La “véritable éloquence” (XV, 26)

Autre point commun qui unit les trois principaux moralistes : le goût des formes éclatées et morcelées. La fragmentation peut être accidentelle chez Pascal – encore qu’il ait manifesté par ailleurs son affection pour une parole disséminée – elle ne l’est pas chez La Rochefoucauld ni chez La Bruyère. Parmi les raisons qu’on peut avancer pour justifier cette prédilection pour la sentence brève, nous pouvons avancer, nous l’avons vu, le souci de ne pas déplaire aux mondains, tout en les réveillant de leur tranquille indifférence. On peut en avancer une troisième, plus essentielle : la dispersion du discours ainsi ruiné et fragmenté renvoie à un refus délibéré de la construction démonstrative au sein d’un discours continu, qui ne pourrait au mieux que convaincre la raison, mais non toucher le coeur. Les moralistes, qui prétendent atteindre l’âme et non l’entendement (il ne s’agit pas de rendre les hommes “savants”, p. 73), se défient des trop cohérentes dissertations, fondés sur des principes trop humains et trop rassis. “La vraie éloquence se moque de l’éloquence”, tonnait Pascal. De même, La Bruyère invective les mauvais prédicateurs qui construisent leur sermon comme de mauvais agrégatifs une ennuyeuse dissertation. Le moraliste raille certaine obsession creuse des trois parties qui ne résonne que trop familièrement à nos oreilles:

“Ils ont toujours, d’une nécessité indispensable et géométrique, trois sujets admirables de vos attentions : ils prouveront une telle chose dans la première partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie, et cette autre encore dans la troisième. Ainsi vous serez convaincu d’abord d’une certaine vérité, et c’est leur premier point ; d’une autre vérité, et c’est leur second point ; et puis d’une troisième vérité, et c’est leur troisième point” (“De la Chaire”, 5)

Cette méthode, qui exige “d’abréger cette division et former un plan” est le propre des “préceptes de l’éloquence humaine, parée de tous les ornements de la rhétorique” (“De la Chaire”, 10). Elle pourrait bien convaincre votre raison (“vous serez convaincu…”), mais n’échauffera pas votre esprit.  Elle pourrait convaincre à la rigueur de doctes esprits, mais certainement pas des êtres rétifs, indociles à la voix de celui qui les reprend (“De la Chaire”, 2). Ce ne sont pas les dissertations qui convertiront les pécheurs, mais la grâce de Dieu. Or, “la grâce de la conversion [n’est pas] attachée à ces énormes partitions” (“De la Chaire”, 5): “comment serait-on converti par de tels apôtres, si l’on ne peut qu’à peine les entendre articuler, les suivre, et ne pas les perdre de vue”?

Si l’homme que prétendent saisir les moralistes ne se laisse pas convaincre par ces discours bien ordonnés, c’est qu’il est, comme celui de Montaigne, “ondoyant et divers”, trop plein de contradictions, de “contrariétés” disait Pascal, “d’incompatibles” dit La Bruyère : “Le cœur seul concilie les choses contraires, et admet les incompatibles”  (“Du Coeur”, 74). Ce coeur déchiré, comme celui de Pascal, a ses raisons que la raison ne connaît pas : aussi ne se laisse-t-il pas aisément réduire par une logique “géométrique” desséchée. L’entendement ne suffit donc pas à l’élaboration d’une morale, chez aucun des trois grands moralistes. L’homme, qu’il s’agit à la fois de décrire et de persuader, est, pour ce qui concerne sa vie morale et spirituelle, irrationnel. Cette analyse entraîne des conséquences sur la composition de l’oeuvre. Il convient d’ajouter que les traités continus lassent le public mondain. Pascal, de même, n’affectionnait pas les “divisions de Charron, qui attristent et ennuient”: son traité De la Sagesse, en 117 chapitres, n’était guère séduisant, avec ses divisions et subdivisions. Sans doute La Bruyère est-il bien moins méfiant que l’auteur des Pensées à l’égard de la raison, bien moins anti-métaphysicien et anti-philosophe. Malgré tout, comme le montre par exemple sa répulsion pour le stoïcisme ou les arguties de la “scolastique” (“Des Jugements”, 11), l’être humain selon La Bruyère ne saurait non plus se réduire à une mécanique rationnelle. L’écriture discontinue s’impose pour représenter un être humain qui ne se laisse pas décrire en système. Là encore, cette conception de l’écriture éclatée comme seule manière de refléter un moi lui-même éclaté est inspirée par Montaigne : “Si je parle diversement de moi, c’est que je me regarde diversement” (Essais, II, 7). Il arrive bien à  Montaigne de “se contredire à l’aventure” (Essais, III, 2 “Du Repentir”), mais “la vérité”, il ne “la contredi[t] point”, parce qu’elle est elle-même contradictoire. Il n’en va pas autrement chez La Bruyère, pour qui également le coeur est déchiré en “incompatibles” (“Du Coeur”, 74): 

“Je me contredis, il est vrai : accusez-en les hommes, dont je ne fais que rapporter les jugements ; je ne dis pas de différents hommes, je dis les mêmes, qui jugent si différemment.” (“Des Jugements”, 93)

Le discours éclaté et fragmenté correspond ainsi à un art de “toucher les auditeurs” (XV, 29). La forme fragmentaire reflète un anti-systématisme qui découle d’une anthropologie et débouche sur un art de persuader. Plus d’une fois, nous surprenons l’auteur des Caractères en flagrant délit de contradiction. Patrice Soler parle de “plurivocalisme” et d’oeuvre qui “blesse la cohérence” 1) Voir Patrice Soler, Les Caractères de La Bruyère, PUF, Etudes littéraires, p. 12. Mais ces contradictions nombreuses dans les Caractères ne sont pas le fruit d’un déficit de réflexion: elles sont plutôt le résultat d’une pensée délibérément non logique qui admet les paradoxes.

Ce défaut de systématisme et de cohérence conduit à considérer le paradoxe central de l’écriture moraliste : elle prétend réformer les moeurs du lecteur (“on ne doit parler, on ne doit écrire que pour l’instruction”), mais ce lecteur est inamendable, puisque prisonnier d’une nature inaltérable, “fixé et déterminé par sa nature” (“De l’Homme”, 147). L’assertion péremptoire se heurte au doute et à l’ambivalence. La recherche de l’essence immuable bute sur le sentiment que l’être humain est trop complexe pour se laisser réduire à une formule transparente, rendant ainsi non seulement toute observation adéquate difficile, mais surtout toute réforme impossible.

Le moraliste, si soucieux de se conformer aux Evangiles, assumerait la posture du serviteur inutile  Paradoxe insoluble et sans issue? La suite de notre étude proposera quelques pistes pour dénouer ces contradictions. Ainsi, il sera peut-être possible d’établir une distinction entre la nature humaine éternelle, et les moeurs contingentes et soumises aux caprices des lieux et des temps. Nous aurons l’occasion d’en reparler.

References   [ + ]

1.  Voir Patrice Soler, Les Caractères de La Bruyère, PUF, Etudes littéraires, p. 12