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Yves Le Blanc

De Port-Royal des Champs à Saint-Himer en pays d’Auge : Jean Hamon et Jean Racine

 

Résumé


Le présent article a été publié dans la revue normande : Le Pays d’Auge, en 1988. Il a été composé au moment de la commémoration du troisième centenaire de la mort de Jean Hamon, décédé à Port-Royal des Champs le 22 février 1687. Il reprend une communication présentée par Yves Le Blanc au colloque organisé par la Société des Amis de Port-Royal et tenu à Saint-Lambert-des-Bois, près de Port-Royal des Champs, les 10 et 11 octobre 1986. Cette communication ne put être publiée dans les Actes du colloque, parus dans la revue de la Société, les Chroniques de Port-Royal, 36, 1987, 152 p. : « Monsieur Hamon), Médecin, Écrivain et Solitaire (1618-1687) », avec, en couverture, la reproduction photographique d’un tableau représentant Jean Hamon, École française fin XVIIe siècle, Université René-Descartes-Paris V. Les additions à l’article d’Y. Le Blanc, indiquées ici entre […], sont de Jean Lesaulnier, qui a saisi et complété le texte.



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Le 15 janvier 1941, paraissait dans l’Ouest-Éclair, devenu Ouest-France, un article intitulé : « Racine est-il venu à Saint-Himer ? »

Singulière question, difficile à prendre au sérieux ! On peut cependant s’expliquer comment son auteur [1] a pu la formuler, sans friser le ridicule. Au cours d’une de ses promenades, ce journaliste a pris contact avec le curé de la paroisse de cette époque, l’abbé Surirey [2], attentif à une masse de documents et de souvenirs, que lui avaient transmise ses prédécesseurs, et qu’il passera à son successeur, l’abbé Flambard [3]. Le visiteur apprit ainsi, entre autres choses, l’existence d’un manuscrit important [4], consacré à l’histoire de la dernière persécution de Port-Royal et de la destruction du fameux monastère. Il en tourna les pages et, guidé par le pasteur, il prit connaissance d’un passage qui a retenu l’attention de tous ses lecteurs. Il y a vu le nom de Racine associé à celui de M. Hamon, le médecin de Port-Royal. Rien là, semble-t-il, de bien original : on sait que le solitaire a joué un rôle dans la formation du jeune Racine aux Granges de Port-Royal, mais le jumelage est ici surprenant puisqu’il s’agit de leurs deux corps après décès.

On verra donc que si Racine n’est pas venu à Saint-Himer, il est cependant à l’origine d’une histoire qui a intéressé Saint-Himer, et qui n’a peut-être pas dit son dernier mot, si les bonnes volontés s’en mêlent… Racine, après une longue et douloureuse maladie, mourut le 21 avril 1699 à l’âge de cinquante neuf ans [5]. Dans son épreuve l’avait soutenu, de sa présence et de son amitié, Germain Vuillart (1639-1715), simple laïc, ancien secrétaire de l’abbé de Haute-Fontaine [6]. En exploitant la correspondance de ce dernier, Sainte-Beuve a pu reconstituer les derniers mois de la vie de Racine [7].

