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Edition par Jean Lesaulnier

Lettre inédite de l’abbé de Saint-Cyran à M. d’Andilly, sur la mort de Bérulle (6 octobre 1629)

 



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Le supérieur général de l’Oratoire, Pierre de Bérulle, meurt le 2 octobre 1629, de manière subite, en célébrant la messe, à cinquante-quatre ans. « Quatre jours plus tard, écrit Jean Orcibal [1], Saint-Cyran adresse à un de ses principaux disciples, le P. Bourgoing, une véritable profession de fidélité à la politique du défunt : ‟Je lui attribue, disait-il, quasi tout le bien qui est arrivé à notre Royaume et à l’Église de France depuis quelques années, et je pourrais dire encore beaucoup d’autres choses, si je ne voulais réserver cela à un autre temps. C’est ce qui me console dans la plus grande perte et la plus sensible que j’aie jamais faite, et où néanmoins je n’y ai jamais eu d’autres intérêts que celui que Dieu voulait que j’y eusse [2]” ».

L’abbé de Saint-Cyran et le fondateur de l’Oratoire se connaissent depuis longtemps. En septembre 1620, le bras droit de Pierre de Bérulle, Charles de Condren, a présenté Saint-Cyran à ce dernier, et les deux hommes sont devenus des intimes : ils se rendent de nombreux et précieux services, conférant des « vérités les plus importantes de la religion », selon les termes du théologien Antoine Arnauld [3]. Leurs relations sont en particulier devenues très fréquentes « dans les mois mêmes où Bérulle rédigea les Grandeurs de Jésus [4]. Disciple d’abord, puis conseiller, Saint-Cyran assista à la naissance du chef-d’œuvre de l’École française : un témoignage peu suspect atteste que l’auteur se soumit à son jugement [5] ».

Après la disparition du cardinal, écrit Antoine Arnauld, « les principaux de l’Oratoire, n’ont pas oublié les témoignages avantageux que […] Bérulle a rendus tant de fois à sa haute piété et rare suffisance et combien a été étroit le lien d’amitié sainte qui a toujours uni ces grandes âmes [6] ». Et, trois ans plus tard, l’oratorien Jean-Baptiste Gaultier écrit le 27 janvier 1632 à Saint-Cyran : « Je ferai ressentir au confrère Jansénius combien votre recommandation m’est chère. J’honore trop le seul bruit de vos vertus, dans l’estime que j’en ai ouï faire à feu Mgr le cardinal, notre bon père [7] ».

La mort de l’oratorien conduit son ami Saint-Cyran à rédiger deux lettres : l’une est adressée, le 5 octobre 1629, à François Bourgoing, comme on l’a vu, et l’autre à un proche, qui peut être identifié avec Robert Arnauld d’Andilly (1589-1674), l’aîné des enfants d’Antoine Arnauld l’avocat et de Catherine Marion et le frère du théologien Antoine Arnauld et des mères Angélique et Agnès Arnauld, abbesses de Port-Royal. Pour Jean Orcibal, l’identification ne fait pas de doute : la lettre est adressée « à Andilly, 6 octobre 1629 [8] », ce que confirment, tout à la fois « la chaleur de l’amitié entre Saint-Cyran et M. d’Andilly » et « la mention de l’intensité de l’amitié de Bérulle pour M. d’Andilly », comme me l’écrit Denis Donetzkoff [9].

Le texte de cette seconde lettre de Saint-Cyran n’a pas échappé en effet à l’attention de J. Orcibal, dans son ouvrage magistral sur le maître spirituel de Port-Royal, ni à celle de D. Donetzkoff pour la préparation de l’édition très attendue des lettres de l’abbé [10]. Si les relations entre Saint-Cyran et M. d’Andilly sont bien connues, il n’est pas inintéressant de souligner que, dans sa lettre à M. d’Andilly, l’abbé revient sur la mort de l’un de ses proches, Sébastien Bouthillier, évêque d’Aire, ‒ « dont vous me faites mention », écrit-il ‒, disparu prématurément le 17 janvier 1625, avec Saint-Cyran, dit-on, à ses côtés.

