L’écriture moraliste dans les Caractères

L’auteur des Caractères appartient à la famille des moralistes français, après Pascal et La Rochefoucauld, deux prédécesseurs auxquels La Bruyère rend hommage dans son Discours liminaire sur Théoprhaste (p. 71-72), tout en cherchant à s’en distinguer. Le terme de “moraliste”, au sens qu’on donne à ce terme aujourd’hui, n’est pas exactement d’époque ; il est toutefois couramment utilisé pour désigner ces auteurs qui, affectionnant la forme brève, prétendent non d’abord censurer les moeurs, mais surtout les observer. E. Bury insiste sur cette dimension “optique” de La Bruyère. Analyse impitoyable de l’esprit humain, professant une conception trop fixiste du coeur pour envisager une réforme morale, encore moins une quelconque “perfectibilité” de l’être, les Caractères se heurtent à une contradiction qu’ils partagent avec l’ensemble des ouvrages des moralistes : à quoi bon peindre les moeurs et prétendre les corriger si, au fond, l’état de l’homme n’est pas autre aujourd’hui que ce qu’il fut au temps de Théophraste? « Les hommes sont encore tels qu’ils étaient alors […] vains, dissimulés, flatteurs, intéressés, effrontés, importuns, défiants, médisants, querelleux, superstitieux » (p. 69). Quel portrait de l’humanité, et d’une humanité figée dans ses défauts… Nous tenterons d’éclairer, à défaut de le dénouer, ce paradoxe d’un moraliste qui n’espère pas sérieusement moraliser en profondeur ses lecteurs.

Sur La Bruyère moraliste, on se reportera avec profit au Siècle des Moralistes de Bérengère Parmentier (Points Essais au Seuil, avec un chapitre spécifique sur La Bruyère), aux travaux de Louis Van Delft (par exemple La Bruyère moraliste, Genève, 1971), ou, pour une perspective plus générale, au volume des Moralistes paru dans la collection Bouquins, sous la direction de Jean Lafond (la préface constitue un panorama essentiel).