Le jour même du décès du poète, Vuillart écrivait : « C’est du cabinet de M. Racine que j’ai l’honneur d’accuser réception de votre lettre du 14 avril, et que j’ai, Monsieur, la douleur de vous écrire qu’au bout de quarante-cinq jours d’une patience très exemplaire Dieu nous l’a ôté ce matin entre 3 et 4 [heures]. Nous l’allons porter à [l’église] Saint-Sulpice [8]. Il y sera en dépôt cette nuit. Demain il sera transporté à Port-Royal des Champs, où il a prié la maison de lui accorder la sépulture aux pieds de M. Hamon dans le cimetière, quoiqu’il se soit rendu indigne, dit-il dans un acte olographe fait exprès pour cet article, qu’on lui accordât cette grâce après sa vie scandaleuse et le peu de profit qu’il avait fait de l’excellente éducation qu’il avait reçue dans la maison de Port-Royal. Le roi a eu la bonté de donner cet agrément sur ce point » [9]. La formule « aux pieds de M. Hamon » parut heureuse : elle se répandit dans le tout-Paris religieux. Sa concision provoquait l’admiration, tout en réveillant de nombreux souvenirs : on est loin de la querelle des Imaginaires ˗ loin des méchancetés distillées contre la maison qui l’avait élevé [10]. Quel changement ! Quel geste d’humilité ! Quel acte de contrition ! Bien des gens rejoignaient Guilbert, qui dira dans ses Mémoires : « Les pieds de M. Hamon lui parurent la situation convenable à un pénitent […] ; ce testament est une espèce de réparation faite à ce monastère » [11]. Le succès de l’expression fameuse « aux pieds de M. Hamon » s’est prolongé jusqu’à nos jours, jusque sous la plume de spécialistes… : or il est injuste de l’attribuer à Racine. En effet, dans un post-scriptum de la lettre du 21 avril 1699 à Louis de Préfontaine, l’ami Vuillart revient sur le « testament de mort », et le cite intégralement, assurant que les termes sont à jamais gravés dans sa mémoire : « Je désire qu’après ma mort mon corps soit porté à Port-Royal des Champs et qu’il y soit inhumé dans le cimetière, au pied de la fosse de M. Hamon » [12]. Précision fort différente de la précédente : « aux pieds de M. Hamon » ! Il faut se souvenir que le groupe de mots « au pied » change de nature et de sens, selon qu’il est employé au singulier ou au pluriel. Dans le premier cas, il équivaut à : « au bas de, en dessous de » ; dans le second, il désigne en général les membres inférieurs du corps humain. Donc Racine désire que sa fosse soit creusée dans le prolongement même de celle de M. Hamon : donc un geste de reconnaissance et peut-être d’affection à l’égard de l’un de ses anciens maîtres : le seul d’ailleurs qui soit inhumé dans ce cimetière.

Quant aux esprits chagrins qui se plaisent à évoquer les douloureux souvenirs d’un lointain passé, ils perdent leur temps. Aidé par ses amis, parmi lesquels Boileau, Racine est réconcilié avec Port-Royal depuis 1677 [13]. Durant vingt ans, il n’a pas cessé de rendre service à ces Messieurs et à la communauté des religieuses. Un jour de détresse il a dit à [un proche de] Vuillart : « [Il disait confidemment à un ami de qui je le tiens :] ‟Je ne me soucierais pas d’être disgracié et de faire la culbute (ce fut son terme), pourvu que Port-Royal fût remis sur pied et refleurît de nouveau” » [14]. Enfin, quelques jours avant sa mort, l’historiographe de Louis XIV a remis à son ami, le médecin Denis Dodart un précieux manuscrit dont il était l’auteur, et dont personne ne connaissait l’existence [et qui semble bien être] : l’Abrégé de l’histoire de Port-Royal, qui compensait largement le scandale de ses lettres de jeunesse [15].

C’était une justice à rendre à Racine que de citer la teneur exacte de son testament.

Il a donc désiré être inhumé « dans le cimetière ». Le monastère en possédait [deux] : l’un à l’intérieur du couvent, réservé aux religieuses [16], l’autre dit du « dehors », destiné, en principe aux domestiques [17]. Pendant plusieurs siècles, celui-ci a rempli son rôle sans difficultés. Mais du jour où les Solitaires s’installèrent aux Granges (1642), ils devinrent des clients tout désignés pour y prendre place, le moment venu, d’autant mieux que, souvent, ils remplissaient des travaux de domestiques. Peu à peu les places se firent rares. En 1652, la mère Angélique Arnauld, pour lutter contre les infiltrations provenant de l’étang proche de l’église, fit rehausser le niveau de celle-ci d’environ douze toises ; le cimetière profita, lui aussi, de cette surélévation qui lui redonnait des emplacements. Mais aux vrais domestiques et aux Solitaires s’ajouta bientôt une nouvelle clientèle. Les amis de Port-Royal, pour prouver leur attachement au monastère, lui léguèrent volontiers, qui son cœur, qui son corps entier. Les cœurs rejoignaient facilement la chapelle des Reliques, mais l’inhumation des corps allait poser des problèmes [18].

