L’édition au programme

L’oeuvre au programme

Les Caractères de La Bruyère sont par excellence un ouvrage classique, au sens où ce livre est traditionnellement enseigné dans les classes. Mais cette lecture scolaire tend à réduire les Caractères à quelques portraits et morceaux choisis qui, certes, manifestent le brio de leur auteur – Onuphre, Gnathon, ou le désopilant Ménalque ; mais ce florilège ne saurait faire justice à une oeuvre où la longue “remarque” le dispute à la brève maxime, et où les enjeux religieux et théologiques, révélés dans le dernier chapitre, constituent une clef d’interprétation a posteriori éclairant tout le livre. Aussi, nous ne saurions assez inviter l’Agrégative et l’Agrégatif à bien lire et relire l’ensemble des remarques, sans se contenter des excerpta choisis par les manuels. La candidate et le candidat n’oublieront pas non plus d’étudier avec attention le paratexte qui sert d’enceinte et pour ainsi dire de forteresse au coeur du livre : préfaces, traduction de Théophraste, discours de réception, constituent un appareil théorique, polémique et programmatique de première importance, dont il convient de cerner et décrypter les enjeux.

L’édition, qui date de 1995, continue de faire autorité et reste aujourd’hui une référence. Emmanuel Bury propose une introduction, une présentation de chaque chapitre, de nombreuses notes qui non seulement éclairent toutes les difficultés du texte, mais offrent aussi des pistes de lecture stimulantes. Plus de deux décennies après la première impression de l’ouvrage, ces éléments continuent de fournir les principaux axes d’étude actuellement explorés par la critique. La bibliographie, mise à jour jusque vers les années 2000, est également de qualité, bien qu’il faille la compléter par quelques travaux récents.

L’édition du Livre de Poche, en particulier, ne tient pas compte des perspectives nouvelles ouvertes par Marc Escola, dont la thèse, soutenue en 1996, a donné lieu à trois volumes : deux copieux volumes monographiques, et une édition originale, qui respecte au mieux la typographie voulue par La Bruyère. La disposition traditionnelle (celle de l’édition au programme), en numérotant les remarques et en les séparant par des blancs, induit des effets de lecture particuliers, souligne les discontinuités, en un mot accroît l’apparence fragmentaire des Caractères. L’éblouissement des lecteurs du XXe siècle pour la “modernité” de cette oeuvre éclatée et disséminée pourrait bien ainsi être le fruit d’un contresens dû à des décisions d’éditeurs… Nous aurons l’occasion d’en discuter. Mais à coup sûr, l’une des difficultés de notre lecture sera de tenir compte des acquis de la recherche récente, tout en travaillant à partir d’une édition adoptant la mise en page traditionnelle – quelque irréprochable que soit l’édition Bury.