Un chantier en cours

Si l’ordre des chapitres ne change pas, et, d’une façon générale,  si l’ordre des remarques au sein des chapitres reste globalement respecté, le texte n’en subit pas moins de sérieuses altérations. L’organisation des alinéas au sein des remarques, par exemple, n’est pas intangible. La Bruyère s’autorise ainsi des ajouts (le premier alinéa en “Des Grands”, 53, date de 1689 et passe en tête); des inversions (en I, 7, deux alinéas furent séparés, et inversés à partir de la 4e édition de 1689, sans que notre édition le signale) ; des fragmentations : “Des Femmes”, 37-39 étaient à l’origine III, 19 ; des glissements d’une remarque à l’autre : “Des Femmes”, 14 était d’abord le 2e alinéa de “Des femmes”, 13…

Parfois, plusieurs opérations se cumulent : en “Du mérite personnel”, 27 : les deux derniers alinéas avaient d’abord été placés dans les “Biens de la fortune”; ils furent déplacés dans le chapitre deux “Du Mérite personnel”, et précédés d’un portrait de Philémon écrit à cette occasion.

Il est techniquement difficile, dans une édition papier, de noter ces menus aménagements, mais qui peuvent néanmoins causer des distorsions de sens. La stabilité relative de la structure d’ensemble et l’héritage montaignien (“j’ajoute, je ne corrige point”) ne doivent pas masquer ce travail de “montage d’alinéas” d’une édition à l’autre, qui constituent une spécificité de la composition et exigent qu’on prenne en compte la diachronie. Celle-ci fait apparaître une évolution d’ordre également générique.

En 1688 dominent les maximes (84% des 420 fragments). Les portraits occupent seulement 3% de l’ouvrage, le reste étant constitué de passages discursifs, des “réflexions” (13%). Les textes sont concis, à la manière de ceux de La Rochefoucauld, à l’exception du portrait du roi (X, 35). Théophraste occupe une position essentielle dans le dispositif.

La 4e édition de 1689 voit 344 remarques supplémentaires, terme auquel La Bruyère préfère désormais donner le nom de “caractères” (p. 118). A douze reprises, il développe, à la façon de Montaigne avant lui, des textes déjà publiés. Les portraits prennent plus de place, la satire devient plus incisive. C’est à cette date qu’il ajoute une grappe de remarques sur l’enfance (“De l’homme”, 44 sqq). L’épigraphe d’Erasme apparaît pour la première fois, comme caution d’une veine humaniste volontiers grinçante et satirique, mais aussi d’un idéal évangélique.

Ces statistiques d’apothicaire pourraient paraître oiseuses. En réalité, ces modifications ne sont pas seulement quantitatives. Ces inflexions traduisent une évolution et même un revirement dans le projet originel de l’ouvrage. Plus le temps passe, plus l’oeuvre manifeste l’incapacité à saisir l’universel qui le fuit. L’auteur se présente en peintre (“De la mode”, 19), mais confesse à partir de cette édition que “les hommes n’ont point de caractère” (“De l’homme”, 147). C’est à partir de cette date que le principe même de son ouvrage s’en trouve miné, en proie à des contradictions qui ne feront que s’accuser : l’échec menace toute l’entreprise. Il est symptomatique que les maximes sentencieuses se fassent plus rares (encore 70% de l’ensemble quand même): sans renier ses analyses précédentes, le moraliste doute, où en tout cas rechigne davantage, à donner des leçons. 

La 5e édition (1690) voit 159 pièces supplémentaires : on passe de 420 à 923 remarques. Parmi les nouveautés : on compte seulement 50% de maximes, contre 20% de portraits (et 30% de “réflexions” discursives). La phrase est plus violente, le pessimisme plus accusé, même si l’évangélisme reste de mise (“Des jugements”, 118). C’est à ce moment que les “clefs” “inondent Paris” (p. 615). C’est à cette date aussi que La Bruyère s’inquiète de l’hypertrophie de son propre ouvrage, qui risque de perdre sa “rondeur”, entendons sa cohérence harmonieuse et maîtrisée :

J’avoue d’ailleurs que j’ai balancé dès l’année M.DC.LXXXX, et avant la cinquième édition, entre l’impatience de donner à mon livre plus de rondeur et une meilleur forme par de nouveaux caractères, et la crainte de faire dire à quelques-uns : “Ne finiront-ils point, ces Caractères, et ne verrons-nous jamais autre chose de cet écrivain ? (p. 119).

6e édition, 1691 : 74 caractères supplémentaires sont encore ajoutés, malgré les hésitations dont il vient d’être fait état. Une addition apologétique complète la préface (p. 120), Théophraste est réduit en petits caractères, tandis que, simultanément, La Bruyère signe cette fois son texte non sur la page de titre, mais dans une mystification, en “De Quelques usages”, 14. La Bruyère trouve désormais sa voie, son identité de moraliste : son talent n’est pas tant la maxime que le portrait, qui occupe désormais désormais 1/9 de l’ouvrage (1/11 en 1690 et 1/19 dans la 1e édition): Giton et Phédon (“Des Biens de la fortune”, 83), Théobalde (“De la Société et de la conversation”, 66), Straton (“De la cour”, 96). Onuphre (24 dans “De la mode”) attestent aussi la montée chez La Bruyère de préoccupations ouvertement religieuses, fausse dévotion mais aussi libertinage d’esprit.

