Présentation matérielle

L’ouvrage, paru en 1688, comporta toujours la même structure du vivant de son auteur. Les Caractères étaient composés de deux parties très hétérogènes : une traduction des Caractères de Théophraste, et des “caractères” originaux à vocation morale, dont ils étaient comme une continuation moderne : les “moeurs de ce siècle” après ceux du temps de Théophraste. Cette seconde partie était divisée elle-même en seize chapitres, dont les titres et l’ordre ne varièrent jamais, alors que le contenu de chaque section s’étoffa considérablement au fur et à mesure des éditions, et que l’emplacement même de plusieurs “remarques” fut modifié.

Le dispositif paratextuel est abondant, et doit alerter sur la volonté de verrouillage qu’il traduit : La Bruyère cherche à contrôler soigneusement les interprétations de son oeuvre, dans le contexte polémique de la Querelle qui fait rage. La traduction est précédée d’un “Discours sur Théophraste”, et une préface particulière vient présenter les caractères originaux. L’ouvrage se clôt par le Discours de réception à l’Académie, lui-même pourvu de sa propre préface. Ces derniers textes, qui n’apparaissent que dans les dernières éditions, transforment les Caractères en une pièce essentielle des batailles littéraires et théoriques qui se déchaînent dans les années 1690 – une machine de guerre contre les Modernes. 

Les différents textes qui composent les chapitres sont de nature diverse. La Bruyère les nomme du terme générique de “remarques” (p. 120). Celles-ci ne sont pas numérotées et séparées par des blancs, comme dans notre édition au programme, mais imprimées à la suite les unes des autres. Elles ne sont séparées que par un simple ornement typographique que l’auteur appelle un “pied de mouche”.

Lien vers la première édition sur Gallica

Cette disposition fut longtemps conservée : on la trouve encore par exemple dans l’édition Flammarion de 1880, reprise dans la Wikisource. L’ouvrage tel qu’il nous apparaît au programme, dans l’édition d’Emmanuel Bury, présente deux difficultés.

L’ouvrage tel qu’il nous apparaît, dans l’édition d’Emmanuel Bury, présente deux difficultés.

La première est d’ordre synchronique : les éditions modernes ménagent des blancs et fournissent des numéros, alors que les éditions anciennes, comme l’a montré Marc Escola, donnaient un texte typographiquement plus dense et continu, chaque “remarque” étant séparée de la précédente par un simple “pied de mouche” (ce qu’on appelle dans les traitements de texte aujourd’hui une marque de paragraphe), et éventuellement divisée en alinéas. La remarque tient ainsi le milieu entre le chapitre et le paragraphe, explique l’éditeur des Caractères chez Champion. Remarque et alinéa constituent des unités mobiles susceptibles d’être déplacés d’une édition à l’autre, et de supporter des interpolations.  “La ‘remarque’ ne doit pas être considérée comme un fragment autonome, mais comme une unité textuelle, l’intervalle compris entre deux pieds de mouche”, insiste M. Escola dans l’introduction de son édition (p. 19). Il distingue ainsi les “remarques simples”, formées d’un seul alinéa, des “remarques composées, formées de deux ou plusieurs alinéas” (ibid.). La remarque est ainsi une “unité textuelle intermédiaire”, entre l’alinéa et le chapitre.

L’autre difficulté est d’ordre diachronique. Les huit rééditions voient le livre s’amplifier, à la façon des Essais, mais aussi se transformer : le portrait du roi passe ainsi de l’éloge ouvert au blâme crypté. Théophraste perd peu à peu la place de prestige qu’il occupait naguère : placé toujours en tête de l’édition, il est désormais édité en casse plus petite à partir de la 6e édition, alors que les caractères français prennent une place de plus en plus grande. Les éditions modernes, malgré le système de numérotation, peinent à manifester cette évolution qui métamorphose l’oeuvre en profondeur. 

Liste des éditions

Cette liste, conforme à la bibliographie traditionnelle mériterait d’être précisée davantage par les découvertes de G. Servois, B. Parmentier et Marc Escola: ces spécialistes ont montré que le texte était instable, l’auteur ne cessant de le corriger, même au cours de la procédure de publication et d’impression.

  • Les Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les caractères ou les mœurs de ce siècle. Paris, Estienne Michallet, 1688, in-12 de 360 pages, 418 “remarques”.  Pas de nom d’auteur, ni d’épître dédicatoire.  Le privilège date du 8 octobre 1687.
  • Deuxième édition, très proche de la première. Paris, Michallet, 1688, in-12.
  • Troisième édition, à peu près conforme aux deux précédentes, sauf quelques suppressions. Paris, Michallet, 1688, in-12.
  • Quatrième édition, corrigée et augmentée, contenant désormais 764 remarques, Lyon, Amaulry, 1689, in-12.
  • Cinquième édition, augmentée, contenant 925 remarques. Paris, Michallet. 1690, in-12.
  • Sixième édition, augmentée, contenant 997 remarques. Paris, Michallet, 1691. in-12.
  • Septième édition, corrigée et augmentée, contenant 1073 remarques. Paris, Michallet, 1692, in-12.
  • Huitième édition, corrigée et augmentée, contenant 1119 remarques. Paris, Michallet, 1694, in-12.
  • Neuvième édition, reproduisant la précédente, avec quelques corrections et variantes. Paris, Michallet, 1696, in-12. Edition posthume, publiée peu après le décès de l’auteur.
  • Dixième édition, posthume. Paris, Michallet, 1699, in-12.