Après la première rencontre de Saint-Cyran et de Bérulle, l’oratorien s’est rendu compte que lui et Saint-Cyran sont tous deux des intimes de S. Bouthillier, à qui le supérieur de l’Oratoire écrit de Poitiers : « J’ai fait ici connaissance avec M. l’abbé de Saint-Cyran, que je n’estimais pas être connu de vous [11] ». Et tandis que se développaient les relations entre Bérulle et Saint-Cyran, M. d’Andilly se faisait aussi apprécier du fondateur de l’Oratoire : « M. de Bérulle m’aimait très parfaitement, et avait une entière confiance en moi », écrira-t-il plus tard dans ses Mémoires [12], ce que confirme une lettre de Bérulle à son confrère Claude Bertin : « Une des personnes qui m’est plus conjointe d’amitié particulière et d’obligation plus étroite est M. d’Andilly [13] ». Le fait est avéré : « les plus grands spirituels de l’époque, saint François de Sales et Bérulle, ont eu […] beaucoup d’estime et d’amitié » pour cette âme profondément religieuse [14] ».

Aussi n’est-il pas surprenant que la copie de la lettre de M. de Saint-Cyran, sur la mort de Bérulle, à M. d’Andilly, ait été conservée parmi les papiers de ce dernier, et recopiée dans l’un des nombreux et précieux recueils conservés aujourd’hui à la Bibliothèque de Port-Royal. Le manuscrit coté : P. R. 37, qui provient des collections de l’abbaye de Port-Royal des Champs, contient des éléments très disparates ; il comprend deux grandes parties : d’une part, après des tables de l’interrogatoire des religieuses et des converses, on lit une relation des interrogatoires des religieuses des deux maisons de Port-Royal en 1661, avec une relation de la visite du lieutenant civil à Port-Royal de Paris [15] ; et d’autre part le Journal de l’abbaye de Port-Royal pour l’année 1668 [16]. S’y ajoutent quelques textes supplémentaires : des lettres diverses, un projet de mémoire de Denis Dodart, et un dernier mémoire sur le projet de translation des monastères de Port-Royal de Paris et de Notre-Dame du Lys, ainsi que la copie de la lettre de Saint-Cyran à M. d’Andilly.

Le prix attaché par Port-Royal à cette copie est mis en valeur par le fait qu’elle est de la main de Mlle de Théméricourt, qui a beaucoup contribué à la conservation des manuscrits de l’abbaye des Champs [17]. De sa fine écriture anguleuse, l’ancienne pensionnaire, exclue comme ses jeunes compagnes en 1679 du monastère de la vallée de Chevreuse, a recopié avec minutie et ferveur, n’en doutons pas, la lettre de M. de Saint-Cyran du 6 janvier 1629, qu’elle avait sous les yeux ou dont elle possédait une copie.

En conclusion, comme la lettre de Saint-Cyran au père Bourgoing, celle qu’il adresse à M. d’Andilly est ainsi un témoignage de fidélité et d’attachement de son auteur à la personne et à l’action du fondateur de l’Oratoire, un de « ces personnages, écrit Saint-Cyran, qui naissent seulement de trois en trois siècles, uniques en leur espèce comme des phénix », mais aussi un témoignage des relations étroites qui unissent des personnalités éminentes de l’Église de France.

Lettre de Saint-Cyran à Robert Arnauld d’Andilly

Source du texte

Bibliothèque de Port-Royal, P. R. 37, ff. 435-436.

[Paris [18], 6 octobre 1629].

Depuis trois jours, j’ai eu toujours la volonté de vous écrire ; mais je n’ai jamais pu le faire. Au moment que je recevais la vôtre, j’étais après à écrire à M. de Trie, [depuis évêque d’Angers [19] ], avec dessein de vous écrire ensuite quelque chose de la mort de Mgr le cardinal de Bérulle. La peine que j’ai eu[e] m’a contraint de me hâter d’une telle sorte que j’ai peur qu’il travaillera à lire ma lettre. Je vous supplie de vous contenter d’une copie, que j’ai prié M. d’Arg[uibel [20] ?] d’en tirer en partie, et m’excuser si je ne vous en dis pas davantage.