7e édition (1692). Les préoccupations religieuses passent au premier plan, comme l’atteste l’ampleur prise par le chapitre XVI, au moment où les esprits forts, en particulier chez les Modernes (en particulier Fontenelle) occupent le devant de la scène littéraire et philosophique. De même, l’importance du chapitre XV dans cette édition correspond à ce souci de dispenser au mieux la parole de Dieu dans un monde menacé de mécréance, et surtout de mépris pour la religion. Une bonne prédication devient une nécessité urgente : efficace, directe, forte, dépouillée de tout maniérisme inutile et de toute élégance superficielle, dans la tradition des Pères de l’église. Ailleurs, La Bruyère, dans le même esprit, condamne encore plus fermement la dénaturation, qui était un des fils rouges de sa critique : l’être humain doit se connaître pour coïncider avec sa nature ; or, le brouhaha et les séductions du monde l’en éloignent (“De la Ville”, 21 ; “Des jugements”, 110).

8e édition : La Bruyère ajoute encore beaucoup de maximes (45% des additions). Certains ajouts portent sur un des thèmes privilégiés du recueil, l’artifice ou plutôt la contrefaçon (“Du mérite personnel”, 17 ; “De la Ville”, 15). Le philosophe est au contraire un anti-faussaire (“Des biens de la fortune”, 12). La dimension polémique est accusée, comme le montre le portrait à charge de Cydias/Fontenelle (“De la Société et de la conversation”, 75). Alors que La Bruyère songe à arrêter pour de bon son ouvrage, il ajoute une série de remarques à caractère évangélique qui viennent fournir après coup, a posteriori, la véritable clef du volume, qu’on peut opposer aux fausses clefs anecdotiques qui circulent dans Paris. Ainsi “De l’Homme”, 79 fonctionne comme l’écho et la clef du portrait de Clitiphon, l’anti-philosophe (“Des biens de la fortune”, 12). Le dispositif défensif et les bastions protègent désormais le texte comme une forteresse à défendre : cette édition est désormais pourvue du Discours de réception à l’Académie, et de sa préface de 1693. Querelle contre les Modernes et lutte contre les esprits forts se conjuguent pour expliquer les nouveaux ajouts du chapitre XVI, avec des remarques développées (45 et 46) pour célébrer la grandeur de Dieu et de ses ouvrages – il s’agit d’une réponse aux Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle (paru pour la première fois en 1686).

9e édition : elle paraît trois semaines après la mort de l’auteur, et a sans doute été corrigée par celui-ci, mais n’apporte pas de “remarques” nouvelles. Les Caractères tels qu’ils nous sont parvenus peuvent ainsi apparaître comme une oeuvre achevée, il est probable que l’auteur n’aurait pas continué à l’enrichir (bien qu’il soit évidemment impossible de l’affirmer avec certitude). Il se peut que La Bruyère ait considéré enfin considérer son oeuvre comme “ronde”, c’est-à-dire terminée. Il s’attachait plutôt à cette date à la polémique anti-quiétiste, pour défendre contre Fénelon le point de vue de Bossuet et du Petit Concile. Sa mort brutale l’empêcha de se livrer plus avant dans cette nouvelle polémique.

Il resterait à faire, sur les traces de Garapon, un travail de genèse : il semble que certains fragments publiés entre 1689 et 1694 ont fait l’objet d’une rédaction plus précoce. “Des Biens de la fortune”, 41 ; “De la cour”, 18 et “De l’homme”, 7 “sont sûrement antérieurs à 1682-1683, date à laquelle Louis XIV s’installe à Versailles”, estime l’éditeur des Caractères en GF. A défaut de cette archéologie difficile voire impossible à pratiquer, l’édition de Marc Escola nous donne du moins à voir la genèse de l’oeuvre après la première publication.

Il ressort de cette rapide analyse qu’il importe de ne lire les Caractères ni comme une collection de fragments en archipel, ni non plus comme une oeuvre d’un seul bloc : l’ouvrage porte en lui le fruit des évolutions personnelles de l’auteur, de ses revirements, d’un contexte de plus en plus polémique, d’une dimension religieuse de plus en plus accusée. Si l’oeuvre à étudier est bien l’édition d’E. Bury, on peut s’attendre à ce que le lecteur informé y retrouve les couches superposées comme autant de strates sédimentaires géologiques, et en tienne compte dans son commentaire.

L’ouvrage apparaît ainsi relever de plusieurs genres littéraires : oeuvre moraliste (au sens d’étude de l’homme, dans sa dimension psychologique et spirituelle), qui dénonce la folie universelle et le théâtre du monde, il est aussi un essai de philosophie humaniste, un manifeste socio-économique voire politique, ou encore une apologie de la religion. Le livre, dans la lignée des des traités de civilité, constitue aussi un lieu d’épanouissement de cet idéal de “l’honnête homme” qui s’est peu à peu affirmé tout au long du siècle. Enfin, il relève aussi de la tradition satirique par son ton mordant hérité de Juvénal… ou de Molière. Nous reviendrons bien sûr sur cette labilité générique et les diverses filiations auxquelles on peut rattacher cet ouvrage qui reste si inclassable par bien des côtés : le talent d’observateur attentif de son temps est inimitable ; Roland Barthes en faisait le père de la sociologie : il est plutôt le critique impitoyable des moeurs, à la fois de son temps et universels, à travers des formes variées et multiples : récits, maximes, tableaux, jugements, pastiches, et même un “fragment” (“Des Jugements”, 28). Galerie de portraits qui dénoncent les ridicules, mais aussi et surtout les vices plus profonds, individuels et sociaux, mis en oeuvre par une écriture brillante, qui ne rechigne pas devant l’emploi de figures audacieuses.