art inutile et désenchanté. C’est finalement l’éthos du prophète que retrouve l’auteur de Caractères : comme Isaïe, il n’est qu’une voix criant dans le désert, condamné à la solitude, reprochant ses erreurs voire ses turpitudes à un peuple au coeur dur, et incapable de réforme. Non seulement l’amour-propre nous rend aveugles à la plus grande partie de ce que nous sommes, mais de plus, il nous rend réfractaires aux bonnes leçons du philosophe qui cherche à nous admonester. Mais alors, quelle leçon tirer des Caractères ? Sauf à considérer que la leçon n’est pas un contenu positif, mais  une démarche, la parrêsia philosophique et socratique.2)Voir sur ce point Emmanuel Picardi, « La Bruyère parrèsiaste ? « Vérité » et constitution éthique dans et par le texte des Caractères », Littératures classiques, 2017, p. 49-59. Nous y reviendrons.

Conclusion

Ainsi, l’ouvrage de La Bruyère, tout en revendiquant l’autorité de Théophraste, s’en écarte par bien des aspects, sans l’avouer. Les Caractères manifestent toute la difficulté qu’éprouve leur auteur à préserver et faire vivre l’héritage des Anciens dans un monde en pleine ébullition intellectuelle, politique, économique, scientifique et technique – un ancien Régime absolutiste triomphant, certes, mais où l’on sent poindre un nouveau monde en train de naître. “La Bruyère balance entre une esthétique du ‘caractère’ et la terminologie fixiste qui lui est liée, et une perception exacerbée de la discontinuité des conduites” 3)P. Soler, op. cit., p. 51.

References   [ + ]

1. L. Van Delft, “Les Caractères ou la dissolution du caractère ?”
2. Voir sur ce point Emmanuel Picardi, « La Bruyère parrèsiaste ? « Vérité » et constitution éthique dans et par le texte des Caractères », Littératures classiques, 2017, p. 49-59.
3. P. Soler, op. cit., p. 51