Il est vrai que l’opinion que vous avez eue qu’il vous aimait avec préférence à tout autre de votre condition, et au-dessus, s’il y en avait à mon sens, est conforme à ce que j’en sais, et que, s’il n’eût été éminent en jugement, comme il était, son affection lui eût faire faire des fautes pour vous le témoigner. Mais ces personnages, qui naissent seulement de trois en trois siècles, uniques en leur espèce comme des phénix, sont comme Dieu, dont ils sont les images, plus excellemment que les rois, égal[ant [21] ] toujours leur puissance à leur connaissance [22].

Pour mon regard, je n’ai fait autre perte que celle qu’un cœur qui est sujet à aimer, et qui est content de cela, peut faire, en perdant son objet. Le reste, n’étant qu’une parcelle du monde, ne peut être en l’esprit de celui qui ne juge de la bonté des miroirs que par la représentation qu’ils font des visages, et qui ne prend de tout le monde que pour un miroir sombre des choses célestes et une partie de cet atome auquel les plus lourds mathématiciens comparent l’univers à l’égal du ciel [23]. L’un est aussi véritable que l’autre, c’est-à-dire que je suis en douleur d’avoir perdu la vue d’un si grand personnage, qui était jugé tel par ceux qui jugent par le dedans et par la lumière de Dieu même, et que je ne le suis pas d’avoir perdu ou la plus grande ou la plus petite chose temporelle que je pouvais prétendre de lui.

Jugez par là de quelle façon je vous aime, et si je n’ai pas du sentiment de ce que vous vivez encore comme la table sacrée, où j’ai recours après ce double naufrage, dont vous me faites mention, me renouvelant, dans cette perte, celle que j’ai faite de feu M. d’Aire [24]. Aimez-moi seulement, je vous en supplie, et croyez-moi que cela seul est capable de me guérir de la double plaie qu’une affection provenante [25] de charité m’a fait[e] dans le cœur en lisant votre lettre.

Notes

[1] Les origines du jansénisme. II. Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran et son temps (1581-1638), Louvain-Paris, Vrin, 1947, t. II, p. 494.

[2] Lettre à François Bourgoing, adressée « de Paris, ce 5 octobre 1629 », citée dans les Lettres chrétiennes et spirituelles de l’abbé de Saint-Cyran, p. p. Robert Arnauld d’Andilly, Paris, 1645-1647, t. I. p. 445-448 ; Œuvres chrétiennes et spirituelles de Messire Jean Du Verger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, nouvelle édition, Lyon, Thomas Amaulry, 1675-1679, t. I, p. 435-438.

[3] Apologie pour M. de Saint-Cyran, IVe partie, dans les Œuvres, d’Arnauld, Paris-Lausanne, Sigismond d’Arnay, 1779, t. XXIX, p. 367.

[4] Discours de l’Estat et des Grandeurs de Jésus, par l’union ineffable de la Divinité avec l’Humanité, et de la dépendance et servitude qui lui est duë, et à sa Très Saincte Mère, en suite de cet Estat admirable. Dediez au Roi par le P. Pierre de Bérulle…, Paris, Antoine Estienne, 1623.

[5] J. Orcibal, Les origines du jansénisme, op. cit., t. II, p. 259 ; l’auteur renvoie là, dans sa note 3, à un « Mémoire de Guillaume Gibieuf », Bibl. de l’Arsenal, ms. 2009, f° 22 : Bérulle « lui témoigna ces pensées divines et ces admirables lumières dont il a enrichi l’Église et il en voulut savoir son avis et avoir son approbation ».

[6] L’innocence et la vérité défendues contre les calomnies et les faussetez ont employées en divers libelles… [1652], Œuvres, ibid., t. XXX, p. 200).

[7] Lettre rapportée dans l’ouvrage publié sous le nom du sieur de Préville [François Pinthereau, jésuite], Le progrez du janssenisme descouvert à Mgr le Chancelier, Avignon, 1655, in-4°, p. 102. Le « confrère Jansénius » est un oratorien, prénommé Jean.

[8] Les origines du jansénisme, t. II, p. 495, n. 1 ; voir aussi p. 230, n. 4 (citation d’une phrase de la lettre du 6 janvier 1629).

[9] Je le remercie très vivement pour l’aide précieuse qu’il m’a apportée dans la mise au point du présent article, ainsi que Fabien Vandermarcq, conservateur de la Bibliothèque de Port-Royal.

