“Le plan que je me suis fait” (p. 118) ?

Longtemps, les Caractères sont apparus comme une oeuvre éclatée voire fragmentée. La Bruyère lui-même se prête à cette lecture de son ouvrage sous le signe de la dissémination : en 1688, il prétendait, avec une négligence et désinvolture affectée, examiner l’homme “indifféremment, sans beaucoup de méthode” (p. 72), et définisssait son oeuvre comme ensemble de “pièces détachées” à la manière des Proverbesde Salomon (p. 71) 1)Le Mercure Galant, hostile comme on sait à La Bruyère, ne fera que renchérir sur les propos de l’auteur lorsqu’il verra dans Les Caractèresun amas de pièces détachées”. Lorsqu’on regarde de près les fragments, on est effectivement sensible à une impression d’arbitraire, certaines remarques pouvant en apparence se trouver dans d’autres chapitres… ainsi, la figure du directeur, qui occupe une place essentielle dans le chapitre des Femmes (36-42) se retrouve dans d’autres chapitres : III, 36, XI, 61 ; XIV, 27-28… De même, si La Bruyère consacre un chapitre entier aux femmes, il y revient dans “Des Jugements”, 28 et 29… Certaines remarques ont d’ailleurs effectivement été déplacées, comme le montre M. Escola, ce qui attesterait le bien-fondé de l’impression d’arbitraire, voire de meccano.

Les Caractères, disséminés, dispersés, sont-ils pour autant livrés dans une fragmentation désordonnée ? Nous surprenons l’auteur à évoquer “Le plan que je me suis fait” (p. 118): l’impression d’éclatement ne résiste pas à la lecture des fragments, qui s’appellent et se font écho les uns aux autres, à l’intérieur d’un chapitre ou d’un chapitre à l’autre.

Ce désordre apparent de l’ouvrage s’accorde en fait avec la société que l’auteur décrit: c’est en effet la confusion généralisée des ordres, des sexes, des conditions que dénonce La Bruyère. Le  livre est à l’image du monde. Il mime ce mélange généralisé qui gangrène selon lui la société de son temps. Naturellement, les Caractères prennent comme nécessairement une apparence bigarrée : le désordre serait donc, pour parler comme Pascal, le seul véritable ordre 2)“J’écrirai ici mes pensées sans ordre et non pas peut-être dans une confusion sans dessein. C’est le véritable ordre et qui marquera toujours mon objet par le désordre même”, écrivait l’auteur des Pensées. J’ai bien conscience de citer beaucoup Pascal dans ce cours sur La Bruyère, mais l’internaute, j’espère, me pardonnera., adapté à la description d’un être humain qu’on ne saurait réduire en système, et d’une société en décomposition.

Surtout, l’hypothèse de l’éclatement et de la fragmentation ne fait pas justice à l’importance du modèle rhétorique épidictique, avec ses exercices d’amplification et de condensation : sur le même thème, il arrive à La Bruyère de composer un texte très condensé, et un autre au contraire développé, à la manière des exercices scolaires imposant d’amplifier une matière, ou au contraire de la réduire à une sentence (la chrie). Ainsi  sur le même thème de la flatterie obséquieuse, “Des Grands”, 49 et 50, par exemple3)Sur la chrie, et les détournements que les mondains faisaient subir à cet exercice, voir Marc Fumaroli, “Les Enchantements de l’éloquence”, in Le statut de la littérature: mélanges offerts à Paul Bénichou, 1982..