C’est que ce cimetière du dehors était de dimensions réduites, rien qu’une étroite bande de terrain, limitée d’un côté par le mur de l’église, dont il longeait le bas-côté, dit de Saint-Laurent, et de l’autre par un mur qui le séparait de la grande cour d’entrée, pour venir buter contre la croisée septentrionale, qui abritait la chapelle de Saint-Laurent, réservée aux pieux laïcs. Sorte de ruban, qui avait comme longueur à peu près celle de la nef, quand l’église, d’un bout à l’autre, atteignait cinquante-cinq mètres [19].

Roquette passe sous silence les préliminaires de l’inhumation de Racine : dépouille transportée en l’église Saint-Sulpice, sa paroisse, autorisation de déplacement accordée par le roi ; départ, le 22 au soir, du cortège de la famille et des amis pour Port-Royal des Champs, où l’on arrive au cours de la nuit. Dès le petit matin, on passe à l’action, c’est-à-dire que l’on fait l’impossible pour enterrer Racine selon son prétendu désir, aux pieds de M. Hamon. Rien, semble-t-il, n’avait été préparé. On cherche et on trouve la fosse du médecin, recouverte d’une dalle où était gravée en latin son épitaphe, due à la plume de son ami Denis Dodart. Alors, à la consternation générale, on comprend qu’il est impossible de creuser une fosse à l’endroit prévu. L’incident, d’ailleurs, est consigné dans le Supplément au Nécrologe de Port-Royal [20]. « Racine, lit-on à la p. 576, fut enterré non en-dessous de M. Hamon, mais au-dessus ». Ces deux localisations sont à comprendre non en profondeur, mais en surface. Pourquoi ce changement ? « Parce qu’il ne se trouva pas de place au-dessous ». En 1687, on a dû facilement trouver un endroit pour accueillir la dépouille de M. Hamon ? Rien n’est moins sûr ! Si l’on en croit l’abbé de Roquette ! Il a consacré tout un chapitre de son Histoire abrégée à l’horrible drame des exhumations, et, au passage, complétant l’affirmation du Supplément au Nécrologe de Port-Royal, il explique pourquoi il fallut renoncer à exécuter la volonté de Racine. « C’est que, dit-il, les pieds de M. Hamon étaient posés contre un pilier en dehors de l’église » [21]. Quelle surprise ! Ainsi, depuis douze ans, M. Hamon dormait, le visage tourné vers l’église et les pieds bloqués contre un des piliers supportant une des arcades extérieures !

Ce Supplément au Nécrologe a expliqué la décision qui fut prise. Faute de pouvoir obéir à la lettre qu’on avait prêtée au testament, on se rallia à son esprit, qui répondait au vrai désir de Racine. Par bonheur, un lambeau de terrain inoccupé, en arrière de la tête de M. Hamon, s’offrait aux travailleurs qui, avec une pieuse ardeur, jouèrent de la pioche et de la pelle. On veillerait à ce que la tête de Racine soit toute proche de celle de M. Hamon. Qu’eût-il désiré de plus ? Mais deuxième incident : le cercueil en plomb de M. Racine se refuse à prendre place dans la fosse que l’on vient de creuser ; le petit terrain libre n’a pas la longueur voulue et une autre fosse interdit que l’on gagne les quarante centimètres qui manquent. On prit alors la seule décision possible : abattre la cloison de terre qui séparait la fosse de Racine de celle de M. Hamon, puis dégager le haut du corps du Solitaire, sans doute inhumé à même la terre et enfin détacher sa tête et permettre ainsi de faire place au cercueil de Racine. Maître et disciple se trouvaient ainsi jumelés. Racine n’était pas enterré sous les pieds de M. Hamon, pas davantage sous sa tête disparue, mais à peu de chose près sous son cœur ; il était comblé au-delà de ses désirs.

Le prieur de Saint-Himer n’est pas entré dans les détails de cette scène ainsi reconstituée. Il se contente de noter laconiquement : « Comme il n’y avait pas assez de distance, on détacha la tête pour enterrer au-dessus M. Racine ». Le 24 avril 1699, Germain Vuillart, spectateur quelque peu responsable de ces péripéties, se contente d’écrire à Louis de Préfontaine : « Enfin, voilà mon cher ami, M. Racine, au lieu du repos qu’il a choisi ! » [22]. Sans doute, mais non sans provoquer une surprenante réduction de corps, au détriment de M. Hamon !

