“Complexions” et “tempéraments” : survivances d’un regard médical

Un deuxième groupe de lecteurs veulent “que l’on réduise les mœurs aux passions, et que l’on explique celles-ci par le mouvement du sang” (p. 61). Ces partisans d’une approche organique des caractères sont les tenants d’une approche médicale de la psychologie. Ils s’inscrivent dans une tradition qui vient d’Hippocrate, passe par Galien, traverse le Moyen-Âge et arrive au médecin basque Juan Huarte (1529-1588). A l’époque où écrit La Bruyère, la conception humorale commence à être largement remise en cause par les travaux des dernières décennies. William Harvey (1578-1657) mit en évidence la circulation sanguine d’une façon si décisive qu’elle aurait dû entraîner la ruine de toute l’ancienne médecine. Mais la révolution mentale consécutive à cette découverte mit du temps à s’accomplir, et Harvey, attaché au péripatétisme, n’en évalua pas lui-même toutes les suites. Dans Le Malade imaginaire, en 1573, Thomas Diafoirus présente encore une thèse contre “la circulation du sang et autres opinions de même farine”.  A l’époque de La Bruyère, l’opinion commune continue de professer la vision galénique d’une médecine fondée sur l’équilibre des humeurs:

En termes de médecine, on appelle les quatre humeurs, les quatre substances liquides qui abreuvent tous les corps des animaux, et qu’on croit être causes des divers tempéraments, qui sont le flegme ou la pituite, le sang, la bile, la mélancolie. Il y en a de composées qui s’épaississent et qui se corrompent, comme celles qui font le pus, les glaires, & autres qui causent les abcès, les obstructions, et généralement toutes les maladies. On les appelle de divers noms, malignes, adustes, âcres, mordicantes, crues, peccantes, &c. (Dictionnaire universel, 1690).

La théorie humorale a été élaborée peu à peu en Grèce ancienne, d’abord par Hippocrate, père de la médecine (né aux environs de -460 et mort vers -370), puis par ses disciples auteurs du Corpus Hippocraticum ; elle fut systématisée par le second grand médecin de l’Antiquité, Galien (né en 129 et mort vers 201). Cette doctrine a joué un rôle prépondérant dans l’histoire de la médecine jusqu’à l’époque moderne.

La théorie humorale affirme l’existence dans le corps de quatre liquides : le sang, le phlegme (ou pituite), la bile jaune (ou colère) et la bile noire (ou mélancolie). La bonne santé dépend directement de la proportion de ces fluides dans le corps; toutes les maladies sont liées au dérèglement des humeurs, de sorte que tous les maux du corps sont susceptibles de recevoir une explication purement physique et naturelle, sans qu’il soit nécessaire de faire intervenir les astres ou les dieux pour rendre compte des maladies. 

Mais l’équilibre des humeurs, explique Galien, ne détermine pas seulement des états morbides : dès la naissance, l’une ou l’autre des quatre humeurs est présente en plus grande quantité dans l’organisme et modifie le caractère de l’individu. Cette humeur prédominante n’est en rien pathogène et ne relève d’aucun traitement ; sa présence, stable au cours de l’existence, rend compte des différents tempéraments ; ceux-ci sont, comme les humeurs qui les provoquent, au nombre de quatre.

  • Le flegmatique est lourd et stupide, son jugement est tardif ; il ne lui faut, explique le médecin André Du Laurens, “qu’un lit et une marmite” (Discours des maladies mélancoliques, 1594).
  • Le sanguin est né pour la société ; quasi toujours amoureux, il aime à rire et plaisanter.
  • Le bilieux ou colérique est subtil et « plein de gentilles intentions » (Du Laurens), mais peu apte aux grandes charges.
  • Le mélancolique est le caractère le plus riche ; il est certes envieux, fâcheux, craintif et sévère, mais il est aussi capable de grandes charges, pour peu que chez lui la bile noire soit mêlée d’un peu de sang.

Cette tradition médicale, encore vivace au XVIIe siècle, est partiellement reprise par les spécialistes des passions, dont Le Traité des passions de Descartes (1649) et Les Caractères des Passions de Cureau de la Chambre de l’autre (1640-1662) sont parmi les plus importants.

La Bruyère ne rejette pas complètement ce modèle médical, dont on retrouve des traces dans Le Caractères : ainsi, le “flegme” qui cause la tranquillité (“Des ouvrages de l’esprit”, 48 ; “De l’homme”, 148), la “bile” de Gnathon (“De l’homme”, 121); lorsqu’il évoque la bile qui gagne avec la vieillesse (“Des Biens de la fortune”, 51), il s’agit de la bile noire, la mélancolie, qui survient avec le grand âge. Ce paradigme médical n’intéresse guère toutefois notre moraliste, parce qu’il ne lui paraît plus opératoire pour comprendre l’homme. La raison en vient moins des révolutions médicales en cours que d’une anthropologie si l’on veut cartésienne, selon laquelle l’être humain échappe aux déterminations de sa nature biologique. Le contexte social acquis l’emporte sur les tempéraments innés : “par les traitements que l’on reçoit de ceux avec qui l’on vit ou de qui l’on dépend, l’on est bientôt jeté hors de ses mesures, et même de son naturel : l’on a des chagrins et une bile que l’on ne se connaissait point, l’on se voit une autre complexion, l’on est enfin étonné de se trouver dur et épineux.” (“De l’homme”, 15). Le vocabulaire technique de la médecine (bile, complexion) n’est avancé que pour être réfuté : le système des tempéraments se trouve en définitive caduc, défait par la force des habitudes qui l’emporte sur la nature.

Mettant à distance l’une et l’autre de ces traditions, sans les repousser entièrement, La Bruyère se réclame encore et surtout d’un troisième fil : celui qui vient de Théophraste, et qui a partie liée avec les deux précédents.

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