La lecture éclatée ne rend pas compte non plus des figures et des motifs récurrents qui traversent les remarques, et constituent des fils rouges assurant une forme de continuité thématique par delà la discontinuité formelle. Résonances, rappels, harmoniques, fils rouges, récurrences de motifs, fournissent les éléments d’une organisation originale, musicale et poétique, alternative au “plan” trop rationnel et condamné par ailleurs. Ainsi, chez La Bruyère, on le verra, des thèmes courent à travers l’ensemble du recueil, invitant à des rappels, laissant entendre des échos : il n’est pas indifférent, par exemple, que la “pensée” sur laquelle s’ouvrent les Caractères préfigure l’un des passages conclusifs les plus essentiels du 16e chapitre : “je pense, donc Dieu existe” (“Des esprits forts”, 35). L’éparpillement n’est qu’une apparence, même si le plan n’obéit pas aux principes logiques qui nous sont familiers : saisir le mouvement de la vie implique un ordonnancement souple qui en épouse le dessin. Il conviendra de repérer ces correspondances, ces leitmotive, ces thèmes entrelacés, ces métaphores qui reviennent, et apparentent l’oeuvre moraliste, davantage qu’à celle du philosophe, à celle du poète. Ainsi, parmi ces images assurant à l’oeuvre une “fonction structurante” 4)Voir sur tous ces points P. Soler, op. cit., 81, on trouve par exemple le thème de l’horloge et de sa mécanique, dont on compte trois occurrences. La pendule (qui vient de faire l’objet d’innovations techniques essentielles) est d’abord connotée positivement en “Des Ouvrages de l’esprit”, 3, comme métaphore de l’oeuvre littéraire, fruit d’un métier artisanal. Image ici doublement justifiée : au plan formel, elle atteste que l’oeuvre est montée avec une précision minutieuse, sans rien laisser au hasard, mais aussi de manière à fonctionner comme un tout où chaque pièce, même la plus petite, tient son rôle nécessaire. C’est le modèle d’une oeuvre close sur elle-même que propose ici La Bruyère, et qui n’est pas sans lien avec l’image de la rondeur qu’il donne de la cohérence, et qui renvoie aussi au cercle du cadran de la pendule. Le livre-horloge, comparable à l’instrument qui scande le temps, délivre des règles permettant de juger correctement : La Bruyère peut ici se souvenir de Pascal, qui utilisait l’image de la montre pour justifier l’existence de règles afin de juger de la qualité d’une oeuvre littéraire 5)Ceux qui jugent d’un ouvrage sans règle sont à l’égard des autres comme ceux qui ont une montre à l’égard des autres. L’un dit : il y a deux heures ; l’autre dit : il n’y a que trois quarts d’heure. Je regarde ma montre et je dis à l’un : vous vous ennuyez, et à l’autre : le temps ne vous dure guère, car il y a une heure et demie. Et je me moque de ceux qui disent que le temps me dure à moi et que j’en juge par fantaisie. Ils ne savent pas que j’en juge par ma montre”,  Pascal, Pensées, fr. Sellier 457. Je suis incorrigible avec mes citations des Pensées. Ailleurs (“Des Esprits forts”, 42) l’image de la pendule sert à réfuter, contre les allégations de Fontenelle-Lucile, la conception déiste d’un univers horloge déserté par la présence divine. Ailleurs encore, elle n’est plus que le vain prétexte à un divertissement tout pascalien propre à consoler l’endeuillé (“De l’homme”, 31). Au plan du contenu, l’image de l’horloge peut aussi faire songer aux personnages “automates”, au comportement de mécaniques déshumanisées (“De l’homme”, 142). La montre devient ensuite une “image du courtisan” aux mouvements circulaires et inutiles (“De la cour”, 65). Narcisse (“De la Ville”, 12), d’une “ponctualité religieuse”, a quelque chose d’une mécanique d’horlogerie. On pourrait également rattacher au thème de l’horloge celui du ressort, ainsi ces “ressorts qui font rouler plus mollement” le carosse en VII, 15.

Autre image récurrente qui assure, d’un chapitre à l’autre, sa cohérence à l’oeuvre : celle de l’escalier, dans laquelle s’incarne le thème des conditions et de l’ascension sociales, cher au moraliste : l’escalier dérobé de Glycère, ou l’escalier de la faveur de Théodote (VIII, 61): les degrés sont ici métaphore des degrés de la grâce et de la disgrâce, matérialisant les hiérarchies de cour, et image du système curial et de son fonctionnement inique. La volée de marches qui ouvre le portrait de Ménalque (XI, 7), est le point de départ d’une longue descente-catastrophe burlesque.

Il faudrait aussi noter la récurrence et le retour de figures plus positives : Socrate (XII, 11, XII, 66), modèle philosophique du moraliste, ou la figure voisine du sage (II, 12). Ces motifs et ses personnages assurent une continuité dans le désordre apparent des remarques qui ne sont pas aussi “fragmentaires” que les modernes du XXe siècle l’affirmaient.