Quel a été le sort de cette tête ? Roquette répond lui-même : « Elle fut placée, écrit-il, dans un autre endroit du cimetière… Mais, dans le temps de l’exhumation [23], un bon laïc, nommé Chicanneau [24], qui savait où était cette partie précieuse du corps d’un si saint homme, alla demander à M. le cardinal de Noailles, [archevêque de Paris], la permission de l’emporter : l’ayant ainsi obtenue, il alla faire confidence de son secret à l’abbé Vion, diacre du diocèse de Rouen ; celui-ci, qui était fort curieux et très avide des reliques de Port-Royal, déterra la tête de M. Hamon et l’enleva ainsi à son ami. M. Vion étant mort vers le milieu de 1730, un ecclésiastique de la ville de Rouen, nommé M. Irrebert, « habitué » sur la paroisse Saint-Jean, en est resté possesseur [25]. M. Irrebert m’a remis avant sa mort toutes les reliques que M. Vion avait en sa possession, dont la tête de M. Hamon fait partie, et je l’ai mise dans un tombeau que j’ai fait faire au prieuré de Saint-Himer » [26]. Plus jamais il n’y fit allusion, et l’on n’en a jamais, jusqu’à ce jour, retrouvé trace.

On imagine aisément les questions que le journaliste [de l’Ouest-Éclair] posa au curé de Saint-Himer. Faute de rappeler les réponses, il termine son article par un souvenir que lui rapporte l’abbé Surirey : « Lorsqu’on refit le paysage actuel de l’église, un de mes vieux paroissiens, M. Fulgence Perrée [27], a vu, dans une espèce de crypte, sous les cloches, des urnes qui devaient être des reliquaires ». Et le visiteur de conclure : « Il n’a pas été possible de faire, par la suite, des fouilles qui eussent éclairé cette opinion. Il faudrait que les Beaux-Arts, puisque l’église du prieuré est classé monument historique, fassent des recherches, qui, sans nul doute, seraient couronnées de succès. »

POST-SCRIPTUM

Cet article de l’Ouest-Éclair avait l’avantage de signaler un autre détail intéressant concernant l’église de Saint-Himer et son sous-sol. Beaucoup d’autres, avant et après celui-là, s’inspirant à la même source, c’est-à-dire du recueil des Mémoires de Roquette, ont été contraints de se répéter sans rien ajouter de nouveau. On pense que le premier compte-rendu fut inséré dans les premières livraisons de la jeune revue Baiocana (1909-1910) ; le présentateur garde l’anonymat ; c’était sans doute l’abbé Milon. L’on voit avec plaisir que c’est un des pasteurs de Saint-Himer qui a servi d’intermédiaire comme le prouvent les premières lignes : « M. le curé de Saint-Himer [28] a bien voulu nous communiquer un bel in-folio de 794 pages, pour la plupart manuscrites, qui fournit d’utiles renseignements sur le prieuré et la paroisse de Saint-Himer au XVIIIe siècle ». Titre discret : « Le Petit Port-Royal au Pays d’Auge ». Unique intention de l’auteur : « retranscrire quelques scènes ».

Plus ambitieux, P. Lepaysant rédigea en 1926 un opuscule intitulé : Le Port-Royal de Normandie [29], dans lequel il accompagne Roquette de sa naissance à sa mort, avec des extraits des Mémoires judicieusement choisis. Enfin le docteur Jean Bureau lui-même, en dépit de sa plume alerte, n’a pas pu, dans sa plaquette de l’Année des Abbayes Normandes, renouveler le sujet ; du moins il l’éclaire par la finesse évocatrice de ses dessins.

Si, comme on l’a vu, l’abbé Surirey accueillait volontiers quelques fervents d’histoire locale religieuse, son successeur, l’abbé Flambard alla jusqu’à consacrer le rez-de-chaussée de son presbytère à une exposition permanente d’un ensemble de portraits, de tableaux, d’estampes, de livres anciens et récents concernant le mouvement janséniste, au point que Roquette s’y trouvait quelque peu écrasé par son prestigieux entourage. Mais un émouvant « livre d’or » a recueilli de juillet 1953 à janvier 1975 des appréciations de nombreux visiteurs.

