“fixé et déterminé par sa nature” (“De l’homme”, 142)

Le premier sens du mot caractère est typographique : “certaine figure qu’on trace sur le papier, sur l’airain, sur le marbre, ou sur autres matières avec la plume, le burin, le ciseau, ou autres instruments pour signifier ou marquer quelque chose” (Furetière) Le caractère est ainsi avant tout une marque, ou pour mieux dire un signe. Et en particulier, une notation d’infamie, ces “marques ou empreintes que les Anciens mettaient sur le front de leurs esclaves ou des criminels pour les reconnaître ou pour les noter” 1)Furetière, Dictionnaire, édition de 1690 ; cité par Van Delft, “Littérature et anthropologie”, art. cit., au fer rouge. Louis Van Delft explique en effet que le travail du moraliste est identique à celui du maître qui marque ses esclaves : il observe les hommes, note les différences, les trie, les distribue en classes, et les marque d’un caractère qui s’imprime définitivement sur eux, et dont il ne pourront sortir. La Bruyère, en quelque sorte, “tatoue” ses contemporains, ou plutôt révèle ces “tatouages” parfois cachés qui les définissent. Dans l’une de ses acceptions, le mot « caractère », comme en anglais, est proche du mot personnage, de même que persona (masque) est proche du terme latin character. Les Caractères sont ainsi à la fois des masques et des marques.

Furetière note que le mot caractère s’emploie aussi en un sens technique spécifique, pour désigner le plomb des imprimeurs, ces “lettres qui servent aux imprimeurs à imprimer”. La tâche du moraliste s’apparente aussi à celle de ce compositeur typographe qui prend les caractères mobiles dans sa casse. Comme l’imprimeur donne à lire les textes, le moraliste rend les hommes intelligible : il est celui qui sait interpréter les signes.

Cette métaphore (ou cette épistémologie) du caractère renvoie à une conception fixiste de la nature humaine : les caractères sont écrits dans un présent général de l’indicatif, qui renvoie à l’essentialisme de La Bruyère 2)Aux antipodes par exemple de la perfectibilité sur laquelle insistera Rousseau, et qui correspond à une autre idée de l’être humain, susceptible d’évoluer en profondeur, que ce soit pour progresser ou selon le principe d’une dégradation. L’usage du verbe “être” désigne bien une essence immuable, stable, pérenne, comme on le voit par exemple dans les définitions que La Bruyère propose souvent : elles ne supposent ni la possibilité d’une évolution pour ceux qui sont ainsi marqués, ni l’éventualité que le caractère désigné puisse non plus se transformer avec le temps : un “fat” ou un sot” resteront tels toute leur vie, et la fatuité sera toujours ce qu’elle a toujours été (XII, “Des Jugements”, 44, 45, 46, 47, et surtout l’éloquent irréel de la remarque 51 : “si le fat pouvait craindre de mal parler, il sortirait de son caractère”). Le sot, semblable en cela à tout être humain, est “fixé et déterminé par sa nature” (“De l’Homme”, 142). Les personnages dont le moraliste fait le portrait n’évoluent pas, ils restent à jamais, pour l’éternité, prisonniers de cette marque qui pèse sur eux et dont il ne pourront s’affranchir, de même qu’une marque au fer rouge ne peut jamais disparaître : Irène (XI, 35) restera malade imaginaire, Ménalque distrait, Onuphre hypocrite, sans remède. Les portraits sont intemporels, n’ont ni début ni fin. Contrairement au romancier, le moraliste ne motive ni n’explique les traits de caractère qu’il brosse : ils sont des traits de nature qui n’admettent aucun arc transformationnel manifestant quelque changement en profondeur.

Cette éternité de la nature humaine, La Bruyère la pose dès les discours préfaciels : « deux mille ans accomplis […] n’ont point changé selon le cœur et selon les passions » 3)« Discours sur Théophraste”, 1688, p. 69; il y revient six ans plus tard, lorsqu’il affirme que son objet est encore de peindre « l’homme en général » et “d’après nature” 4)Préface du Discours de réception à l’Académie française, 1694, p. 616.

“Je suis presque disposé à croire qu’il faut que mes peintures expriment bien l’homme en général, puisqu’elles ressemblent à tant de particuliers, et que chacun y croit voir ceux de sa ville ou de sa province.”

