“Les replis du coeur” (p. 72) : une « anatomie » du coeur humain

Le “moraliste classique” est un anthropologue, non qu’il s’intéresse aux os de nos ancêtres, mais au coeur, et à l’esprit de l’homme, dont il dissèque le fonctionnement, à la manière d’un anatomiste de l’esprit (le mot anatomie signifiait dissection à l’époque moderne). L’art du moraliste tend à “l’anatomie de tous les replis du coeur”, explique La Rochefoucauld dans sa lettre au père Thomas Esprit du 6 février 1664. Dans son avis au lecteur de 1665, l’auteur des Maximes prévenait encore que son intention était de “pénétrer dans le fond du coeur”, tenu pour répugnant, pour lui comme pour Pascal, qui se le représentait dans les Pensées comme un “cloaque”, “creux et plein d’ordure”. La Bruyère s’inscrit dans cette tradition, en reprenant mot pour mot les termes de l’auteur des Maximes : “L’on s’est plus appliqué aux vices de l’esprit, aux replis du coeur, et à tout l’intérieur de l’homme” (p. 72). Il se représente en médecin anatomiste de l’âme.

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Par cette tendance à l’introspection  et à l’analyse, les moralistes sont héritiers de Montaigne, dont ils admirent aussi le style ; La Bruyère y ajoute la figure de Socrate (son nom revient à six reprises dans les Caractères), maître de l’analyse de soi (“Connais-toi toi-même” était son injonction, inspirée du précepte inscrit au fronton du temple de Delphes): les Caractères sont un outil réflexif, un miroir renvoyant la laideur de l’âme humaine. Le moraliste est ainsi un anti-Narcisse, qui admira sa beauté jusqu’à en périr 1)Sur la question de l’amour-propre dans le discours moral, voir Charles-Olivier Stiker-Métral, Narcisse contrarié, Champion, 2007. En cela, par la peinture au vitriol qu’il nous donne du coeur humain, le moraliste est anti-humaniste, il renverse l’idéal de promotion de l’homme comme être raisonnable qui prévalait au début de la Renaissance. Car ces “replis du coeur” n’ont rien de glorieux. L’être humain, chez La Bruyère, est animalisé, ainsi Ménippe “oiseau paré de divers plumages” (“Du Mérite personnel, 40), réifié en “automate”, “machine” et “ressort” (“De l’Homme”, 142), ou simplement sale et répugnant, comme Gnathon (“De l’Homme”, 121), dont la barbe dégoutte de jus et de sauce, ou Giton qui crache loin et éternue haut (“Des Biens de la fortune”, 83), ou Ménalque bien sûr : autant de portraits qui ne manifestent guère la grandeur de l’homme, naguère encore tenu pour une créature de Dieu et un sommet de la Création… Les traits dégagés par l’auteur des Caractères dévoilent bien plutôt la misère de la condition humaine. “Quelle chimère est-ce donc que l’homme, quel monstre, quel chaos” écrivait Pascal : La Bruyère s’en souvient, qui nous donne à voir une galerie de monstres de foire, “un composé bizarre ou grotesque” (des jugements, 26). “Ô le plaisant Dieu que voilà !” ironisait Pascal. Sur le même ton, La Bruyère raille ces “Rois, Monarques, Potentats, sacrées Majestés  !”, incapables, malgré leur prétention, de faire surgir un vermisseau ou pleuvoir une goutte de rosée. Les accents augustiniens, qui rapprochent La Bruyère de La Rochefoucauld et Pascal, sont nombreux. Ainsi, les défauts des enfants, jouets des passions mauvaises, composent un modèle réduit des vices de l’humanité tout entière (“De l’Homme”, 50):

« Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés ; ils rient et pleurent facilement ; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets ; ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire : ils sont déjà des hommes. »

Mensonge, propension à faire le mal, violence des passions, amour-propre (“intéressés”), libido sciendi (“curieux”): c’est toute l’anthropologie héritée d’Augustin dont La Bruyère nous donne ici un raccourci 2)La première remarque du chapitre nous en donne un  autre aperçu comparable. On pourrait y ajouter la vaine gloire, bête noire des Pères depuis toujours (“De l’homme”, 66). Plus loin, le moraliste écrit sans nuance, “L’homme est né menteur” (“Des Esprits forts”, 22). L’homme n’était pas meilleur autrefois qu’il est aujourd’hui, quelle que soit l’admiration de La Bruyère pour sa chère Antiquité. Il estime, dans le “Discours sur Théophraste”, que les Athéniens étaient  “vains, dissimulés, flatteurs, intéressés, effrontés, importuns, défiants, médisants, querelleux, superstitieux” (p. 69), et que les humains sont toujours ainsi aujourd’hui. “L’humanité se caractérise avant tout par ses vices”, résume Charles-Olivier Stiker-Métral (Narcisse contrarié, p. 337).

Nous en reparlerons, et verrons aussi que cet anti-humanisme si typique des moralistes est en même temps corrigé chez La Bruyère par une fidélité à un humanisme platonicien qui le rend moins désespéré que Pascal sur les qualités d’humanités, de moralité et de sociabilité de l’être humain : si les trois grands moralistes déclinent les mêmes thèmes, ils se les approprient avec des nuances et des accents particuliers propres à chacun. La sévère critique des vices des Athéniens est corrigée par un bel éloge de la ville, des moeurs de ses habitants et même, c’est le plus curieux sans doute, de son système politique. Mais n’anticipons pas.

References   [ + ]

1. Sur la question de l’amour-propre dans le discours moral, voir Charles-Olivier Stiker-Métral, Narcisse contrarié, Champion, 2007
2. La première remarque du chapitre nous en donne un  autre aperçu comparable