Ainsi, le 29 septembre 1963, un groupe de la Société des Amis de Port-Royal est venu de Paris retrouver au vallon de Saint-Himer quelques effluves de la vallée de Chevreuse qui leur est si familière. Ils étaient accompagnés de leur président d’alors, M. Bernard Dorival [30], et ce fut Henri Pellerin et l’abbé Flambard qui les accueillirent. Ils n’ont pas été choqués par le surnom, en apparence, de « Petit Port-Royal », d’autant moins qu’on leur en avait expliqué l’origine. Lors d’une des premières rencontres de Roquette à Lisieux avec son évêque, Mgr de Brancas, ce dernier, dans un mouvement de colère s’écria : « J’apprends, Monsieur, que vous voulez faire un petit Port-Royal dans votre prieuré ; je ne souffrirai ni de grand ni de petit Port-Royal dans mon diocèse ! » Roquette, avec, à coup sûr, un vif plaisir, a retranscrit dans ses Mémoires cette précieuse citation, considérée par lui comme un éloge. 18. On assure que Roquette a voulu, lors des restaurations de l’église du prieuré, imiter celui de Port-Royal des Champs. Peut-être ? Encore que ce modèle de clocher se retrouve ailleurs en Normandie. On n’a pas souligné d’autres rapprochements curieux. Ainsi les deux églises ont souffert d’inondations constantes provoquées par des eaux voisines si bien que l’humidité les rendait dangereuses. Or on recourut au même procédé pour les assécher et les assainir. En 1652 la mère Angélique Arnauld, nous l’avons vu à propos du cimetière de dehors, avait fait relever de trois à quatre mètres le sol de son église. Quand, en 1876, le curé de Saint-Himer, l’abbé Gimer, voulut restaurer son église, il rappela à ses ouailles que le sol de l’édifice avait été rehaussé à plusieurs reprises au cours des temps. En 1844, le duc de Luynes fit creuser, à Port-Royal des Champs, le sol où s’élevait jadis l’église du monastère, de manière à retrouver le niveau antérieur à 1652, mettant ainsi à jour la base des anciens piliers. En 1876, l’abbé Gimer entreprit lui aussi des terrassements très importants pour retrouver le niveau de son église antérieurs aux surélévations, et lui aussi dégagea la base des piliers. Enfin les deux églises auront connu une triste épreuve : les exhumations, celles, sacrilèges, de Port-Royal, et celles, inévitables, de Saint-Himer. Mais celles de Saint-Himer n’ont pas eu un Saint-Lambert [31] et son pieux refuge pour accueillir les restes possibles de tout un passé [32], pas même la pierre tombale de Roquette, inhumé « sous les cloches » [33].Quel a été le sort de tous ces déblais ? Ils sont peut-être sous la prairie qui s’étend devant la façade du prieuré [34].

Du fait sans doute de ces similitudes, la sympathie du grand Port-Royal pour le petit Port-Royal est indéniable. Pas de réunion des membres de la Société [des Amis de Port-Royal] sans qu’on entende, soit de son actuel président, M. Jean Mesnard, soit de sa secrétaire générale, Mme Thérèse Picquenard, conservateur du Musée national des Granges de Port-Royal, soit d’un ancien pèlerin de 1963 : « Quelles nouvelles de Saint-Himer ? Quand y retournerons-nous ? »

On aimerait pouvoir répondre : « Bientôt ». Mais est¬-ce tellement chimérique ? Un ancien sous-préfet de Lisieux, lors d’une réunion de travail, a expliqué que le prieuré serait, dans un certain avenir, libéré des pensionnaires âgés qu’il abrite pour le moment ; on en ferait alors un centre culturel où, d’une part, seraient regroupées les toiles du colonel Langlois, et où, d’autre part, on organiserait une exposition de souvenirs du jansénisme, rappelant la mémoire de l’abbé de Roquette, ancien prieur. Donc l’avenir est assuré. Le présent est en gestation. Le décès de l’abbé Flambard, en juin 1976, le changement de pasteur, la nécessité de moderniser un presbytère très ancien ont entraîné la disparition de l’exposition permanente, bien connue et admirée. Mais la plupart de ses éléments ont été sauvegardés ˗ ceux qui appartenaient à la cure sont aux mains de la mairie ˗ les apports privés ont rejoint leurs propriétaires. Bien que moins riche que la précédente, une nouvelle exposition peut être organisée, avec vitrines, tableaux, estampes, brochures, livres anciens et récents. Il ne manque qu’un local. Il faudrait que la Providence nous fournisse, à titre provisoire, à proximité du prieuré, une pièce assez grande et bien éclairée. L’ancien « livre d’or » serait remplacé par un nouveau, qui sera vite enrichi de nombreuses signatures.

