Quelques jugements

« Pour La Bruyère, son talent original s’exerce à la limite et au delà des idées, sur cette enveloppe de réalité concrète, de sensations d’où l’esprit a extrait les idées; sur cette enveloppe de représentations auditives et visuelles qu’est le langage, signe des idées » (Gustave Lanson, L’Art de la prose, Paris, 1909, p. 125).

Commentant les propos de Sainte-Beuve, selon lesquels La Bruyère “était au balcon pour tout voir”, Louis Van Delft déclare “L’une des terrasses les mieux exposées du belvédère donne sur le XVIIIe siècle. Cette somme de l’âge classique, ce livre-mémoire, annonce les Lumières. Paru dans une période charnière, il porte clairement la marque d’une transition” (La Bruyère ou Du Spectateur, Tübingen, Biblio 17, 1996, p. 8)

“L’auteur des Caractères, comme la grande majorité des moralistes dans les dernières années du XVIIe siècle, est d’une certaine façon un prédicateur laïc oeuvrant à l’ombre de la Croix” (Louis Van Delft, La Bruyère ou Du Spectateur, Tübingen, Biblio 17, 1996, p. 11).

Van Delft voit en La Bruyère “un spectateur engagé” (Du Spectateur, ibid., p. 21). Votre lecture des Caractères confirme-t-elle ce jugement?

“La structure d’ensemble [des Caractères] s’apparente à un parcours méthodique de la société réelle, et dont les procédés relèvent beaucoup plus du registre de la description que de la prescription” (Bury, “L’optique de La Bruyère”, in L’Optique des moralistes, éd. B. Rhoukomovsky, 2005, p. 255).

« Chose assez remarquable », proclame Faguet, La Bruyère « usa d’un style tout nouveau pour ne rien dire de très nouveau »

“La dynamique de l’oeuvre en mouvement révèle une tension entre la rhétorique du discontinu et la recherche d’une cohérence” (Dominique Bertrand, Les Caractères de La Bruyère, Foliothèque, 2002, p. 26).

“La Bruyère donne à voir un monde en crise, mais il ne participe pas de cette crise de conscience, ayant pour sa part une vision claire et ordonnée de l’univers” (D. Bertrand, ibid., p. 45).

Vauvenargues : “La Bruyère était un grand peintre, et n’était peut-être pas un grand philosophe”.

“Il [La Bruyère] se prenait sans doute pour un penseur. Il avait tort. Son vrai don était de voir et d’observer” (Antoine Adam, Histoire de la littérature française du XVIIe siècle, t. III, p. 574).

“Malgré les affirmations qui tendent à voir en lui seulement un styliste, malgré ses contradictions apparentes, dont Les Caractères soulignent qu’elles ont leurs sources dans l’objet observé et non dans la personne de l’observateur, il existe une pensée de La Bruyère, et cette pensée a sa cohérence.” (F.-X. Cuche, “La Bruyère et le Petit Concile”, CAIEF, 1992, p. 326)

« ce prestigieux écrivain, le plus piquant du xviie siècle, qui, à force de style, s’est fait croire un grand moraliste, quoique son observation aille plus au costume qu’à la personne, à la convention sociale qu’au tréfond de la nature humaine » (Barbey d’Aurevilly, Femmes et moralistes, Paris, 1906, p. 117)

“A première vue, presque toutes ces peintures ne sont que naïves ou cocasses. D’autant que cet art fut, du moins en France, avant tout mondain, l’on hésite à chercher, au-delà de la surface de tant de toiles, au-delà de tant de portraits plus brillants que profonds, une finalité, une authentique signification. En fait, ils correspondent à un questionnement. Loin d’être un genre anodin ou frivole, le caractère, subtil discours sur l’homme, répond à une quête. Il révèle la manière dont l’esprit, comme perdu dans une forêt de signes, a autrefois cherché à lire l’énigme du monde et de la nature humaine, à s’adapter à la tâche la plus ardue : l’existence” (Louis Van Delft, “Littérature et anthropologie : le caractère à l’âge classique”, dans Le Statut de la littérature, Mélanges Bénichou, Genève, Droz, 1982).

“La Bruyère a pu jeter sur les hommes un regard parfois étonné. Il a naturellement pressenti la part en nous du mystère. Il ne s’est pourtant jamais détaché pour de bon de la caractérologie théophrastienne, […] parce que son coup d’œil n’est pas pénétrant à l’égal de celui des moralistes les plus lucides” (Louis Van Delft, in Littérature et anthropologie. Nature humaine et caractère à l’âge classique, PUF, 1993).

“La Bruyère balance entre une esthétique du caractère et la terminologie fixiste qui lui est liée, et une perception exacerbée de la discontinuité des conduites” (P. Soler, Jean de la Bruyère : « les caractères », PUF, 1994, p. 52).

“Si La Bruyère semble bien tenté par le discours continu et s’il esquisse parfois la posture de l’orateur, il sait aussi que sa laïcité lui interdit la tribune chrétienne ; pour se faire entendre, il choisit donc les formes mondaines et affecte le désordre négligé qui leur convient.” (E. Bury, édition au programme, p. 42)

“Estompant le pessimisme de certains de ses prédécesseurs, il prône les vertus du travail, du mérite individuel, non comme simples moyens d’ascension, mais comme valeurs qui confèrent paix intérieure et sociale en une apologie de l’être, et une vision philantropique qui annonce déjà le siècle des Lumières.”, Helga Szak, “Reflets du pouvoir et de la société dans les Caractères de La Bruyère”, Verbum Analecta neo-latina, 2015.

« Dans l’ordre littéraire, vous êtes pleinement de notre époque. Elle l’a d’ailleurs compris. Elle vous vénère comme écrivain, vous tient pour un de ses dieux. D’abord parce que vous avez fait un livre non composé, pur d’une idée maîtresse autour de quoi tout s’organise – un livre inorganique… Nos modernes se réclament de vous, dont l’œuvre est délibérément un cahier de notes, prises sans plan directeur, à l’occasion, pendant vingt ans. Et, en effet, vous êtes bien le père de nos impressionnistes, de nos stendhaliens, de nos nietzschéens, de nos gidiens, de tous nos miliciens de l’écriture sporadique, de tous nos officiants du penser pulsatile. Et ils voient juste en vous faisant gloire d’avoir eu le cœur de fonder le genre en pleine tyrannie cartésienne, en pleine superstition du penser ordonné… » (Julien Benda, 1867-1956, in « À Jean de La Bruyère », La Revue de Paris, 1er janvier 1934.)

Voir aussi dans l’I-Bibliothèque d’autres jugements sur La Bruyère.