L’apothéose d’un genre

La Bruyère n’invente pas le genre des Caractères, qu’il emprunte à Théophraste, successeur d’Aristote. Il a vécu de 372 à 288 av. J-C environ. Naturaliste, Théophraste “dresse une sorte d’herbier des espèces humaines” (Soler, op. cit., p. 44), comme le diseur de riens ou l’impudent ; il met en scène non seulement des portraits, mais des notions : “de l’épargne sordide”, “de la stupidité”, etc. 

L’origine du genre des Caractères, et l’inscription de La Bruyère dans cet héritage issu de Théophraste, ont été retracées en particulier par Emmanuel Bury dans un article essentiel de Littératures classiques (numéro spécial de 1991), dont la photocopie est disponible au Pôle Lettres de l’UFR. Le critique montre l’influence considérable du genre, en particulier sur l’histoire de la comédie ; il y explique aussi que le caractère, au croisement de la philosophie et de la rhétorique, a été interprété dans un sens “littéraire” par la tradition humaniste dont La Bruyère est le continuateur. La Bruyère est ainsi celui qui porte le genre à sa perfection et lui accorde l’apothéose. Mais on se demandera si la forme du caractère ne commence pas aussi à se fissurer, à se “dissoudre” au moment où naît un relativisme historique peu compatible avec l’essentialisme fixiste aristotélicien.