En croquant, non sans un certain pittoresque, les hommes de son temps, ce sont les acteurs d’un théâtre éternel que La Bruyère cherche à peindre. L’anecdote ne l’intéresse jamais pour elle-même. Il tend à l’universel en partant du particulier : 

“Car bien que je les tire souvent [mes caractères] de la cour de France et des hommes de ma nation, on ne peut pas néanmoins les restreindre à une seule cour, ni les renfermer en un seul pays, sans que mon livre ne perde beaucoup de son étendue et de son utilité”. (p. 118).

Il évite avec soin les éléments qui permettraient de trop dater son texte. Inversement, le lecteur peut, s’il est attentif, déduire à partir de types généraux dépeints par le moraliste des applications aux gens de son voisinage.

La Bruyère ne médite pas non plus sur les conditions de formation de ce caractère qui suffit à définir ceux dont il fait le portrait. Athéniens et Français se ressemblent… Similitude curieuse, inattendue, comme le remarque stupéfait La Bruyère lui-même ; le temps, l’espace, les climats n’y font rien :

Or ceux dont Théophraste nous peint les mœurs dans ses Caractères étaient Athéniens, et nous sommes Français nous admirerons de nous y reconnaître nous-mêmes, nos amis, nos ennemis, ceux avec qui nous vivons, et cette ressemblance avec des hommes séparés par tant de siècles [est] si entière…” (p. 69).

“Une ressemblance si entière” : l’humanité constitue comme une grande famille dont les générations se suivent selon le principe d’une stricte répétition, qui est en même temps la marque d’une profonde identité. Cette conception d’une humanité sans cesse semblable à elle-même, sans égards aux lieux ni aux temps, on la trouvait déjà chez Montaigne, l’un des maîtres de La Bruyère : 

« Il n’est personne, s’il s’écoute, qui ne découvre en soi une forme sienne, une forme maîtresse, qui lutte contre l’institution, et contre la tempête des passions qui lui sont contraires. » (Essais, III, 2) .

On la trouve encore chez un prédécesseur immédiat de La Bruyère, le Père Le Moyne :

“Nous aimons de la même façon qu’on faisait avant le Déluge : et ceux que l’embrasement universel trouvera dans le monde aimeront de la même façon que l’on fait à cette heure : nos désirs, nos joies et nos tristesses sont logées en même lieu que celles des sauvages ; nous craignions avec le coeur aussi bien qu’eux, et la colère du Pérou est composée de bile et de sang, aussi bien que celle de France” (Les Peintures morales, op. cit.).

Raymond Picard commentait ainsi, en 1970, cet essentialisme partagé par les moralistes classiques :

“La vie psychologique et morale […], on en a la conviction alors, est profondément intelligible : en dépit de sa variété, de sa complexité, de ses contradictions, elle constitue pour la connaissance un objet stable et homogène. […] La diversité des esprits, des sentiments et postures se laisse réduire à des types généraux et constants qu’on est en mesure de déterminer […]. Bref, l’on pratique, dirions-nous aujourd’hui, une psychologie essentialiste” (Génie de la littérature française, 1600-1800, Hachette, 1970).

Au premier abord, Les Caractères marqueraient l’apogée d’une conception de l’être humain conçue comme une essence fixe, universelle, constante, et comme nécessairement viciée.

Un tel point de vue ne manqua pas d’être nuancé dans les décennies qui suivirent. Certes, selon Van Delft, cet essentialisme a quelque chose de “raide et de figé”, plus rigide que ne l’était la psychologie du Stagirite. Un tel réductionnisme, qui réduit l’humain en “automate” (“De l’Homme”, 142) est assurément, on le verra, une source de comique. Il n’en reste pas moins que cette simplification ressortit à une psychologie sommaire : le moraliste classique, volontiers, “plaque du schématique sur du vivant” , “le fait entrer de force dans des catégories” (Van Delft) – sauf pour les plus lucides d’entre eux, qui sentent les limites de l’exercice, au risque de contredire par leurs scrupules le principe même de leur projet… et c’est le cas de La Bruyère, dont l’essentialisme se trouve nuancé, ou contredit, par un relativisme moral sur l’origine duquel nous reviendrons quand nous parlerons du Petit Concile.

References   [ + ]

1. Furetière, Dictionnaire, édition de 1690 ; cité par Van Delft, “Littérature et anthropologie”, art. cit.
2. Aux antipodes par exemple de la perfectibilité sur laquelle insistera Rousseau, et qui correspond à une autre idée de l’être humain, susceptible d’évoluer en profondeur, que ce soit pour progresser ou selon le principe d’une dégradation
3. « Discours sur Théophraste”, 1688, p. 69
4. Préface du Discours de réception à l’Académie française, 1694, p. 616