En marge de cette initiative, il faut provoquer un classement de toutes les archives concernant l’ancien prieuré. Avec leur aide, il sera sans doute possible d’éclairer certains problèmes restés dans l’ombre, par exemple la responsabilité de l’abbé Gimer dans les exhumations ; ou encore la valeur du témoignage du jeune Fulgence Perrée ; d’où la nécessité de fouilles sérieuses. Pourquoi ne pas rêver que l’abbé de Grieu [35], dernier prieur de Saint-Himer, a pu glisser dans la fosse de son maître et ami, un reliquaire contenant la tête de M. Hamon [36] ?

Notes

[1] Serge Rothacker.

[2] Né en 1879, il fut curé de Saint-Himer de 1910 à sa mort en 1949. [On écrit aujourd’hui plus couramment : « Saint-Hymer ». Nous avons maintenu l’orthographe préférée de l’abbé Leblanc].

[3] Né en 1912, il fut curé de Saint-Himer pendant trente-trois ans et mourut en 1976.

[4] Manuscrit intitulé : Histoire abrégée de la dernière persécution de Port-Royal, et daté de 1731. Il en existe un autre, daté de 1730, à la Bibliothèque de la Société de Port-Royal [sous la cote : LP 522 ms.]. Une édition en est donnée en 1750, 3 vol. in-12, édition royale, anonyme. Le nom de l’auteur a été révélé par Le Pays d’Auge de décembre 1973. C’est Henri de Roquette, clerc tonsuré, prieur de Saint-Himer (1699-1783). [Le manuscrit autographe de Roquette fut longtemps conservé au presbytère de Saint-Himer ; il a été déposé aux Archives départementales du Calvados, à Caen].

[5] [Il était né le 22 décembre 1639 à La Ferté-Milon].

[6] De son nom de famille Guillaume Le Roy, né à Caen en 1610 [et mort en 1684].

[7] En deux articles parus d’abord dans Le Constitutionnel, avril 1866, puis joints à son Port-Royal, éd. Maxime Leroy, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1953, 3 vol., t. III, p. 775-795 ; [éd. Philippe Sellier, Paris, R. Laffont, coll. Bouquins, 2004, t. II, p. 503-520].

[8] [Paroisse de Racine au moment de sa mort : il demeurait alors rue des Marais. Sur son testament, voir plus bas la n. 13].

[9] Lettres de Germain Vuillart, éd. Ruth Clark, Genève, Droz, 1951, p. 215-216. En attendant que paraisse le numéro des Chroniques de Port-Royal, fruit du colloque que la Société des Amis de Port-Royal a organisé en souvenir du troisième centenaire (1687) de la mort du fameux médecin du monastère [voir plus haut la n. 1], il est bon de consulter les études documentées que lui a consacrées le docteur Bureau dans Le Pays d’Auge (revue).

[10] Voir Raymond Picard¸ La carrière de Racine, Paris, Gallimard, 1961 ; [Georges Forestier, Jean Racine, Paris, Gallimard, 2006].

[11] Pierre Guilbert, Mémoires historiques et chronologiques sur l’Abbaye de Port-Royal des Champs, Utrecht, 1755-1756, 7 vol., t. III, p. 282.

[12] [Voir la reproduction photographique du testament de Racine (10 octobre 1698) dans l’ouvrage de Louis Vaunois, L’enfance et la jeunesse de Racine, Paris, Del Duca, 1964, Iconographie racinienne, p. 45].

[13] Sainte-Beuve évoque la scène où deux grands cœurs renouèrent amitié. « En entrant dans la chambre où il y avait du monde, et où il n’était pas attendu, Racine se jeta aux pieds d’Arnauld, qui, en retour et tout confus, se jeta lui-même à ses pieds ; tous deux en cette posture s’embrassèrent ».