[10] Voir sa thèse d’habilitation à diriger des recherches, Paris-Sorbonne, 2002, lettre 34, t. I, p. 60, et son ouvrage : Saint-Cyran épistolier. Un maître spirituel au Grand Siècle, Paris, Nolin, coll. Univers Port-Royal, 2012.

[11] Extrait cité par J. Orcibal, Les origines du jansénisme, op. cit., t. II, p. 249, n. 4.

[12] R. Arnauld d’Andilly, Mémoires, éd. Régine Pouzet, Paris, Honoré Champion, 2008, p. 206.

[13] Bérulle, Correspondance, éd. Jean Dagens, Paris-Louvain, 1927-1929, t. II, p. 200 (lettre du 15 février 1621).

[14] J. Orcibal, ibid., t. II, p. 230.

[15] Bibl. de Port-Royal, P. R. 37, ff. 1-428 : de nombreuses pages sont de la main même de Mlle de Théméricourt

[16] Aux ff. 449-497 ; entre les deux parties, aux ff. 429-448, les différents textes sont recopiés par Mlle de Théméricourt.

[17] Sur Marie-Scolastique Le Sesne de Ménilles de Théméricourt (1671-1745), voir Cécile Gazier, Histoire de la Société et de la Bibliothèque de Port-Royal, avec un avant-propos de Louis Cognet, Paris, 1966, (brochure de 47 pages), p. 18-20, et Ellen Weaver-Laporte, Mademoiselle de Joncoux. Polémique janséniste à la veille de la bulle Unigenitus, Paris, éd. du Cerf, 2002, passim.

[18] La présente lettre est sans doute écrite à Paris, comme celle que Saint-Cyran envoie le 5 octobre à Bourgoing (J. Orcibal, Les origines du jansénisme, t. III, p. 212).

[19] Dans la copie, cette addition figure entre parenthèses. Saint-Cyran désigne par là Henri Arnauld (1597-1692), évêque d’Angers : sixième enfant d’Antoine Arnauld et de Catherine Marion, il est ordonné prêtre en 1624. Nommé évêque d’Angers ‒ il est sacré dans l’église de Port-Royal de Paris le 29 juin 1650 ‒, il le restera jusqu’à sa mort. (La remarque entre […] est sans doute une addition de Mlle de Théméricourt).

[20] Il s’agit sans doute de Bernard (?) d’Arguibel, fils d’une sœur de Saint-Cyran ; étudiant dans un collège de philosophie de Louvain, il y fait la connaissance de Cornélius Jansénius, qui vantera ses grandes qualités ; il vit aux côtés de son oncle Saint-Cyran ; il meurt, jeune, de phtisie, en mai 1631.

[21] La copiste semble avoir écrit : « égalent ».

[22] « Nulle satire, commente Jean Orcibal, ne pouvait paraître plus cruelle à l’orgueil de Richelieu », Les origines du jansénisme, t. II, p. 494-495.

[23] Mot mis dans la marge à la place de « siècle », barré, peut-être précédé d’un « pr[ésent ?]. 

[24] M. d’Aire est Sébastien Bouthillier (1580-1625), prieur commendataire de La Cochère, nommé évêque d’Aire-sur-Adour en 1626. Membre de la grande famille des Bouhillier ou Le Bouthillier, il fut mis en relation très tôt avec l’abbé de Saint-Cyran par l’évêque de Poitiers, Henri-Louis Chasteigner d’Abain de La Rocheposay ; il mit lui-même en relation Saint-Cyran avec M. d’Andilly, et de là avec la famille Arnauld et Port-Royal. Sébastien Bouthillier est le frère de Victor Bouthillier (1597-1670), oratorien, archevêque de Tours de 1641 à sa mort.

[25] C’est-à-dire « résultant, découlant, émanant ».


Pour citer l'article :

Edition par Jean Lesaulnier, « Lettre inédite de l’abbé de Saint-Cyran à M. d’Andilly, sur la mort de Bérulle (6 octobre 1629) ».
Publications électroniques de Port-Royal, section des Série 2015.

URL: http://melancholia.fr/biblio/?Lettre-inedite-de-l-abbe-de-Saint.html

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