Enfin, quelques-uns de ces thèmes privilégiés qui courent dans l’oeuvre sont directement issus du christianisme et des discours de prédication : ainsi celui de l’homo viator, de la vie comme voyage  (“Des biens de la fortune”, 16); celui du théâtre de l’existence, du théâtre du monde, qui entraîne celui du déguisement, de l’hypocrisie, des illusions, de l’opposition entre l’apparence et le fond de l’être 6)sur le théâtre du monde : “De la cour”, 99. Face à ce théâtre, le moraliste apparaît comme un spectateur, qui regarde de loin les allers-et-venues des hommes dans leur folie.

Peut-on aller plus loin, et considérer, qu’au delà de ces permanences thématiques, ce puzzle de morceaux éclatés compose un dessin réfléchi ? Dans la préface au discours de l’Académie, La Bruyère laisse entendre que son texte est suivi voire linéaire : il affirme qu’il est capable, lui aussi, de “lier ses pensées et faire des transitions” (p. 611), et que ce n’est pas par impuissance qu’il abandonne son livre à une suite de fragments. Il affirme bien fort, un peu plus loin (p. 613), que son livre est conçu selon un “plan et une économie”, dont il donne même le principe: quinze chapitres constituent une ascension et une préparation menant vers le chapitre terminal. C’est avancer que son entreprise possède une visée religieuse qui en constitue le sommet, le sens et l’aboutissement ; La Bruyère invite par là même à relire dans cette perspective les chapitres précédents. En 1694 (8e édition), il évoque “l’ordre” de l’ouvrage, et la “suite insensibles des réflexions qui le composent”. Il affirme donc nettement l’existence d’une cohérence – une “rondeur” – qui, pour être souterraine, n’en est pas moins essentielle : une cohésion d’ordre religieux, qui transparaît par exemple en XVI, 49 : “Les extrémités sont vicieuses… vient de Dieu”. Jean Dagen prend au sérieux cette lecture : il estime que le dernier chapitre met “au net ce que supposent et suggèrent les autres” 7)Jean Dagen, “Ce qui s’appelle penser, pour La Bruyère”, in Littératures 23, automne 1990. p. 55-68. Le dernier chapitre exhibe la “perversion de l’esprit” qui faisait l’objet des précédents : il radicalise des positions déjà présentes. Christian Biet écrit ainsi, dans l’article qu’il consacre à La Bruyère dans L’Encyclopedia Universalis   :


“Selon qu’on insiste ou non sur ce dernier chapitre (dont la dernière partie est rédigée pour les dernières éditions), l’ensemble des fragments prend, ou non, un sens apologétique : contre les vanités du monde, les erreurs de l’amour-propre, les travers de la mode, Dieu est le seul objet qu’il s’agit de révérer, aux antipodes de l’intérêt personnel et de la vaine recherche des apparences trompeuses. L’argumentation antilibertine, véritable accumulation de preuves théologiques (parfois contradictoires ou dépourvues de cohérence théorique), serait alors le dessein du livre, conçu a posteriori par un auteur vieillissant au contact des écrits de Pascal, de Bossuet, de Bourdaloue, voire de Descartes et de bien d’autres théologiens, philosophes et moralistes du XVIIe siècle. Il aurait donc fallu observer le monde, les mensonges humains et les conduites fautives pour enfin approcher la vérité simple et ingénue, fuir la fiction et la fable, et se tourner vers la perfection de Dieu.”

 

S’il fallait absolument dégager un mouvement de l’oeuvre, on pourrait tenter, sans trop forcer vraiment, le schéma suivant:

  • 1-4 : étude de l’homme et de son naturel individuel (goût, aspiration, coeur);
  • 5-10 : l’homme en société (hiérarchies, relations, places…);
  • 11-14 : introduction d’une vérité morale et religieuse : les duperies, la misère, les illusions de la fortune, de l’amour, du monde;
  • 15-16 : ces deux chapitres délivrent la clef religieuse de tout le livre;
  • 15 : les Caractères sont un ouvrage de prédication composé par un laïc ;
  • 16 : la perspective divine invite à relire tout l’ouvrage.

