Le « moraliste classique » : une fiction ?

Le “moraliste classique” : une fiction?

Les manuels et bien des ouvrages critiques situent La Bruyère dans une tradition, celle  des moralistes classiques (ils ne s’appelaient pas ainsi).

Le mot de « moraliste » existe bien chez Furetière, seul d’ailleurs parmi les lexicographes du temps à définir ce terme pour qualifier un “auteur qui traite de la morale”, c’est-à-dire la “doctrine des moeurs, science qui enseigne à conduire sa vie, ses actions”. Socrate, Aristote figurent ainsi parmi les auteurs de morale dans le Dictionnaire universel (1690). Ce serait toutefois un contresens grave de considérer les livres des “moralistes” comme de purs ouvrages d’éthique, quels que soient les airs de “philosophe” que se donne notre auteur 1)Voir à ce sujet les mises au point de Jean Lafond au début de sa préface dans le volume des Moralistes du XVIIe siècle paru chez Robert Laffond, op. cit . Du terme latin mores dérivent à la fois les mots moeurs et morale, et les Caractères ne laissent jamais de jouer de cette ambiguïté : ils décrivent pour les dénoncer la perversion des moeurs en un siècle de décadence ; et ils proposent ou suggèrent quelques principes moraux à partir desquels réformer les hommes et la société. Tel est le but édifiant que poursuit La Bruyère, ainsi qu’il s’en explique au seuil de son ouvrage. L’utilité est la principale finalité de son livre, affirme-t-il:

“l’approbation la plus sûre et la moins équivoque est le changement de mœurs et la réformation de ceux qui les lisent ou qui les écoutent. On ne doit parler, on ne doit écrire que pour l’instruction” (p. 117-118).

La Bruyère, même s’il ignore le terme de “moraliste”, parle “d’ouvrage moral” (p. 67), et se situe dans la lignée de ses deux prédécesseurs, Pascal et La Rochefoucauld (p. 71). Il paraît ainsi justifier le discours critique qui réunira ces trois auteurs au sein d’une même triade, celle des “moralistes classiques”. Terme doublement piégé, mais auquel nous souscrivons ici à notre tour, par commodité, au moins à titre provisoire, et non sans rappeler en guise d’avertissement liminaire à la section suivante que ces trois auteurs ne sont pas interchangeables. Un oeil un peu exercé y discernera même davantage de différences que de ressemblances… Prudence qui ne nous empêchera pas de tenter de définir l’écriture moraliste par quelque traits récurrents et communs à cette famille d’auteurs.

References   [ + ]

1. Voir à ce sujet les mises au point de Jean Lafond au début de sa préface dans le volume des Moralistes du XVIIe siècle paru chez Robert Laffond, op. cit