“Les uns… les autres… il s’en trouve d’un troisième ordre”

Le texte de Théophraste n’arriva entre les mains de La Bruyère qu’après être passé par le filtre d’une longue tradition, et à la suite de précédentes traductions en latin et en langue vernaculaire. Henri Estienne avait ainsi publié en français en 1557 vingt-trois Caractères moraux de Théophraste. Surtout, un autre humaniste, Isaac Casaubon, avait donné deux traductions latines des Caractères, en 1592 et 1599 – nous y reviendrons plus en détail. Enfin, les Caractères de Théophraste ont connu en Angleterre une fortune considérable : la traduction de l’évêque Joseph Hall, Characters of Virtues and Vices (1608), donna lieu à une vague sans précédent outre-Manche, entre 1608 et 1700 (220 titres !), suivie de retraductions sur le continent : c’est depuis l’Angleterre que les Caractères rayonnèrent dans toute l’Europe, en particulier en France. La Bruyère ne manque pas en effet de prédécesseurs à son époque, comme François de Grenaille (La Mode ou Caractère de la religion, de la vie, de la conversation, de la solitude, 1642), ou Urbain Chevreau (L’Ecole du Sage, ou les caractères des vertus et des vices, 1645, partiellement adaptée de Hall) :  La Bruyère, pour mieux apparaître comme un continuateur direct et fidèle des Anciens, reste discret sur ces filiations, sans toutefois les passer complètement sous silence. Il énumère brièvement trois courants qui l’ont précédé : “Les uns… les autres… Il s’en trouve d’un troisième ordre” (p. 60-61). Ce sont ces trois fils qu’il convient de dérouler à présent pour situer les Caractères dans une tradition qui remonte à l’Antiquité, mais passe par l’humanisme renaissant et post-renaissant.