Présentation

Jean de La Bruyère, depuis longtemps, fait partie de la galerie des “écrivains classiques”. Admiré par La Harpe, panthéonisé par l’institution 1)“Au cours du 19e siècle La Bruyère est à l’honneur”, écrit Christian Pelletier dans “Les Caractères de Jean de La Bruyère”, Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, en ligne, 24, 1999, son étoile n’a jamais décliné. Les diatribes de Julien Benda (1867-1956), ou les éloges réversibles de Roland Barthes (1905-1980) ont plutôt contribué à susciter ou réveiller l’intérêt pour le moraliste.

Mais ce succès scolaire ne fut pas sans provoquer d’étranges effets de bord, sinon des revers de fortune : d’abord, l’école a réduit les Caractères a quelques morceaux choisis, toujours les mêmes, répétés de manuel en manuel, tandis que des pans entiers de l’oeuvre, et en particulier les deux derniers chapitres, restaient dans l’ombre. Nul n’y voyait malice : chacun estimait que La Bruyère ne souffrait pas à être apprécié par morceaux, puisqu’il n’avait produit qu’un “amas de pièces détachées” 2)Le Mercure Galant, juin 1693; ce point de vue de l’auteur sur son oeuvre était confirmé par Boileau: celui-ci prétendait que La Bruyère ignorait “la servitude des transitions”. L’auteur des Caractères paraissait ainsi justifier les réserves qu’avancerait plus tard un Taine : il jugeait son ouvrage “moins sublime” que les Pensées, et “moins délicat” que les Maximes ((“Discours”, p. 72)). Les critiques ultérieurs emboîtèrent le pas et renchérirent : d’après Pierre Richard, La Bruyère n’a pas le “souffle inépuisable” d’un Pascal 3)La Bruyère et ses Caractères, op. cit., p. 122.

Les lecteurs de La Bruyère lui reprochèrent aussi d’écrire des banalités éculées 4)Louis Hudon parlait de “paraphrases évidentes” dans ‘La Bruyère et Montaigne’, Studi Francesi, 17, 1962, p. 222., ou de mal traduire les Anciens qu’il affectait d’admirer, multipliant “barbarismes et solécismes” 5)Pierre Richard, La Bruyère et ses Caractères, op. cit., p. 47.

Enfin, l’artiste a souvent souffert d’être considéré comme occupant une situation inconfortable : difficile à classer, on a fait de lui un “écrivain de transition” 6)L’expression est de Van Delft, elle fut reprise par E. Bury., décrivant le déclin du règne, la dégradation de l’idéal de l’honnête homme, la décadence de la vie de cour, voire la décomposition d’une société sclérosée ; il annoncerait, déjà, la critique sociale des Lumières, et serait “peut-être le premier en date des écrivains réformistes”, estimait Robert Garapon 7)Dans la préface de son édition parue chez Garnier en 1969 … La Bruyère précurseur et phare dans la nuit ? Voire, car les philosophes des Lumières se réclamèrent finalement bien peu de celui qui approuva la révocation de l’Edit de Nantes et confortait en définitive le régime 8)Voir François Vézinet, Le XVIIe siècle jugé par le XVIIIe, p. 146-147… Célèbre et méconnu, La Bruyère est un écrivain “que la modernité semble avoir le plus grand mal à récupérer” estimait Barthes il y a quelques décennies 9)“La Bruyère, du mythe à l’écriture”, op. cit., p. 5.

Faut-il se résigner à lire seulement de son oeuvre quelques exercices de style insurpassables, mais sur des thèmes déjà vieux, qu’”Horace et Despréaux”, mais aussi Molière, Pascal et La Rochefoucauld avaient déjà bien dit ? La Bruyère ne s’est-il pas contenté de butiner les idées des autres, incapable de développer une pensée qui lui serait propre et aurait son sens et son intérêt ? Les Caractères sont-ils un ouvrage décousu, et trop plein de paradoxes pour qu’on tente d’en saisir la cohérence et les lignes de forces, et de reconstituer une figure d’ensemble à partir de ses “pièces détachées” 10)Pour reprendre les mots de La Bruyère lui-même, dans son “Discours sur Théophraste”, p. 71.? Puisqu’il nous est donné d’étudier l’ensemble du texte, et non quelques portraits soigneusement sélectionnés pour des manuels ou anthologies, c’est ce pari de l’unité que nous allons essayer de relever – Les Caractères sont-ils une oeuvre ? telle est la question que nous proposons de poser dans les pages qui vont suivre.

References   [ + ]

1. “Au cours du 19e siècle La Bruyère est à l’honneur”, écrit Christian Pelletier dans “Les Caractères de Jean de La Bruyère”, Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde, en ligne, 24, 1999
2. Le Mercure Galant, juin 1693
3. La Bruyère et ses Caractères, op. cit., p. 122
4. Louis Hudon parlait de “paraphrases évidentes” dans ‘La Bruyère et Montaigne’, Studi Francesi, 17, 1962, p. 222.
5. Pierre Richard, La Bruyère et ses Caractères, op. cit., p. 47
6. L’expression est de Van Delft, elle fut reprise par E. Bury.
7. Dans la préface de son édition parue chez Garnier en 1969
8. Voir François Vézinet, Le XVIIe siècle jugé par le XVIIIe, p. 146-147
9. “La Bruyère, du mythe à l’écriture”, op. cit., p. 5
10. Pour reprendre les mots de La Bruyère lui-même, dans son “Discours sur Théophraste”, p. 71.