Ce découpage possible, outre qu’il reste hypothétique,  ne saurait être exclusif d’autres montages possibles pour ces “pièces détachées”. On peut considérer ainsi que le début de l’ouvrage (les préface et le premier chapitre) affichent leur dimension métatextuelle, et s’attachent à dégager le projet esthétique des Caractères. Le reste du volume peut alors s’organiser selon deux blocs ascendants, le premier plus social et culminant avec Du souverain, le second plus anthropologique et religieux, et finissant en apothéose sur le chapitre Des Esprits forts.  Cette structure souple tend à découper l’œuvre selon plusieurs systèmes concurrents : la morale (“du mérite”), des lieux antithétiques qui se renvoient en miroir, (“de la cour”, “de la ville”), les sexes (“Des femmes”), les conditions sociales (“Des biens de la fortune”, “Des Grands”), la politique (“Du Souverain”), l’art de vivre en société (“De la conversation”), l’anthropologie (“de l’homme)”, ou le regard de Dieu (“Des Esprits forts”). Les différents chapitres apparaissent, au niveau macrostructural, eux aussi comme des “pièces détachées” (p. 71) susceptibles de divers agencements capables de produire du  sens. 

Dans tous les cas, il apert que La Bruyère n’est pas un échotier, un amuseur qui écrirait au fil de la plume selon son humeur : il est l’auteur d’un livre, qui doit être lu dans son entier, du début à la fin, quels que soient les liens et les échos qui se répondent d’un chapitre à l’autre, afin de percevoir que, après Pascal, mais plus délibérément, c’est une apologie par fragments que compose La Bruyère. Ce désordre qui est le véritable ordre, on le retrouve au plan microstructurel, par exemple dans la parataxe d’allure chaotique qui caractérise les deux portraits du pauvre et du riche, et dont la formule finale, chute lapidaire et cinglante, comme un tranchant couperet, vient révéler et mettre en ordre a posteriori les remarques en apparence dispersées qui précédaient (Giton et Phédon : “Des Biens de la fortune”, 83). Pour comprendre le plan et l’esprit qui présida à la dispositio des Caractères, il convient sans doute de considérer l’organisation macrostructurelle du même oeil que les fragments qui constituent l’ouvrage, et qui forment comme le raccourci d’une composition plus organique et moins mécanique qu’une première lecture ne pouvait le laisser paraître.

References   [ + ]

1. Le Mercure Galant, hostile comme on sait à La Bruyère, ne fera que renchérir sur les propos de l’auteur lorsqu’il verra dans Les Caractèresun amas de pièces détachées”
2. “J’écrirai ici mes pensées sans ordre et non pas peut-être dans une confusion sans dessein. C’est le véritable ordre et qui marquera toujours mon objet par le désordre même”, écrivait l’auteur des Pensées. J’ai bien conscience de citer beaucoup Pascal dans ce cours sur La Bruyère, mais l’internaute, j’espère, me pardonnera.
3. Sur la chrie, et les détournements que les mondains faisaient subir à cet exercice, voir Marc Fumaroli, “Les Enchantements de l’éloquence”, in Le statut de la littérature: mélanges offerts à Paul Bénichou, 1982.
4. Voir sur tous ces points P. Soler, op. cit., 81
5. “Ceux qui jugent d’un ouvrage sans règle sont à l’égard des autres comme ceux qui ont une montre à l’égard des autres. L’un dit : il y a deux heures ; l’autre dit : il n’y a que trois quarts d’heure. Je regarde ma montre et je dis à l’un : vous vous ennuyez, et à l’autre : le temps ne vous dure guère, car il y a une heure et demie. Et je me moque de ceux qui disent que le temps me dure à moi et que j’en juge par fantaisie. Ils ne savent pas que j’en juge par ma montre”,  Pascal, Pensées, fr. Sellier 457. Je suis incorrigible avec mes citations des Pensées
6. sur le théâtre du monde : “De la cour”, 99
7. Jean Dagen, “Ce qui s’appelle penser, pour La Bruyère”, in Littératures 23, automne 1990. p. 55-68