[14] Cité par Sainte-Beuve, [Port-Royal, éd. P. Sellier, t. II, p. 513 : voir Lettres de Germain Vuillart, éd. citée, p. 219 : lettre du 30 avril 1699 ; il s’agit d’une allusion à l’attente de Racine et de la communauté de Port-Royal des Champs désireux de rétablir le noviciat des religieuses, fermé depuis 1679 et jamais réouvert]. On n’est pas contraint d’imiter le dédain de Jean Pommier, Aspects de Racine, Paris, Nizet, 1966, p. 167, devant cette parole courageuse.

[15] Voir l’Abrégé de l’histoire de Port-Royal, éd. A. Gazier, Paris, 1908, [et nombreuses autres éditions, dont celle que nous publions aux éditions Champion, Paris, 2012]. La première partie parut en 1742, [la seconde, avec la première, en 1767].

[16] M. Claude Grenet, qui avait été leur supérieur pendant trente-huit ans, eût le privilège d’y être enterré « au pied des marches de la croix » [en 1684].

[17] Il faut savoir gré à l’abbé de Roquette d’avoir terminé son Histoire de la dernière persécution par un chapitre consacré à un petit groupe de domestiques, présents dans le monastère lors de la dispersion des religieuses en 1709. Ainsi, après avoir évoqué la piété et le dévouement de frère Rose, il ajoute : « Quand on exhuma les corps, on retrouva le sien tout entier, sans corruption, après plus de quinze ou dix-huit ans qu’il était enterré, proche de M. Hamon » (p. 368).

[18] Ont reçu l’hospitalité de ce cimetière, en 1684, Louis Isaac Le Maistre de Sacy et son cousin Charles-Henry Arnauld de Luzancy ; en 1686, la famille Le Couturier, les deux époux et leur enfant ; en 1690, Claude de Sainte-Marthe et Louis-Sébastien de Pontchâteau ; en 1698, Sébastien Le Nain de Tillemont ; en 1699, le chevalier de Coislin. D’autres encore de moindre renom. Il semble que le dernier bénéficiaire de cette grâce fut le fameux avocat Jean Issali, en 1707, deux ans avant la dispersion des religieuses.

[19] La vue de l’abbaye […] permet d’imaginer l’étroitesse de ce cimetière où l’on distingue les piliers des arcs-boutants, une croix au centre, et les degrés qui permettent d’y atteindre après exhaussement.

[20] L’ouvrage a été publié, sans indication de lieu, en 1735, non par Marc-Claude Guénin, [1730-1807], mais par Charles-Hugues Le Febvre de Saint-Marc (1698-1769), p. 576.

[21] Roquette est le seul à donner cette précision. En revanche, dans son rappel des exhumations, il suit de très près l’avertissement du 4 janvier 1713, qui précède le 3e Livre des Gémissements de son ami, l’abbé Jean-Baptite Le Sesne de Ménilles d’Étemare (1683-1714).

[22] Lettres, op. cit., p. 216. [Le corps de Racine fut transféré, après la destruction de l’abbaye de Port-Royal des Champs, le 2 décembre 1711, à la demande de son épouse, dans l’église de Saint-Étienne-du-Mont, à Paris, non loin du corps de Pascal, qui y repose depuis le 21 août 1662, voir Racine, Abrégé de l’histoire de Port-Royal, éd. J. Lesaulnier, Paris, Champion, 2012, p. 362-365].

[23] En 1711-1712, donc une dizaine d’années après l’inhumation de Racine.

[24] [Peut-être de la famille de Marie-Thérèse Chicanneau (1668-15 décembre 1718), ancienne pensionnaire de l’abbaye de Port-Royal des Champs : elle y demeura sans prendre l’habit. Elle mourut à Paris et fut inhumée dans sa paroisse, en l’église Saint-Roch, voir Dictionnaire de Port-Royal, dir. Jean Lesaulnier et Antony Mckenna, Paris, Champion, 2004, p. 266].

[25] [Il s’agit sans doute de ce ‟prêtre appelant” dont parlent les Nouvelles Ecclésiastiques du 2 juillet 1760].

