Jean Delabruyère : de l’homme au(x) caractère(s)

Jean de La Bruyère plaisante sur ses origines : raillant les parvenus qui s’inventent de prestigieux ancêtres, il prétend avec ironie, au cas où il serait appelé un jour à faire fortune, descendre d’un La Bruyère qui fut compagnon de Godefroy de Bouillon (“De Quelques usages”, 14). La réalité est bien différente : Jean de La Bruyère, qui signait Delabruyère en un mot, ne cachait pas ses origines modestes et roturières. Il méprisait trop les parvenus pour se donner des airs de noblesse. Il naquit vers 1645, pense-t-on, dans l’île de la Cité. Il était issu d’une famille de robins et de magistrats; son père était contrôleur des rentes de l’Hôtel de Ville. Après avoir obtenu une licence de droit à Orléans, et exercé pendant quelques années le métier d’avocat, il acheta en 1673 une charge de Trésorier des finances à Caen. Il ne résida pas en Normandie, où il vint seulement pour prendre son poste, mais continua de mener à Paris une existence de célibataire, observant les passants au Luxembourg et aux Tuileries :

“Il faut avouer, que M. de La Bruyère a beaucoup souffert de sa qualité d’auteur ; qu’il a été longtemps à étudier sur les bancs de Luxembourg, et des Tuilleries, la Cour, et la Ville.”

écrit Bonaventure d’Argonne (1634-1704), dans ses Mélanges d’histoire et de littérature (1699-1701), p. 329. La Bruyère vivait assez pauvrement, dans un modeste appartement sous les combles, et n’ayant qu’un seul laquais à son service. Bonaventure d’Argonne nous en laisse encore le portrait d’un “philosophe accessible”, finalement proche de celui dont le texte même des Caractères donne l’image en “Des Biens de la Fortune”, 12, p. 263 :

“Rien n’est si beau que ce caractère : mais aussi faut-il avouer, que sans supposer d’antichambre , ni cabinet , on avait une grande commodité pour s’introduire soi-même auprès de M. de la Bruyère, avant qu’il eût un appartement à l’Hôtel de ***. Il n’y avait qu’une porte à ouvrir, et qu’une chambre proche du ciel, séparée en deux par une légère tapisserie. Le vent, toujours bon serviteur des philosophes, courant au devant de ceux qui arrivaient, et retournant avec le mouvement de la porte, levait adroitement la tapisserie, et laissait voir le philosophe, le visage riant, et bien content d’avoir occasion de distiller dans l’esprit, et le coeur des survenants, l’élixir de ses méditations.” 1)Mélanges, p. 328.

Bossuet, évêque de Meaux à qui ses fonctions de précepteur des enfants royaux confèraient d’importantes fonctions politiques, associa plus ou moins directement La Bruyère aux activités du “Petit Concile”, nom familier donné à un groupe d’influence, think tank avant la lettre, dont le but était de réfléchir aux évolutions rapides de la société. Bossuet, Fénelon, et l’abbé Fleury s’inquiétaient d’une part d’une tendance à la laïcisation de la société, inspirée par les progrès d’une pensée libertine ; d’autre part de la dérive absolutiste de la monarchie louis-quatorzienne, qui se renforçait au détriment des corps intermédiaires et des institutions traditionnelles ; enfin d’une modernisation de l’économie : les revenus fonciers traditionnels étaient désormais concurrencés par les progrès du commerce et de la spéculation financière, source d’enrichissement rapide qui induisait de nouvelles inégalités et rompait de vieux équilibres ancestraux. Les Caractères se font largement l’écho de cette inquiétude, et de la tentative de réforme impulsée par les travaux du Petit Concile : Bossuet et ses amis tentent de convertir tout l’appareil d’Etat à une vision à la fois chrétienne et agraire de la société; si Bossuet est théoricen de l’absolutisme, certains de ses proches, comme Fénelon, sont plus réservés et préféreraient un roi aux pouvoirs plus limités. Tous souhaitent une moralisation de la société et une christianisation des moeurs, au sein de l’Etat moderne centralisé. 2)Voir F.X. Cuche, L’Absolu et le monde, op. cit., p. 39.

La Bruyère n’est pas le seul à utiliser la littérature pour diffuser ces conceptions, qu’on retrouvera jusque dans les contes de fées de Fénelon : nous étudierons de près dans la suite du développement ces questions socio-économiques envisagées sous l’angle des Évangiles.

L’existence de La Bruyère prend un tournant heureux le 15 août 1684: Bossuet lui obtient une charge de précepteur du duc Louis de Bourbon, petit-fils du prince de Condé. Bossuet compte sur l’oeuvre pédagogique des précepteurs des Grands pour promouvoir ses idées. Mais La Bruyère n’était sans doute pas le plus talentueux des enseignants. Il peinait à enseigner des rudiments d’histoire moderne à son élève rétif; ce pensum sera toutefois de courte durée : la mort de Condé le délivre de ses tâches d’enseignement en décembre 1686. Son maître lui accorde le titre de gentilhomme ordinaire, et le charge de s’occuper de sa bibliothèque à Chantilly. Cette sinécure laisse le temps à La Bruyère d’exercer son regard aigu et d’essayer sa plume caustique, dans la familiarité des Grands qu’il côtoie quotidiennement.

La Bruyère fut l’homme d’un seul livre : en 1688, il se décida à donner au public la première édition d’un ouvrage qu’il méditait depuis une dizaine d’années, et qui connut un succès foudroyant : les Caractères, ensemble de textes brefs (portraits, maximes, “fragments”), précédés d’une traduction de l’ouvrage éponyme de Théophraste, philosophe athénien (-371 -288), successeur d’Aristote. Cette faveur immédiate conduisit l’auteur à faire paraître huit éditions successives, presque jusqu’à sa mort, de sorte que la taille du volume initial accrut considérablement, et fit passer au second plan la traduction de l’auteur grec.

