“Un prédicateur laïc » (L. Van Delft) à l’usage des mondains

Souvent chrétien militant, le moraliste évite de passer trop directement pour tel, parce qu’il ne souhaite pas effaroucher les mondains auxquels il s’adresse. Il adopte le ton, les manières, les formes des gens du beau monde, et ne se démasque qu’à la fin de son ouvrage: il a été, durant tout l’ouvrage, un « prédicateur laïc oeuvrant à l’ombre de la Croix” (L. Van Delft). La Bruyère a pu trouver chez Pascal de cette structure ascendante qui part de la connaissance de l’homme pour aller à la connaissance de Dieu : seul les deux derniers chapitres des Caractères traitent directement les questions éthiques, anthropologiques et politiques sous l’angle de la religion. Dans le reste de l’ouvrage, La Bruyère, qui n’est pas membre du clergé et s’adresse à des profanes privilégie des personnages, un décor, des thèmes, et enfin des formes littéraires qu’affectionnent les mondains à qui il s’adresse. D’où son intérêt pour la politesse, les règles du vivre ensemble, de l’art d’agréer, de l’art de “la conversation” (“De la Société, etc.”, 16). Comme l’auteur des Pensées, La Bruyère choisit des formes brèves qu’affectionnent les beaux esprits : maxime, mais aussi le portrait, la “remarque”, voire le “proverbe” (« Discours », p. 71). Cette tendance à l’éclatement formelle débouche sur une écriture non systématique : les sentences, épigrammes, dialogues, maximes, etc., sont choisis de préférence aux grands genres rhétoriques, organiques, aux parties savamment équilibrées et proportionnées.
Le style coupé est préféré au style périodique, la recherche de la diversité et de la variété à l’unité de ton et à l’équilibre, et l’hétérogénéité du style/des styles à son homogénéité. Les grands modèles de ce style coupé sont Sénèque, qui s’en servait pour réveiller son lecteur malade ; Tacite, dont l’imperatoria brevitas traduisait un laconisme pessimiste ; et bien sûr Montaigne, qui se passait des “paroles de liaison et de couture introduites pour le service des oreilles faibles ou nonchalantes” 1)Essais, III, 9, « De la vanité ».
Il arrive à La Bruyère de prendre le masque de celle qui offre le modèle le plus abrupt de ce style bref jusqu’à l’obscurité : celui de la Pythie, dont il adopte la voix oraculaire : ses maximes sont composées “à la manière des oracles”, “courtes et concises” (« préface », p. 120). La parole laconique d’Esculape en fournit un autre exemple (“De l’homme”, 35). Ce style coupé est à la fois exquise politesse, envers un public mondain qui n’aime plus l’ampleur asianiste et le discours linéaire ; et violence destinée à sortir les âmes de leur sommeil, au moyen de formules frappantes et incisives, les lumina orationis du style coupé, qui brillent en particulier dans les épigrammes et les maximes.

References   [ + ]

1. Essais, III, 9, « De la vanité »