[26] Parenthèse ajoutée au texte original : les archives du presbytère signalent que ces reliques ont été apportées de Rouen au début du mois d’août 1756. [Ce ‟M. Vion, diacre de Rouen” est celui-là qui sera l’un des acteurs du transfert des restes de Racine en 1711 dans l’église de Saint-Étienne-du-Mont, comme l’atteste le Journal parisien d’Antoine Galland, éd. H. Omont, Paris, 1919, p. 108 : « Jeudi 10 décembre [1711]. J’ai appris de M. Vion, ecclésiastique du diocèse de Lyon [sic],qu’à la sollicitation de Mlle Issali, et avec la permission de M. le cardinal de Naoilles, il était allé, il y avait quelques jours, à Port-Royal des Champs, faire exhumer le corps de M. [Antoine] Le Maistre, le fameux avocat, de M. Le Maistre de Sacy, son frère, et de M. Racine, pour les faire transporter et apporter à Paris, pour y être inhumés dans l’église de Saint-Étienne-du-Mont, ce qu’il avait exécuté »].

[27] L’adjoint actuel de Saint-Himer, M. Jean Perrée, est le petit-fils de ce « vieux paroissien » qui devait avoir alors, c’est-à-dire en 1876, dix-sept ans.

[28] À cette époque, c’était l’abbé Brière, qui occupa la cure de 1904 à 1910. Ces précisions concernant le clergé de Bayeux ont été aimablement fournies par M. le chanoine Guiot, archiviste du diocèse.

[29] Réduction d’un travail beaucoup plus important qui n’a pas été réédité. [Il a été publié sous le titre : Le Port-Royal de Normandie. Saint-Himer-en-Auge et son prieur : Henri de Roquette (1699-1789), Paris, J. Peyronnet, 1926 , 63 p.].

[30] [Sur cet ancien président de la Société des Amis de Port-Royal, voir la notice de Thérèse Picquenard, « Bernard Dorival (1914-2003) », Chroniques de Port-Royal, 53, 2004, p. 381-388].

[31] [À la destruction de l’abbaye de Port-Royal des Champs en 1711, un grand nombre de corps enterrés dans le monastère furent exhumés et placés dans le cimetière de la paroisse voisine de Saint-Lambert-des-Bois, où ils reposent toujours].

[32] À qui veut connaître le lointain passé du prieuré, est indispensable le Cartulaire de Saint-Himer, par l’abbé Bréard (1908), qui a su exploiter le manuscrit 2.097 des Nouvelles Acquisitions latines de la Bibliothèque Nationale, constitué par l’abbé de Roquette.

[33] Précision donnée par l’abbé Piel dans ses Insinuations Ecclésiastiques du diocèse de Lisieux.

[34] Il y a environ vingt ans, un promeneur, justement en bordure de cette prairie, aperçut un morceau de marbre blanc, dont une pointe émergeait de la terre. Il put l’en retirer : c’était un élément de pierre tombale, avec le nom du défunt : Chabanacy de Marnas, dont Roquette parle à la fin de ses Mémoires.

[35] Personnage remarquable, à qui Saint-Himer doit de la reconnaissance. Il mériterait une étude.

[36] [Yves Leblanc est l’auteur d’un autre article sur Henri de Roquette : « L’abbé de Roquette, prieur de Saint-Himer, fut-il, oui ou non, janséniste ? », Chroniques de Port-Royal, 15-16, p. 27-44 ; il a écrit également une étude intitulée : « Les Enluminures de Le Maistre de Sacy », XVIIe siècle, 32, 1956 (article reproduit dans les Publications électroniques de la Société des Amis de Port-Royal, amisdeportroyal.org. Je remercie pour son aide précieuse Dominique-Marie Dauzet, archiviste du diocèse de Bayeux et Lisieux, Jean Lesaulnier].


Pour citer l'article :

Yves Le Blanc, « De Port-Royal des Champs à Saint-Himer en pays d’Auge : Jean Hamon et Jean Racine ».
Publications électroniques de Port-Royal, Série 2012, section des Articles et contributions.

URL: http://melancholia.fr/biblio/?De-Port-Royal-des-Champs-a-Saint.html


Publications électroniques de Port-Royal,
Série 2012

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