D’un coup, La Bruyère devint ainsi un écrivain, à la fois respecté et détesté. Car le succès de La Bruyère, immédiat, fut aussi un succès de scandale : le livre parut alors que débutait la Querelle des Anciens et des Modernes, qui devait déchirer le monde intellectuel pendant sept ans, jusqu’à ce qu’Antoine Arnauld parvînt en 1694 à réconcilier au moins en surface les chefs de file des deux partis, Nicolas Boileau et Charles Perrault ((Sur la Querelle, voir l’anthologie de Marc Fumaroli en Folio, et son indispensable introduction “Les abeilles et les araignées”.. Cette querelle, loin d’être seulement un pur débat intellectuel entre beaux esprits, entraînait des retombées concrètes et tangibles : il s’agissait de savoir à qui reviendraient les places et les postes, parmi les partisans de l’un et l’autre camp. Au début des années 1690, alors que l’Académie était le théâtre d’une vive rivalité entre les deux clans, La Bruyère, devenu l’un des porte-parole les plus cinglants des Anciens, brigua un fauteuil d’Académicien. Après plusieurs déconvenues, et grâce au soutien de ses puissants protecteurs, il parvint enfin, le 15 juin 1693, à être reçu au sein de la prestigieuse assemblée. Les intrigues nécessaires pour se hisser à ce poste envié, ainsi que le discours violemment anti-moderne prononcé à l’occasion de sa réception (p. 609-633), provoquèrent une vive animosité de la part de Fontenelle et des cornéliens. La préface encore plus virulente, publiée en-tête de son discours de réception, se fait l’écho de ces intenses polémiques. Les Caractères portent la trace de ces débats houleux, parfois mesquins : au portrait au vitriol de Cydias-Fontenelle (l’un des principaux représentants des Modernes, “De la Société”, 75) s’ajoute ainsi une pique cinglante contre le Mercure galant (“immédiatement au-dessous de rien”, I, 46), ou encore un éloge partisan de Racine, champion des Anciens, contre Corneille, récemment décédé et emblème des Modernes (I, 54 et surtout p. 626).

Non content d’avoir froissé la “savante assemblée” (p. 628), La Bruyère devint la cible de ceux de ses contemporains qui se reconnaissaient ou croyaient se reconnaître dans ses portraits. Il continua à enrichir son texte, de réédition en réédition, jusqu’à la huitième, en 1694. Lorsque Fénelon se sépara de Bossuet, La Bruyère prit le parti du second et s’employa à condamner le quiétisme. Un accident vasculaire cérébral interrompit cette nouvelle croisade : il mourut en quelques heures, le 11 mai 1696.

S’il serait naïf de réduire la portée des Caractères à l’enregistrement d’observations en lien avec la biographie de l’auteur, il n’en reste pas moins que son regard sur la cour et les Grands, son rapport au mérite et à la naissance, ou encore son usage d’un vocabulaire technique et juridique, sont aussi liés à son parcours singulier (par exemple “avancement d’hoirie”, “Des Biens de la fortune”, 28, p. 270).

References   [ + ]

1. Mélanges, p. 328
2. Voir F.X. Cuche, L’Absolu et le monde, op. cit., p. 39.

La Bruyère n’est pas le seul à utiliser la littérature pour diffuser ces conceptions, qu’on retrouvera jusque dans les contes de fées de Fénelon : nous étudierons de près dans la suite du développement ces questions socio-économiques envisagées sous l’angle des Évangiles.

L’existence de La Bruyère prend un tournant heureux le 15 août 1684: Bossuet lui obtient une charge de précepteur du duc Louis de Bourbon, petit-fils du prince de Condé. Bossuet compte sur l’oeuvre pédagogique des précepteurs des Grands pour promouvoir ses idées. Mais La Bruyère n’était sans doute pas le plus talentueux des enseignants. Il peinait à enseigner des rudiments d’histoire moderne à son élève rétif; ce pensum sera toutefois de courte durée : la mort de Condé le délivre de ses tâches d’enseignement en décembre 1686. Son maître lui accorde le titre de gentilhomme ordinaire, et le charge de s’occuper de sa bibliothèque à Chantilly. Cette sinécure laisse le temps à La Bruyère d’exercer son regard aigu et d’essayer sa plume caustique, dans la familiarité des Grands qu’il côtoie quotidiennement.

La Bruyère fut l’homme d’un seul livre : en 1688, il se décida à donner au public la première édition d’un ouvrage qu’il méditait depuis une dizaine d’années, et qui connut un succès foudroyant : les Caractères, ensemble de textes brefs (portraits, maximes, “fragments”), précédés d’une traduction de l’ouvrage éponyme de Théophraste, philosophe athénien (-371 -288), successeur d’Aristote. Cette faveur immédiate conduisit l’auteur à faire paraître huit éditions successives, presque jusqu’à sa mort, de sorte que la taille du volume initial accrut considérablement, et fit passer au second plan la traduction de l’auteur grec.

D’un coup, La Bruyère devint ainsi un écrivain, à la fois respecté et détesté. Car le succès de La Bruyère, immédiat, fut aussi un succès de scandale : le livre parut alors que débutait la Querelle des Anciens et des Modernes, qui devait déchirer le monde intellectuel pendant sept ans, jusqu’à ce qu’Antoine Arnauld parvînt en 1694 à réconcilier au moins en surface les chefs de file des deux partis, Nicolas Boileau et Charles Perrault ((Sur la Querelle, voir l’anthologie de Marc Fumaroli en Folio, et son indispensable introduction “Les abeilles et les araignées”.